Never trust a marxist in football !

05/03/2010

Un portrait historique du Kop of Boulogne, rédigé à six mains et qui date donc un peu (2007). Il y manque notamment tous les derniers développements de la rivalité avec Auteuil, ainsi que le rapprochement de plus en plus fusionnelle avec l'extrême-droite radicale, surtout depuis la mort de julien Quemener. Cependant sa relecture peut s'avérer instructive dans le contexte actuel.

Paru dans le So foot n°43 , avril 2007

Kop of Boulogne, the story

par Nicolas Kssis-Martov, Jean Damien Lesay et Philippe Roizès

Calqué au départ sur le modèle anglais, le Kop de Boulogne aura été successivement l'apanage des keupons puis des skinheads et aujourd'hui d'un mix à dominante blanche et anti-racailles de jeunes branleurs en mal de sensations fortes, de supporters nationalistes, de hooligans tendance dure, d'une petite poignée de nazillons et de quelques brebis égarées. Une biodiversité qui s'explique par l'histoire de la tribune depuis trente ans. Où il est, forcément, question de politique à un moment donné. -;


C'était un 18 septembre, année 1976. On les appelait les “jeunes supporters”. Le PSG leur avait créé une carte d'abonnement pas chère, exprès, une sorte d'opération marketing pour attirer la jeunesse de l'époque. Ils étaient cinq cents, massés en tribune K du Parc des Princes, pour encourager leur équipe. Quelques mois plus tard, janvier 1977, lors d'un déplacement de trois cars et de cent cinquante indépendants à Nancy, on parla des premiers débordements, un peu. L'année suivante, les jeunes supporters se sont déplacés en tribune Boulogne devant laquelle, traditionnellement, depuis le premier match du PSG au Parc, les joueurs viennent s'échauffer avant le match. Manu, enfant de La Garenne-Colombes, en banlieue parisienne, a quinze ans. Paris affronte Valenciennes. L'ambiance du stade l'impressionne plus que le match. À 17 ans, il achète la carte de jeune supporter. “Au début, j'allais aux matchs tout seul”.

“500 hooligans qui chargeaient dans les rues”

Le Kop de Boulogne naît véritablement le 2 août 1978, suite à une modification des tarifs au Parc des Princes. À cette époque, la quasi-totalité du Parc est régulièrement acquise aux équipes adverses. Le Kop part de loin, mais les supporters anglais offrent un modèle qui a de la gueule: manifester son soutien de manière ostentatoire et bordélique! À la fin des années 70, la frange la plus prolétaire du mouvement punk anglais est une inconditionnelle du stade. Les groupes, Sham 69, Cockney Rejects et Cock Sparrer, chantent leur passion du foot. Mimétisme oblige, quelques punks français s'en inspirent. Comme Manu. “Jimmy Pursey, le chanteur des Sham 69, parlait avec ferveur de l'équipe de West Ham. Alors je suis allé à Londres voir un match. L'énergie dans les tribunes était incroyable. À la sortie du stade, je me suis retrouvé au milieu de 500 hooligans qui se tapaient avec les supporters d'en face, chargeaient dans les rues, renversaient tout sur leur passage. Je n'avais jamais entendu parler des hooligans auparavant et j'étais bouleversé”.

Dès 1980, le Kop de Boulogne déploie une véritable logistique pour mettre l'ambiance: chloratre, corne de brume, fumigènes, drapeaux, bâches, une centaine de chants et de slogans... “Le Parc avec nous” est un cri de guerre destiné aux autres tribunes pour les rallier à la cause. “À cette époque, on était une cinquantaine, des punks, comme ‘Chômeur' ou le bassiste de Sherwood, mon groupe, des autonomes (tendance voyou, dure et informelle de l'extrême-gauche de l'époque) et des jeunes sans étiquette ni look, à nous manifester bruyamment mais ça restait gentil”, se souvient Manu.

La “fine fleur du macadam”

La naissance du Kop de Boulogne a lieu dans un climat particulier. Le pavé parisien voit se côtoyer et s'affronter différentes bandes: punks, skinheads, mods, teddy boys, fifties... La “fine fleur du macadam”, comme le chantait La Souris Déglinguée, groupe emblématique de cette période. Tous se retrouvent dans les concerts, dans les squats où gravitent les autonomes. Outre La Souris, de nombreux groupes punk et oi (mélange de punks et de skinheads) comptent dans leurs rangs ou dans leur public des habitués du Parc. Fabian, skinhead à l'époque et assidu du Parc, est d'ailleurs roadie de La Souris, à une époque où tous vivent en marge, sans être politisés. Les liens de l'amitié comptent alors davantage que les étiquettes idéologiques. Cet “âge d'or” entre 1979 et 1983, avant que la politique ne vienne casser ou clarifier les choses, selon le point de vue, transpire une atmosphère électrique. Un Paris souterrain plus dur et moins fliqué. La tribune Boulogne, sorte de foutoir anarchisant, constitue un appel d'air bienvenu pour ce petit milieu.

