L'arbitrage en 3 questions
Paru dans Sport et Plein Air, octobre 2007
L'arbitre est devenu aujourd'hui la cible de toutes les préoccupations. Même dans le rugby désormais, il n'est plus à l'abri de l'acrimonie des joueurs ou des spectateurs. Jean-Damien Lesay, journaliste à Libération, publie, en compagnie de Franck Annese, rédacteur en chef de So foot, un ouvrage consacré au sujet. L'occasion de casser quelques idées reçus et de l'interroger sur les innovations FSGT.
1)Quelle est selon toi la fonction principale de l'arbitre dans le foot moderne?
En étant un peu provocateur, je dirais qu'il s'agit d'abord d'un bouc émissaire. Bref, celui qui doit permettre au joueur de justifier ses fautes, d'excuser ses mauvais match et d'éviter la critique. Naturellement d'autres acteurs du foot expliquent, parfois à raison, qu'il s'avère de plus en plus difficile d'organiser des rencontres sportives dans certains contextes, comme en banlieue, et que dans ce cadre, un minimum d'autorité s'impose. Toutefois, pour dire la vérité, historiquement, sans le professionalisme, il n'y aurait pa seu d'arbitre. Au début, l'arbitre n'existe pas dans le football. Parce qu'il n'y en pas besoin. Au départ, il s'agit d'un sport amateur et d'élite, initié dans les établissement scolaires de la bonne bourgeoisie. Pendant longtemps le règlement du football ignore l'homme en noir.
C'est la prolétarisation du jeu et l'avènement du professionnalisme qui va progressivement l'imposer. Puisque des gens y investissent de l'argent, que d'autres y gagnent leur vie, il faut garantir sa rentabilité. Le destin économique du football inclue l'arbitre, de manière concomitante au professionnalisme. L'arbitre protège l'investissement et l'équité dans le travail. Finalement on retrouve les mêmes problématiques qu'aujourd'hui avec la question de la vidéo. Les limites de l'arbitre sont pourtant connues depuis longtemps. Mais les enjeux économiques ont acquis une telle ampleur, qu'il n'est plus acceptable de subir l'aléa humain, trop d'argent sur la table, la pelouse et le petit écran. On recherche une parade technique couplé avec une sécurité juridique. La modernité du foot, c'est donc aussi son essor économique garanti par l'arbitrage parfait, d'où la vidéo. Finalement toute la communication de la FFF sur l'arbitrage reste assez pathétique et vise a coté.
Si on réalise des campganes de pub, c'est évidemment qu'il y a un vrai problème, sauf qu'ici on le on cache sous le tapis. La passion de l'arbitrage ce n'est pas la passion du jeu, c'est celle de l'autorité et de la règle. L'arbitre n'est pas dans le jeu, il est depuis le début un intru.
2)Existe-t-il une crise de vocation dans l'arbitrage?
Moins qu'on ne le dit. Bien sur, Il est frustrant d'être arbitre. Tu patient longtemps avec d'accéder au haut niveau, et tn attendant tu en prends plein la gueule pour pas un rond. L'arbitre est en outre très isolé dans le monde du football. Cela ne forme pas un débouché naturel, comme par exemple dirigeant, entraîneur ou formateur. Celui qui vient à l'arbitrage jeune, c'est souvent parce qu'il n'a pas le niveau pour jouer, et plus vieux, c'est souvent Parce qu'il y est poussé par son club pour remplir des quotas et éviter les pénalité ( des points en moins, etc..). Parler de vocation relève un peu de l'autopersuasion. La crise a finalement toujours existé. Et la médiatisation n'est pas encourageante pour les jeunes âmes.
Quand on consulte les coupures de la presse des années 60, on recense une multitude d'anecdote, comme ces arbitre en Corse qui passent la nuit au poste par peur d'être agressé à leur hôtel. Désormais, notre société tolère moins ce qui à l'époque était perçu comme du folklore. L'arbitre représente donc un peu guignol et plus fondamentalement le bouc émissaire, et à ce titre, on en a vraiment besoin. D'une certaine façon, le foot constitue une projection moderne du drame antique, ou le bouc émissaire incarne celui qui va endosser toutes les fautes des autres, avec au final une mort symbolique.
3)Pensez-vous que des innovations comme le double arbitrage puisse changer la donne?
Difficile à évaluer. Il existe d'abord toujours du foot sans arbitre, comme chez vous à la FSGT avec le foot à 7. Rien d'anormal, le foot est né sans arbitre. A partir du moment ou , même dans une optique compétitive, les joueurs acceptent l'idée de la défaite, l'absence de l'arbitre n'est plus un manque insurmontable. Si l'enjeu prime sur le jeu, alors brusquement, l'arbitre redevient nécessaire.
Le double arbitrage peut aider à combler certaines failles techniques, notamment dans la proximité de l'action. Placer deux arbitres à égalité sur le terrain , cela peut aider à casser la toute puissance d'un seul homme, et donc rapidemment détestable à la moindre erreur, et aussi soulager psychologiquement l'arbitre dans la prise de décision, le sortir de sa solitude face à la sanction et face aux joueurs, dans le partage des responsabilités. Cette idée d'égalité entre les deux arbitres est assez intéresante. Néanmoins , si les deux équipes désirent simplement gagner à tout prix, le double arbitrage corrige seulement des imperfections techniques.Pour le reste...
Jean-Damien Lesay et Franck Annese « A Mort l'arbitre » Clamann-Levy