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07/11/2018

À mon père...

La solitude du gardien de but.
Albert Camus et le foot.


[So Foot "Hors-série Légendes", décembre 2009->http://www.sofoot.com/so-foot-hors-serie-50-legendes-alfredo-di-stefano-kaizer-chiefs-bastia-78-maradona-rene-higuita-120112-article.html]

Albert Camus au Panthéon! Par Nicolas Sarkozy qui plus est! Hold-up mémoriel, selon les héritiers autoproclamés de l'auteur de La Peste. Dur de saisir, c'est vrai, quelle affinité notre Président peut bien s'imaginer avec ce “social-démocrate de raison et libertaire de cœur”. Reste évidemment le foot. Sauf que l'apport de Camus ne se limite pas à la citation connue de tous: “Ce que je sais de la morale, c'est au football que je le dois”. Alors que l'on s'apprête à commémorer le cinquantième anniversaire de sa mort, autopsie d'un mythe par débordement de l'aile gauche. – par Nicolas Kssis Martov /

Ah qu'elle a fait le bonheur des journalistes sportifs et autres ministres en manque d'alibis littéraires, la célèbre formule –“Ce que je sais de la morale, c'est au football que je le dois”! Et pourtant, elle dit bien peu de choses sur le rapport véritable qu'entretenait Camus avec le football. Déjà, il est préférable, pour mieux saisir le sens profond du propos, de se reporter à la version plus longue, datant de 1959: “Le peu de morale que je sais, je l'ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités”. Football et théâtre, comme Pasolini. “Des endroits où l'on sent à la fois solitaire et solidaire en même temps. Une concordance importante dans sa réflexion”, précise José Lenzini, spécialiste camusien.

Illustration parfaite le 23 octobre 1957, au Parc des Princes. Le Racing Club de Paris reçoit Monaco sous les caméras des “actualités françaises”. Sur une descente d'un ailier monégasque, qui largue une grosse frappe lourdingue à la trajectoire mollement bondissante, le gardien parisien se troue et la balle finit au fond des filets. Le reporter se tourne alors vers un “spectateur parmi les 35 000 spectateurs”, debout en imper-cravate: Albert Camus, 44 ans, tout juste auréolé de son prix Nobel. Les malheurs du goal du Racing reçoivent chez l'écrivain “l'indulgence d'un confrère”, qui le défend d'une phrase toute compassionnelle: “Il ne faut pas l'accabler. C'est quand on est au milieu des bois que l'on s'aperçoit que c'est difficile”. La nouvelle gloire nationale sait de quoi elle parle: “j'étais goal au Racing Universitaire Algérois”, cloute l'écrivain, comme pour donner plus de poids encore à son propos.

Proust pied noir

Le Racing Universitaire Algérois, voilà la grande affaire de Camus. “Je ne savais pas que vingt ans après, dans les rues de Paris ou de Buenos Aires (oui ça m'est arrivé) le mot RUA prononcé par un ami de rencontre me ferait battre le cœur le plus bêtement du monde”, s'épanche-t-il un rien grandiloquent, contrairement à son habitude. S'il supporte le RC Paris, il n'y a d'ailleurs pas de hasard: “Je puis bien avouer que je vais voir les matchs du Racing Club de Paris, dont j'ai fait mon favori, uniquement parce qu'il porte le même maillot que le RUA, cerclé de bleu et de blanc. Il faut dire d'ailleurs que le Racing a un peu les mêmes manies que le RUA. Il joue ‘scientifique', comme on dit, et scientifiquement, il perd les matchs qu'il devrait gagner”, confie-t-il au journal du RUA, repris par France Football, à l'époque. Le mauvais sort de la ville lumière ne semble apparemment pas dater du PSG.

Albert Camus rejoint le RUA en 1929, après avoir débuté à l'AS Monpensier, bien qu'il loge alors au Belcourt où sa mère s'est installée en 1914 tandis que son père s'en allait défendre la patrie –voyage dont il ne reviendra pas. De ses années de gardien de but, Camus gardera d'abord une certaine frustration: ses rêves, pas complètement infondés, d'entamer une carrière sérieuse de goal sont fauchés nets par une tuberculose qui se manifeste dès ses 17 ans. Cette maladie sera sa malédiction, comme il le laisse entendre lorsque qu'il évoque ses tentatives ultérieures de renouer avec le jeu: “Lorsqu'en 1940, j'ai remis les crampons, je me suis aperçu que ce n'était pas hier. Avant la fin de la première mi-temps, je tirais aussi fort la langue que les chiens kabyles qu'on rencontre à deux heures de l'après-midi, au mois d'août, à Tizi-Ouzou.” Cela ne l'arrêtera pas complètement et il écrit encore en 1941 à Lucette Maeurer, qu'il est “avant-centre” dans une équipe de “grandes brutes”. Maigre consolation.

