Menu:

Présentation

La bonne littérature serait souvent de droite, qu’en est-il du grand football ? Peut-on imaginer une rencontre entre l’Inter(nationaliste) Milan d’Antonio Gramsci et le Paris Socialiste de Gauche de Jean Jaurès ? Et si le foot rendait presque la politique de nouveau intéressante ?

Contact

Les autres blogs sur sofoot.com

Tu verras quand j’aurais mon Etat !

27 janvier 2010 à 22:53  Tu verras quand j’aurais mon Etat !

La CAN a débuté avec le coup d’éclat sanglant du énième mouvement séparatiste à ambition pétrolifère, la bien nommée Enclave de Cabinda. Mais en s’en prenant à une équipe de football, ont-ils fait le bon choix, car le jour ou grâce à l’aide d’une puissance occidentale, les maquisards obtiendront gain de cause et voudront se faire une place dans le concert des nations, nul doute qu’ils se tourneront vers la FIFA et ses compétitions pour hisser enfin dans les stades leur nouveau drapeau. Mais (mal)heureusement dans le foot comme ailleurs, la raison d’Etat n’est pas –toujours- rancunière.

Tu verras quand j’aurais mon Etat !

So foot, novembre 2006

Un des piliers incontournables du football moderne repose sur les compétitions internationales (Coupe du Monde, Championnat d’Europe des Nations, Copa America, Coupe d’Afrique des nations, etc..). Ces grands tournois entre sélections nationales cristallisent l’enracinement culturel de ce sport dans les identités nationales. Une plus-value morale fort précieuse pour la FIFA, surtout face au désenchantement qu’induisent les transformations radicales du football professionnel (l’arrêt Bossman, etc..). Les sélections nationales demeurent donc le dernier bastion d’une passion « enracinée », en osmose avec les grandes icônes étatiques : drapeau, couleurs, hymne. De fait, elles préservent la passion populaire dans un rapport intime avec cette symbiose magique héritée dix-neuvième siècle : l’Etat Nation (surtout à l’heure ou la mondialisation semble l’égratigner sur tous les autres plans).

Les équipes nationales constituent en conséquence un inestimable espace symbolique, ou les enjeux politiques paraissent prendre encore le pas (sans les évacuer évidemment) sur les seules considérations économiques (contrairement ou football des clubs). Les nations qui luttent pour leur reconnaissance ou pour leur indépendance projettent donc inévitablement leur combat dans la sphère du football. Ainsi, le 16 août 1979, alors que le Pays basque battait l’Irlande 4 à 1, le ministre espagnol de l’Intérieur interdit que l’hymne basque retentisse dans la « Cathédrale » de San Mamès, provoquant, en signe de protestation, le départ du président du gouvernement autonome et des autorités basques présentes. Pour Pascal Boniface, la cause est entendue : « Mais l’équipe nationale n’a pas été le simple résultat de la création d’un État, elle a souvent aidé à forger la nation. » Amen.

La création en 2001 du NF Board par Luc Misson, avocat de Bosman, Mickaël Nybrandt, un Danois créateur de l’équipe du Tibet, et Christian Michelis, Monegasque, avec pour but déclaré de rassembler des équipes rejetées par la Fifa, démontre que ce vieux schéma fonctionne toujours à plein. Ces promoteurs se réclament d’un potentiel de 70 candidats, même si on y compte des fédérations farfelus telles que la République de Saugeais, établie en 1947 autour d’un village du Doubs, ou d’autres relevant davantage d’un processus d’émancipation culturel (Laponie, Romanie, Occitanie,..) que d’une revendication politique.