“Voler le képi des flics”

“Lors d'un match contre Bastia, les supporters corses sont venus dans notre tribune, armés de flingues, pour nous bastonner. À partir de là, on a décidé d'aller systématiquement envahir les autres tribunes et de piquer les écharpes, les drapeaux et les casquettes des supporters adverses. Un truc d'ado à la recherche d'une identité! Les mecs étaient tellement impressionnés qu'ils se laissaient faire”. Rapidement, la tribune Boulogne, préalablement ouverte à tous les supporters, est réservée aux irréductibles parisiens, afin de limiter les affrontements. À l'époque, l'absence de fouilles, ou presque, et la possibilité de se balader dans tout le stade après la mi-temps, ruinent ces efforts. “Au bout d'un moment, il y a eu quelques flics dans la tribune, explique Manu. Ça a renforcé notre idée d'être en guerre. Ça nous est arrivé de les charger, de leur voler leur képi. Je trouve finalement qu'on bénéficiait d'une impunité assez grave. Mais on avait quand même un code de l'honneur. Pour mon groupe, Sherwood, j'avais écrit un morceau, P.S.G., qui dit de ne pas s'attaquer aux femmes, aux enfants, aux gens en famille”. Une vision que partage Fabian: “Tu dois respecter certaines règles quand tu es un hooligan. Quel intérêt de s'en prendre s'en prendre aux pères de famille ou aux voitures? Les vrais hooligans, pour moi, vont au stade pour supporter leurs couleurs et la baston n'est qu'une possibilité. J'ai eu le nez cassé quatre fois... ça fait juste partie du truc”. Les déplacements constituent un autre problème.

Dès 1981, ils deviennent ingérables. Manu se souvient de quelques épisodes. “À Tours, on s'est fait casser la tête par un mélange de supporters, de manouches et de bagarreurs. Au stade, les flics nous provoquaient. Ça a forgé notre identité parisienne contre la France entière. Lorsqu'on est retourné en déplacement à Tours pour un autre match, c'était pour nous venger. On a jeté des fumigènes sur les mecs. Pas mal sont repartis en ambulance. C'est mon premier souvenir de violence extrême. J'ai fait pas mal de déplacements et je me souviens du casse d'une bijouterie à Rennes, d'un grand magasin foutu en l'air sur le chemin entre la gare et le stade à Auxerre, d'un train défoncé et des portes d'entrée du stade forcées à Nancy, parce qu'on ne voulait pas nous laisser rentrer”.


Manu, Chômeur, Crabe et Sniff

En 1982, le KOP de Boulogne atteint entre mille et mille cinq cents supporters. Lors de la coupe de France, le 15 mai, à la suite de la victoire du PSG contre Saint-Étienne, les supporters parisiens envahissent le terrain durant plus d'une heure. Parmi eux, un certain Basile Boli. C'est durant l'été que les premiers skinheads, pas spécialement politisés (la première bande de skinheads en France venait des quartiers populaires de Colombes et était multi-raciale), pour la plupart des anciens punks, commencent à fréquenter le Parc. Quelques mois plus tard, d'autres skinheads qui, eux, commencent à lorgner vers l'extrême-droite, viennent voir, par défi, qui sont les skins supporters du PSG. “Je me souviens de quelques punks, Manu, Chômeur, Crabe, Sniff , confie Fabian. Je suis venu avec des skins des Halles, un peu par hasard. Au début à cinq, puis dix, puis vingt. J'y ai retrouvé des skins de différents quartiers parisiens, Tolbiac, Bonsergent, Luxembourg. On paradait”. Les premiers saluts nazis sont lancés par provocation. Rapidement, les nouveaux arrivants se mettent en tête de faire de la tribune Boulogne leur territoire. “Il était clair qu'à l'époque, il n y avait pas de place pour les punks là où nous étions, confirme Fabian. Avec Manu, on s'est battu. Deux Arabes de ma banlieue m'ont prêté main-forte, ce que Manu ne comprenait pas, puisque j'étais skin et facho. J'ai vécu le Kop de Boulogne comme une cité. C'était chez moi, mon territoire”. De lointains souvenirs, mais Manu n'a pas oublié: “Je portais un cuir au dos duquel était peint un punk en train de massacrer un skin au couteau. Je me suis donc battu avec Fabian, Batskin (chef de fil des skinheads du Luxembourg, on lui doit l'ultra-politisation du mouvement à l'extrême-droite) et d'autres. Je me suis retrouvé par terre, le nez cassé. Je venais avec une chaîne cachée dans une écharpe nouée autour de l'avant-bras. J'avais même prévu du répondant dans ma voiture”.