Cette même tuberculose guide une deuxième fois son destin en l'amenant à renoncer à l'enseignement, le conduisant vers les sentiers plus aventureux du journalisme, puis de l'engagement politique (éphémère au PC, plus constant à gauche, notamment en faveur de Mendés-France), avec en point d'orgue la résistance à Paris et ses rencontres cruciales (Sartre, René Char, etc.). Pendant ce temps, son collègue de l'équipe junior du RUA, l'arrière Raymond Couard, que Camus surnommait affectueusement “Le Grand”, rejoignait les rangs du RCP avec lequel il remportait le championnat de France 35-36. Albert, lui, avait alors changé de terrain: il défendait le Front Populaire dans les colonnes de l'Alger Républicain face à la mairie d'extrême droite, tenue par Augustin Rozis.

S'il ne deviendra jamais un grande gardien, Camus restera toute sa vie passionné de ce sport : quand avec l'argent du prix Nobel, il s'offre une propriété à Lourmarin dans le Lubéron, loin du tumulte dramatique algérois ou parisien, il occupe ses dimanches à traîner sur le bord du terrain en regardant les enfants du club local s'entraîner ou matcher contre le village voisin. Il ira même jusqu'à les sponsoriser et payer leur maillot. Le foot est, pour l'écrivain, un jardin secret au parfum d'enfance ... celle passée dans le quartier de Belcourt, à Alger. Une madeleine de Proust pied-noir qu'il déclinera dans la bouche de Jean-Baptiste Clamence, le héros bovarien (moi c'est lui et vice et versa) de La Chute (récit qui signe en 1956 sa rupture avec les existentialistes et le milieu intellectuel parisien ): “Maintenant encore, les matchs du dimanche, dans un stade plein à craquer et le théâtre, que j'ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits au monde où je me sente innocent.” José Lenzini, spécialiste camusien, confirme: “A la fin de sa vie (il meurt le 4 janvier 1960, ndlr), il est en froid avec l'intelligentsia de gauche comme de droite. Il se sent seul. S'il n'avait pas été malade de sa tuberculose, il aurait rejoué au foot rien que pour oublier”. Ce n'est pas un hasard si le texte qu'il fournira, plus tard, au journal du RUA, s'intitule La belle époque.

Loin des salons parisiens

Fondé en 1927, le Racing Universitaire Algérois (qui deviendra “d'Alger”), “fruit de la volonté des hommes chargés d'organiser les commémorations du centenaire de l'Algérie française et de quelques universitaires” (dixit Michael Manchon, auteur d'un livre sur son histoire), fut même élu meilleur club de France par l'Equipe en 1951. Comme le raconte Youcef Fatés, historien du sport algérien: “le RUA et le Yatch représentent les deux clubs de la jeunesse dorée de l'époque, mais on y compte aussi quelques fils de notable algériens”. Cette double identité est importante. D'abord universitaire donc, comme sa chanson le précise (entonnée un moment par la foule dans l'Etranger): “Les étudiants costauds, carabins et notaires, avocats, pharmaco / Poussent leur cri de guerre: RUA RUA RUA, club universitaire”. Grand adversaire d'Oran ensuite. “Albert Camus décrit fort bien, selon Youcef Fatés, la rivalité entre Oran et Alger. Une rivalité pleine, car le football a débuté à Oran”. De son côté, Michael Manchon, suggère que “Le RUA était sans nul doute pour lui un des symboles de l'identité algéroise”. Des propos confirmé par un grand ami de Camus, l'écrivain oranais Emmanuel Roblès, supporter du CDJ (Club des Joyeusetés, cela ne s'invente pas), qui confie: “Nous étions contre le RUA, à mort, (...) Pour commencer, vous étiez algérois! Malheur! (...) Algérois: cela signifiait ‘chiqueur', ‘des-qui-s'croient-le-cul-béni', des ‘mariolles' et, pour aggraver leur crime, les ruaïstes étaient des étudiants, des fils à papa, ô Camus!...” Albert justement s'amuse de ces apriori et rétablit quelques vérités. “On jouait dur avec nous. Des étudiants, fils de leurs pères, ça ne s'épargne pas. Pauvres de nous, à tous les sens, dont une bonne moitié étaient fauchés comme les blés!” “Le RUA, prolonge Michael Mancho, devenu le plus grand club sportif d'Alger, fut en effet capable d'attirer, par un phénomène de mimétisme et de par sa politique de recrutement, de jeunes sportifs issus de classes populaires.

Un club mixte, en fait. Ouvert aux enfants des élites indigènes (au vrai, dans le football colonial, ce sont les “musulmans” qui créèrent des associations “fermées”, ferment du sentiment nationaliste). Qui accueillit des pieds noirs prestigieux –Lucien Jasseron, sélectionné en équipe de France à la fin de la seconde guerre mondiale, notamment dans la formation qui tint en échec (2 à 2) les Anglais à Wembley le 26 mai 1945– comme des Arabes. Une rumeur veut même que Ferrat Abbas y soit passé. Plus sûrement, il compta dans ses rangs, entre autres, un futur président de la fédération algérienne de football, Hamid Hadjadj, et mêmes quelques pro de talents, comme Abdelkader Ben Bouali, champions de France avec l'OM en 1937 et alignant une unique sélection chez les Bleus.