Sur quel ressort s’appuie cette évidente fusion entre nation, état et football ? Basiquement et formellement, La sélection nationale s’avère avant tout la représentante d’une Fédération (en principe une seule par pays) affiliée à la Fifa (d’autres organismes peuvent de leurs côtés organiser leurs propres rencontres internationales, comme la CSIT, Confédération Sportive Internationale du Travail). Naturellement, les Etats retournent le compliment en s’appropriant patriotiquement cette exclusive fédérale. Ainsi, le football sacralise l’entrée d’un Pays dans la communauté internationale et mobilise infiniment plus l’engouement populaire que l’obtention d’un siège à l’Unesco. La vague de décolonisation ne démentit pas ce rite de passage. Tout nouvel arrivant dans le concert des nations frappe immédiatement à la porte de la FIFA, parfois avant même que son indépendance ne soit entérinée par la communauté internationale. Cette ruée vers Zurich s’est de nouveau manifestée avec la fin de l’URSS (et la naissance de l’Ukraine ou de l’Arménie), ou en Ex-Yougoslavie, dans des circonstances tragiques, puisque le foot constitua un puissant amplificateur du réveil des nationalismes et donc le point logique d’aboutissement de leur victoire finale.

De la sorte, la Fifa se retrouve confrontée à un choix difficile. Qui accepter dans ses rangs ? Suivant quel critère, puisque non seulement interviennent des considérations administratives mais aussi politiques, voire diplomatiques ? Jean Luc Kit, vice-président du NF Board précise par exemple que « parmi nos fédérations, certaines ont fait une demande d’affiliation à la Fifa qui a été rejetée en amont de la procédure classique, pour raisons politiques. La Russie s’est opposée à l’entrée de la Tchétchénie, la Chine en a fait autant pour le Tibet, l’Espagne s’est opposée à l’adhésion de Gibraltar en menaçant de retirer ses équipes des compétitions. »

Ces pressions sont apparues dès la naissance de la FIFA, dont la raison fondatrice était d’imposer son magistère unique dans la réglementation des rencontres internationales. La contrepartie de ce monopole sportif se traduisit dans une réciprocité déférente envers les gouvernements établis. En 2000, la sélection australienne refusa de jouer contre la Catalogne au motif qu’un tel match n’étant pas reconnu par la Fifa, il lui était impossible d’obtenir la libération des joueurs par les clubs. Le NF Board raconte pour sa part que puisque « Les équipes Fifa doivent être autorisées à jouer contre une équipe non Fifa, l’Irak fut sanctionné parce que ses clubs avaient rencontré ceux de Chypre Nord sans autorisation. » Chacun chez soi, et les nations seront bien gardées…

Déjà en 1906, la candidature de la Bohême, région incluse dans l’empire Austro-hongrois, amena un vif débat, et fut finalement rejetée en 1908. La question resurgit quand les unions du Pays de Galle et de l’Ecosse, pourtant pays rattachés au Royaume Unis, postulèrent dans la foulée des Anglais. Les Allemands rétorquèrent que le Reich pouvait fournir dans ce cas quelques Landers dignes d’être examinés. Néanmoins, la Fifa céda en 1910, au regard de l’ancienneté de ces unions et de la spécificité britannique « Plusieurs identités locales mais sous un Etat unitaire. » (Andy Smith, dir de recherche, fondation des sciences politiques, Bordeaux 4)

Si la FIFA concède, dès sa prime jeunesse, la prévalence absolue au principe étatique, elle se reconnaît aussi une certaine marge de manœuvre. La FIFA ne compte-t-elle maintenant 207 membres, contre seulement 191 à l’ONU, ou par exemple la Suisse n’est entrée qu’en 2002. Par ailleurs, dans un autre registre, le NF aligne 9 membres issus d’entités politiques adhérentes au CIO (lui-même fort de 202 Comités Nationaux Olympiques).

Ainsi, la Nouvelle-Calédonie fut agréée en 2004 au sein de l’Oceania Football Confederation. Elle est pourtant encore partie intégrante de la République Française, toutefois dotée depuis les accords de Nouméa d’un large statut de territoire d’outre-mer et d’un gouvernement autonome élu. Tout comme Tahiti, inscrite en nom propre à la FIFA depuis 1990. Pascal Vahirua y perçoit surtout une opportunité de visibilité sportive « Ça aide à favoriser les polynésiens. Autant des martiniquais, des guadeloupéens ou des réunionnais sont présents dans le football en métropole, autant les polynésiens, il n’y en a pas ». La fédération, fondée en 1989, compte 11200 licenciés pour 240 000 habitants. Le grand « exploit » du football tahitien survint avec un inespéré match nul contre l’Australie en 2002, lors de la Coupe des Nations de l’OFC. « Ce match nul, quand je l’ai appris, ça m’a étonné. C’est comme si vous disiez à la Corse qu’elle a fait match nul contre l’Equipe de France. Les Corses seraient fiers de leur équipe. Tout le monde s’est alors rendu compte qu’on a une équipe solide à Tahiti » poursuit Vahirua.

