Never trust a marxist in football !

29/04/2012

La sortie de l'ouvrage collectif « Éloge de la passe » constitue une surprise. En effet ce livre dresse un panorama assez foisonnant des relations houleuses et complexes entre le sport et les milieux libertaires et/ou anarchistes. En plein cœur des campagnes électorales, nous avons trouvé utile, avec un sens aigüe du contrepied, d'interroger son principal maitre d'œuvre, Wally Rosell, et de discuter de cette étonnante question du foot anar, ainsi que de ses compatibilités éventuelles avec ce que peut développer et défendre la FSGT. Vous le verrez des interrogations qui rentrent particulièrement en résonnance avec l'expérience et les conceptions de notre fédération. Pour poursuivre, une rencontre autour du livre est organisée dans le cadre du salon du livre libertaire » le dimanche 13 mai à 11h, espace d’animation des Blancs-manteaux (48 rue vieille du temple, 75004 Paris)

Interview de Wally Rosell, principal auteur d' « Éloge de la passe » (éditions libertaire) / Paru dans Sport et Plein Air, revue de la FSGT, n° de mai

Qu'est-ce qui a motivé cet ouvrage, assez surprenant de la part de libertaires ?

Un des hasards de la vie et des choses plus enfouies qui remontent à la surface, en relation avec ma famille ou l'on discutait à table autant de syndicat, de politique que de foot. J'avais été sollicité pour un colloque consacré au rapport entre Albert Camus et les libertaires. Les organisateurs sont venus me solliciter pour des documents, puis m'ont demandé ensuite une communication. Je ne suis pas du tout un universitaire. Finalement je leur propose un sujet qui va faire bombe selon moi. Je défend alors que l'un des liens fort entre Albert Camus et les libertaires, c'est le football ! Le football comme un école d'apprentissage libertaire. Évidemment au départ, je réagis un peu par pure provocation. Mais ils ont trouvé l'idée intéressante, surtout la fille de Camus qui pensait sincèrement que son père aurait adoré. Mon texte qui donne son nom à l'ouvrage, « éloge de la passe », vient donc de là, car pour moi la passe constitue le geste anarcho-camusien parfait. Seulement, une fois le principe validé, j'ai été obligé de bosser, notamment sur l'histoire du foot, au delà de ce que je croyais connaître. Après, par la logique des réseaux, j'ai rencontré Gabriel Kuhn qui avait auparavant rédigé en anglais plusieurs ouvrages à ce propos, dont un « parfait manuel du footballeur anarchiste » ou encore « soccer against the state ». J'en ai discuté avec les éditions libertaires, en leur expliquant qu'en 2012 nous aurions le championnat d'Europe des nations, le JO de Londres et en 2014 le mondial au Brésil. En gros, il y avait un coup à faire. J'ai repris des contacts. Mon projet a libéré la parole chez les anars. Au final, j'aurais pu doubler le nombre de page, vu l'affluence continuel du nombre de contributeurs.

Justement, on pouvait facilement imaginer que les libertaires et les anars auraient plutôt tendance à détester le sport, son esprit compétitif.. ou se situe donc le point de convergence ?

