Never trust a marxist in football !

21/02

le 21 février 1944, les résistants du groupe FTP-MOI Manouchian étaient fusillés par les nazis. Parmi eux, un jeune footballeurs d'origine italienne, Rino Della Negra, qui fit un bref passage au Red Star avant de rejoindre la clandestinité et la lutte armée. Pour mémoire...

paru dans So Foot, sept. 2010

«  (...) Envoi le bonjour et l'adieu à tout le Red Star. » Voici les derniers mots de Rino Della Negra. Un simple extrait de la lettre d'un fusillé de 20 ans, adressé à son petit frère. Nous sommes le 21 février 1944, à Fresnes. Les 22 membres (la 23ème, Olga Bancic, sera décapitée le 10 mai 1944 à Stuggart) du groupe Manouchian, dont certains seront immortalisés sur la funeste « Affiche Rouge » (mais pas notre jeune garçon aux aires d'acteur hollywoodien), vont bientôt être passé par les armes au Mont-Valérien. Il fait très froid cet après-midi-là. Sur les sombres photos que l'historien Serge Klarsfeld a retrouvé, prises par un jeune sous-officier de la Wehrmacht du nom Clemence Rüther, se distingue à peine la rangée de canon du peloton. De 15 h22 à 15h56 (la célèbre précision allemande garde le sens du détail en toute circonstance), six salves retentissent. A 15h29, la « seconde fournée », Rino Prima Della Negra s'effondre aux cotés de Georges Ferdinand Cloarec, de Cesare Lucarini et Antonio Salvadori.

Il est né le 18 aout 1923 à Vimay, dans le Nord de la France. Son père, Riziéri, est un briquetier qui trimballe sa famille au gré des chantiers. Mais en 1926, ils finissent par s'installer durablement à Argenteuil, dans l'ancienne Seine-et-Oise. Rien d'étonnant, la ville accueille depuis déjà longtemps une significative communauté italienne. Avec l'avènement du fascisme, les effectifs explosent, notamment dans le quartier de Mazagran ou ils sont déjà 2200 quand les Della Negra posent leur valise au 119 rue Sannois, une enfilade de bâtiments tristes où se regroupent les originaires de Vénitie, région des parents. Petit détail, ce coin constitua aussi « le berceau de la petite Italie antifasciste », [dixit Antonio Canovi, auteur d'un livre sur le sujet aux éditions du Temps des Cerises. Une identité politique forte qui aura par la suite son importance. Car dorénavant, la courte vie de Rino sera irrémédiablement lié à sa nouvelle commune d'adoption (une rue y portera un jour son nom.)

L'enfant s'y plait. L'élève y est studieux. Mais l'époque n'est pas véritablement à l'ascension sociale. Les fils d'ouvrier restent ouvriers. Et avec la crise, il faut faire bouillir la marmite. En 1937, à 14 ans, il rentre en tant qu'Apprenti ajusteur aux usines Chausson d'Asnières. C'est à la même époque qu'il commence à briller dans un autre registre : le foot. Il s'illustre d'abord dans les rangs des clubs locaux amateur qui constitue alors l'ossature du football parisien : le Football Club d'Argenteuil puis la Jeunesse Sportive argenteuillaise (JSA). Il franchit les catégories d'âges et s'impose comme avant-centre, puis enfin ailier droit. Mais il ne s'agit que d'un passe-temps. Avec le Front Populaire, les travailleurs veulent surtout profiter de leurs loisirs. Le tout jeune foot pro (depuis 1932) ne représente pas franchement une perspective d'avenir très sérieuse. Y compris pour un bon «tripoteur du cuir » qui possède en face un emploi assuré.

Juin 1940. La France capitule. Le Pays est divisé en de nombreuses zones, et coupée en deux avec la fameuse ligne de démarcation. Le football reprend, y compris en région parisienne ou la présence allemande se révèle très pesante, la répression sans pitié, les privations obsédantes, surtout en banlieue ouvrière. Vichy n'aime pas ce sport de métèque et professionnalisé. Mais celui-ci rencontre toujours le même succès, voire davantage, auprès du bon peuple, qu'il faut bien divertir en ces temps ou les distractions se font rares (sans parler des couvre-feux). Seul Hic, le recrutement, avec les nombreuses contraintes de l'occupation, se complique sensiblement. Finit notamment les filières étrangères. Le Red Star comptait par exemple dans ses rangs l'argentin Helenio Herrera ou le hongrois André Simonyi). Le club part donc à la pêche aux espoirs amateurs du coin. C'est surement grâce à cette configuration exceptionnelle que Rino Della Negra débarque au début de la saison 1942-43 dans le prestigieux club audonien, tout juste auréolé de sa victoire en coupe de France (son dernier titre au passage). Claude Dewaele, historien de la ville de Saint-Ouen, avait recueillît le souvenir qu'en gardait Léon Foenkinos, alors capitaine de l'équipe : « J'aimais ce gosse-là, un Italien qui défendait la France. Je ne savais pas qu'il était dans la Résistance, je ne l'ai su qu'en 1944, lorsqu'il a été fusillé. » Un Journal , Le Réveil, fera même dire, après guerre, à ses « coéquipiers de 1943 » qu'il s'agissait d'un "Joueur intelligent et d'une finesse digne de Ben Barek, il était l'espoir audonien. »