Toutefois, les processus de création et de reconnaissance des sélections nationales s’affirment en général dans des contextes nettement moins détendus. Et souvent fort éloignés de toutes considérations sportives. La NF en a souvent fait l’amère expérience. En dépit d’un slogan très « love generation », « des ballons pas, des balles ! », ils durent composer avec les dures contingences du monde réel. « Parmi les problèmes de nos membres, il y a les passeports. La Chine les refuse aux joueurs tibétains, la Yougoslavie aux Kosovars. Dans le même ordre d’idées, la fédération tchétchène a été transférée de Groznyï à Nice pour des raisons de sécurité. A une époque, les représentants sahraouis changeaient de domicile tous les mois et la première fois que j’ai rencontré les représentants de la Tchétchénie, on se serait cru en pleine guerre froide. On s’est donné rendez-vous dans un jardin public et ça n’a pas duré plus de cinq minutes. A un moment, un tas de pigeons s’est envolé, mon interlocuteur s’est retourné brusquement, il était sur les nerfs. » Il paraîtrait même que des gens meurent à la guerre. À vérifier.

L’un des cas des plus connus reste l’épopée de la fameuse équipe de foot montée par le FLN, et qui joua, pour le coup, le rôle d’une authentique sélection nationale algérienne « avant l’heure ». Nous en sommes en 1958. La guerre qui ne dit pas son nom dure depuis quatre ans. Le FLN doit se relancer sur la scène internationale et raffermir le sentiment nationaliste parmi une population épuisée. Il annonce depuis Tunis : En patriotes conséquents, plaçant l’indépendance de la patrie au-dessus de tout, nos footballeurs ont ainsi tenu à donner à la jeunesse algérienne une preuve de droiture, de courage et de désintéressement". Au total, entre 1958 et 1960, 30 professionnels sortirent clandestinement des limites du terrain hexagonal, disputant 91 matchs en Asie, en Europe de l’Est et dans les Pays Arabes. Les menaces de sanctions de la FIFA n’y feront rien. Cette dernière accueillit ensuite à bras ouvert le nouvel Etat.

Plus récemment, ce sont les Palestiniens qui ont utilisé le football pour marquer leur volonté nationale, aussi bien auprès de leur peuple que de l’opinion mondiale (le foot attire les caméras, ce n’est pas sa moindre qualité pour le sujet qui nous intéresse). Si des équipes furent mises en scène dès les années soixante pour représenter la Palestine sur les stades, si l’OLP organisa des déplacements en France dès 1982, avec le concours de la FSGT, la FIFA ne finit par remarquer l’existence de ce peuple qu’en 1998, quand le processus de paix semblait lui offrir la possibilité d’un état, via le purgatoire d’une Autorité. Le paradis attend toujours…

Quelque soient les aspirations des pays en lutte pour leur indépendance ou des nations qui désirent une meilleure reconnaissance culturelle, ils restent toujours soumis au poids des rapports de force géopolitique, auquel même des initiatives atypiques comme la NF Board finissent, à l’instar de la FIFA, par céder, selon leur propre intérêt du moment. Jean Luc Kit, vice-président, se souvient : « On a joué un Monaco-Tibet sans avertir personne, car ce jour-là le prince Albert devait voter pour l’attribution des JO de 2008… qui sont revenus à Pékin. On n’a pas voulu faire de vague. » L’important, c’est de participer ?

Tous propos recueillis par Jean-Damien Lesay

(*) Le NF Board regroupe à ce jour les membres suivants : Sahara occidental Monaco Laponie Chypre Nord Tibet Somaliland Moluques du Sud Basse Saxe du Sud Chagos Romanie (tenue par la famille de Django Reinhardt) Tchétchénie Occitanie Sealand Zanzibar






Poster un commentaire