De la sorte, cette réalité “mélangée” du vestiaire, débarrassée provisoirement des stigmates de la ségrégation coloniale, en parallèle avec l'ouverture progressive du club aux jeunes des milieux populaires sur des critères sportifs (sous l'influence par exemple d'entraîneurs tel le réputé Poizat), construit un puzzle politique complexe autour de la pièce centrale, bien qu'invisible, du club. Une arabesque qui enroule la volonté d'Albert Camus de refuser la stigmatisation des pieds-noirs comme de riches colons, lui qui, boursier, ne découvre justement qu'au lycée son rang social inférieur alors “qu'auparavant tout le monde était comme moi, et la pauvreté me paraissait l'air même de ce monde”. Cela fonde en partie aussi son désir de trouver le chemin d'une “trêve civile” (son appel du 22 janvier 1956), puis son choix, finalement, de défendre dans ses Chroniques algériennes (mai 58) la politique dite de l'intégration (ultime formule gouvernementale pour sauver l'Algérie Française), tout en intervenant constamment en faveur des condamnés à mort algériens.

Le modèle du RUA où tous se mêlaient à égalité sur le terrain et sous un socle commun, malgré tout, français, avait imprégné ses rêves fraternellement sportifs de résolution du conflit, même si son réalisme et sa lucidité dynamitèrent ses dernières illusions. Sa célèbre réplique, souvent reprochée, “entre ma mère et la justice, je choisis ma mère”, en réponse à la question d'un étudiant algérien au moment du Nobel, prend de la sorte toute sa signification. La passion du football chez Camus traduit ce fort sentiment d'être en décalage constant avec le monde intellectuel et les salons parisiens sensés être son nouvel univers. Ainsi, évoquant les premiers terrains cabossés du champ de manœuvre d'Alger, quand il commença cadet en 1928 à l'AS Monpensier, il précise un peu amer: “J'appris tout de suite qu'une balle ne vous arrivait jamais du côté où l'on croyait. Ça m'a servi dans l'existence et surtout dans la Métropole où l'on n'est pas franc du collier”. Une anticipation des sales coups de ses anciens amis des Temps modernes? Après tout, Albert Camus, à la différence de nombre de ses confrères lettrés, vient du peuple et il ne l'oubliera jamais.

La fidélité guide sa vie, souligne José Lenzini. Fidélité au quartier de son enfance, Belcourt, celui des petits blancs européens. Quand il revient au RUA en 1953, c'est toujours l'enfant qui est là.” A dire vrai, Albert Camus ne nous apprend que peu sur le ballon rond –il ne sera jamais un théoricien de la chose, se contentant de vivre sa passion, simplement–, et c'est même, au contraire, le football qui éclaire sur certaines de ses zones d'ombre. Notamment son positionnement prudent, voire ambigüe, durant la guerre d'Algérie, qui dérouta tant de ses amis et de ses admirateurs à gauche. N'est-ce pas à travers son attache singulière à son club de cœur, le RUA, emblématique des élites coloniales de la république et paradoxalement également espace d'une réelle cohabitation entre Européens et Arabes, que s'illustrent le mieux les doutes de l'homme devant l'inexorable marche vers l'indépendance et son inévitable issue, l'exil? –

tous propos recueillis par NKM, sauf mention

Lire: José Lenzini, Les derniers jours de la vie d'Albert Camus (Actes Sud) ; Jean-Yves Guérin (dir.), Dictionnaire Albert Camus (Robert Laffont / Bouqions) ; Michael Manchon, Le Racing Universitiare d'Alger 1927-1962. Un club sportif universitaire en milieu colonial (Serre éditeur).
Merci: Hervé Cuesta et Youcef Fatés pour leur aide.


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  • Message posté par gustacq (703) le 07/11/2013 à 14:59
      

    Très bel article, merci !

  • Message posté par Brad (1576) le 07/11/2013 à 16:03
      

    Très enrichissant, on en re-demande!

  • Message posté par DavidV (2122) le 07/11/2013 à 16:21
      

    Pas mieux!

    D'ailleurs, ça m'a donné envie de relire Les Noces et, surtout, L'Eté. Vivement conseillés!!

  • Message posté par aeKom (154) le 07/11/2013 à 17:27
      

    Merci NKM tu as assuré sur ce coup. Article très agréable à lire. De la part d'un algérois d'origine et d'un fan absolu de Camus.

  • Message posté par sissa (4489) le 07/11/2013 à 23:04
      

    Ah Lourmarin, j'y ai pris une fessée un jour, ça m'a calmé, et pourtant c'est des peintres. (au passage, on dit et écrit "Luberon", sans accent)

    Bel article.


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