La réalité semble plus modeste. Nulle trace du jeune homme en effet dans les revues d'effectifs de la presse, ni chez les pros évidemment, ni dans la première amateur. Ce n'est guère surprenant. Le club compte alors de vraies Stars du moment: l'international Fred Aston, surnommé le « feu follet » pour ses dribbles fantasques , ou encore Julien Darui, le gardien attitrés des bleus.

«  Della Negra c'est la légende qui a rattrapé l'histoire, précise Pierre Laporte, ancien joueur et historien du Red Star. Sa relation avec le club fut réelle mais ténue . »

Mais cette absence de Della Negra dans les éphémérides du club tient peut-être également dans la brièveté de son passage et à son entrée en résistance. Car l'histoire s'invite de nouveau dans la vie de Rino. En juin 42, le régime de Vichy instaure le STO (à l'origine Service Obligatoire du Travail, mais l'acronyme ne servait pas vraiment la propagande), pour les classes 1920-1922, sous la forme d'un substitut de service nationale. 600 000 travailleurs français se retrouvent contraints de partir bosser en Allemagne. 1943, Rino reçoit sa convocation. Il ne peut s'y résoudre évidemment. Il avait rejoint dès octobre 1942 le 3e détachement italien (matricule 10 293) FTP –MOI (main d'œuvre immigré), une branche de la résistance armée communiste (même si tous les membres ne sont pas encartés, ce qui fut apparemment le cas de Rino Della Negra). Il rentre donc dans la clandestinité. Fini le foot, après à peine six mois sous les couleurs audoniennes. Planqué d'abord chez « un ami arménien », il s'implique désormais véritablement dans la « guérilla urbaine ».

Car si les FTP-MOI «  ne se sentaient pas dans la peau de héros , explique Benoit Rayski, écrivain et auteur d'un livre sur l'affiche rouge (Denoël, 2009), ils devaient se battre. Ils n'avaient pas d'autre choix. Après les défaites en Italie, en Espagne – certains étaient d anciens des brigades internationales, ils ne pouvaient simplement pas abandonner. » Finalement Rino ne dira pas autre chose à ses parents dans sa dernière lettre :  « Je regrette de ne jamais vous avoir dit c que je faisais, mais il le fallait. Faites comme si j'étais au front, soyez aussi courageux que moi .(...) »

Le groupe dirigé par Missak Manouchian devient en cette année 1943 le cauchemar des allemands et surtout de la sinistre Brigade Spéciale n°2 des Renseignement généraux, qui se fera une spécialité de sa traque, pour le plus grand bonheur des nazis. Les six premiers mois de 1943, il réalise 92 attentats. Rino est sur de nombreux coups. Il participe à l'exécution, le 7 juin, du général Von Apt, 4 rue Maspero dans le 16 arr. Le 10 juin, il intervient dans l'attaque du siège central du Parti fasciste italien (une vrai plaisir surement pour lui), rue Sédillot, près du champ de mars, le jour anniversaire de la déclaration de guerre de Mussolini à la France. Malheureusement, le 12 novembre, une opération au 56 rue de La Fayette, contre des convoyeurs de fonds allemands, se termine en fusillade. Blessé, il est repéré l'arme à la main quelques heures plus tard rue Taitbout, et arrêté. Soigné à l'hôpital de la Salpétrière, il est embastillé au Cherche-Midi. La suite est tristement connue. Pendant ce temps le Red Star a du se fondre dans une des équipes régionales (celle de Paris-capitale) voulue par Vichy. Il renaîtra à la Libération.

En cette période ou tout à chacun semble chercher le grand remède pour redonner son sens des valeurs au football, le combat et le destin de cet immigré de banlieue ouvrière possède peut-être quelques vertus pédagogiques à exploiter. Et de quoi rafraîchir la mémoire de certains politiques.


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