Le sport représente une activité humaine comme une autre. Quels sont les bouquins les plus traduits ou diffusés dans le monde : La bible, le coran, le petit livre rouge ... Pas franchement des ouvrages porteurs des valeurs chères aux anars. Est-ce que pour autant nous sommes contre la littérature? Je suis un des fondateurs de Radio libertaire. Est-ce qu'au prétexte qu'existe NRJ, nous devrions refuser d'être présent sur la bande FM ? Dans les Kiosques, tu trouves Minute et National Hebdo, mais tu as aussi Le Monde Libertaire. Aujourd'hui l'éducation nationale est peut-être une des pires machines à construire l'inégalité et pourtant chez les anars, on ne compte plus les profs et les pédagogues. Le sport n'est ni de gauche ni de droite, ni capitaliste ni communiste. Le sport, comme la littérature, c'est ce que tu en fait. Moi, avec les copains participant à ce livre, nous prétendons juste que le sport peut se révéler une école d'apprentissage de pratiques libertaires et sociales de lutte, que ce soit dans le cadre d'une équipe ou individuel. La plupart du temps les antisportifs nous explique que le sport, la victoire, portent intrinsèquement toutes les tares du capitalisme et du libéralisme. Je ne le crois pas. Ils confondent l'autorité et le pouvoir. Quand tu joues aux échecs, un des sports les plus prisés par les intellos et au passage d'inspiration militariste, tu ne cherches pas à battre l'adversaire? Comme au Ping Pong par exemple? L'important réside dans le jeu et la confrontation. Après tout dépend ou découle des règles que tu élabores autour. Si le fait de gagner te procure un pouvoir sur les autres, tu rentres dans des logiques ultralibérales, racistes, sexistes. Or si l'emporter ne t'apporte rien, tu t'engouffres dans une autre conception du sport, selon des critères différents, en refusant un système élitiste. D'ailleurs gagner peut également consister à marquer le plus beau but, à réaliser le plus bel arrêt, etc.. . . Nous le rappelons dans le livre, dés la naissance du sport moderne, deux visions, deux approches, s'opposent. Il se dégage alors une voie plutôt élitiste, utilitariste, incarnée par le discours de Coubertin, et une option sociale et socialiste au sens très large du terme avec notamment Paschal Grousset, un ancien communard. Dans la plupart des pays industrialisés, dans la plupart des grandes villes, des clubs avec des états d'esprit distinct voient le jour, par exemple l'Inter de Milan, l'internazionale de Milan, créé parce que le Milan AC refusait les joueurs étrangers. En Amérique latine, des clubs fondés le 1er mai prennent comme intitulé par exemple « Les martyrs de Chicago », ou aujourd'hui les groupes de supporters qui sont liés à des organisations syndicale ou au mouvement social. Ceci dit , dès le départ, et pas que chez les anarchistes même si ce fut à mon sens plus prégnant chez eux, les débats pour ou contre le sport se révèlent très vifs. Nous avons retrouvé un tract d'une organisation anarcho-syndicaliste allemande des années 20 qui commence ainsi : maudit soit l'Angleterre qui a diffusé le capitalisme, gagné la guerre et inventé le football.

Dans votre ouvrage, vous portez une attention particulière aux supporters de foot. Pourtant d'une certaine manière, ils sembleraient les plus éloignés de l'éthique libertaire qui refusent le chauvinisme, fusse-t-il local?

Il ne faut pas se masquer la réalité. Oui il existe aussi du racisme, du sexisme, de l'homophobie, dans les tribunes.. .. Mais il faut réfléchir au-delà de cette première impression. Je me souviens que j'avais déjà traité cette affaire dans un de mes premiers articles que j'avais publié pour Le monde libertaire concernant le foot. Ils avaient reçu un papier sur la décroissance du sport. et comme les copains savaient que je lisais ostensiblement l'équipe pendant les réunions anarchistes pour faire grincer des dents, ils m'avaient demander un contrepied. J'avais poussé la provoc en disant je ne percevait pas trop la différence entre certaines supporters et certains militants : les phénomènes d'accoutrement jusque dans les écharpes, le coté « mon cortège est plus gros que le tien en manif » un peu similaire à la bataille des Tifos, l'attachement au drapeau, à certains emblèmes. Enfin il faut quand même signaler qu'il existe et se construit en Europe, en Amérique du sud, un mouvement de supporters antifascistes qui expliquent simplement qu'aucun terrains n'est indifférent pour combattre le racisme, le fascisme ou le sexisme, les tribunes y compris. Nous fournissons de de nombreux exemples dans le livre. Je trouve cela intéressant car je pense que c'est vrai. Quand on se dit militant social ou antifasciste, aucun espace de luette n'est tabou. Ce qui m'importe, ce sont les actes et le pratiques que tu mets en place.

En guise de conclusion, votre livre semble dire : Le sport a été négligé par les libertaire alors qu'il n'est pas négligeable ?

En France, car ce n'est pas vrai partout dans le monde, il a été davantage qu'un combat négligé, c'était devenu une activité honteuse, comme l'homosexualité au PCF ou à LO. Le bouquin va servir, j'espère, à sortir de cette ornière et de cet aveuglement. Si on utilise le terme d' « outing » dans les deux premiers textes d'introduction, c'est à dessein. Certes, au départ, il existe une dose de provocation, mon coté dada et surréaliste. Mais il faut aussi dépasser cela. Notamment sur un aspect plus critique des partis de gauche de gouvernement. Les commune et conseils généraux ont délaissé les valeurs sociales du sport pour avoir la paix. Ils se sont vendus au libéralisme sportif comme ils se sont vendus au libéralisme politique. Très profondément on voit que le libéralisme s'est emparé des esprits, y compris sur les terrains de de foot et de volley. On espère amener le débat chez nous et on souhaite plus largement l'ouvrir à gauche. Je ne crois pas à la vérité révélée.


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