Les deux Jimmy, le black et le métis

La situation devient insoutenable. Hier, on convergeait au Parc; on y règle désormais ses comptes, qui parfois débordent vers les salles de concert. Manu se souvient de ses descentes anti-skin au Rose Bonbon, un club de concerts de l'époque. Deux bad boys hardcore, en roue libre parmi les tribus rock, les deux Jimmy, le black et le métis, viennent également tester les grandes gueules et provoquer les skinheads devant le Parc des Princes. Fabian s'en amuse encore: “Là, bizarrement, ils n'étaient pas légion à vouloir en découdre avec eux. Car on savait pertinemment qu'on les recroiserait à un concert ou ailleurs. Moi j'avais du respect pour eux. On aurait pu se battre, mais quel que soit le gagnant, il y aurait eu vengeance”. Une étrange ambiance quasi-consanguine. “Lorsque je me suis battu avec Manu, ma copine de l'époque m'a fait tout un scandale parce que c'était un de ses potes. Des histoires de famille quoi!” Peu à peu, les punks et les Noirs arrêtent de fréquenter le Parc. “En 1984, il n'y a pas eu un match où je ne me suis pas battu avec les skins, déplore Manu. Je passais mon temps à surveiller si je n'allais pas prendre un siège sur la tête. Une fois, une cinquantaine de skins sont venus taper, non pas les supporters de l'équipe adverse, mais du parisien. C'est ce genre de trucs qui a décidé les supporters historiques du PSG à ne plus venir au Parc. J'ai été chassé, en quelque sorte. ‘Chômeur', lui, est resté. Il est devenu skin et a rejoint les autres. Je ne l'ai plus jamais revu”.

“La croix celtique, mais pas la croix gammée”

Une nouvelle ère s'ouvre en effet. À la tribune Boulogne, ce sont désormais les plus bruyants qui font la loi; pas forcément les plus nombreux. Les skinheads, entre cinquante et cent, entreprennent de faire de Boulogne un territoire blanc. Pour beaucoup de supporters, la politique n'est pas importante, mais, clairement, sous la nouvelle impulsion des skinheads, les jeunes insoumis de Boulogne franchissent un nouveau seuil dans l'échelle de la violence. “J'ai contribué à politiser la tribune Boulogne, revendique Fabian. J'avais 22 ans quand j'ai pris ma carte du Front National, en 1984. J'avais plus la haine contre le système qu'envers les immigrés. Et, paradoxalement, je jouais au foot dans une équipe composée de Noirs et d'Arabes. On s'engueulait et on défendait le même maillot en même temps”. Le mouvement skinhead est informel. Même au plus fort de sa politisation, la plupart de ses membres n'étaient pas des idéologues. Les contradictions et les nuances étaient nombreuses. “En tant que militant, je combattais pour mes idées à plein temps, y compris au stade, explique Fabian. J'étais fier d'être Français, d'arborer la croix celtique, mais pas la croix gammée”.

“Je préférais ses chiens aux Anglais”

Le 3 mars 1984 se joue au Parc un match capital. Pourtant, il ne met pas en scène le PSG, mais la France et l'Angleterre. Un tournant. C'est la première fois que Paris est confronté à du vrai hooliganisme, autrement dit de la violence dans le stade et dans la ville suite à un déplacement de supporters. Oubliant les querelles intestines, les diverses bandes de skinheads de Paris et de banlieue, décident de faire front à l'envahisseur. Rendez-vous Porte de Saint-Cloud trois heures avant le match. “Grossière erreur, s'exclame Fabian. Les Anglais étaient déjà sur place et ça se battait déjà dans les rues. J'avais ramené des barres de fer, que j'ai distribué à quatre ou cinq potes. Mais les Anglais étaient peut-être trois cents et ont chargé tous ensemble. J'en ai tapé un, et puis je me suis réfugié sous le flipper d'un café. Le patron a menacé de lâcher ses chiens si je ne sortais pas. Je lui ai dit que je préférais ses chiens aux Anglais”.

Au Parc, les Anglais se sont invites dans la tribune Boulogne et les skinheads décident de les virer de la partie haute. “Certains ont fait une expédition en bas et ont pris une correction. Mon frère a pris un coup de hachette sur le crâne. On l'a emmené à l'hôpital. Je n'ai même pas vu le match. Aux urgences, on s'est encore battu avec des Anglais qui venaient se faire soigner. Ensuite, j'ai continué la chasse dehors”. Éparpillés en petits groupes, les skinheads français n'ont jamais pu se retrouver. Mais leur volonté de tenir la tribune Boulogne s'était encore renforcée.

“Risquer de se prendre une fessée par Guy Roux”

Avant le Kop de Boulogne, les médias français ne connaissaient ni ne s'intéressaient au hooliganisme, une spécificité anglaise. Pourtant, avec les images télévisées de bastons dans les tribunes lors du match France-Angleterre, certains prennent conscience du phénomène. À partir de 1986, Philippe Broussard, alors jeune journaliste, supporter du PSG et familier de la scène punk rock, commence à écrire sur le sujet, notamment dans le Matin de Paris. Le magazine Lui publie un reportage photo sur les skinheads et une inévitable plongée dans le Kop de Boulogne. Charles Bietry descend dans la fosse et interroge des skins lors d'un match pour Canal Plus. Images fascisantes et propos violents qui traumatisent l'opinion. “La première fois que l'on a parlé du Kop dans les journaux, raconte Fabian, c'était parce qu'on avait retrouvé, lors d'un déplacement, un graffiti ‘skinhead PSG hooligan' dans le vestiaire de l'AJA. C'était l'œuvre d'un ou deux mecs qui faisaient parler de la tribune, sans qu'on soit forcément tous d'accord. Ça nous faisait marrer parce qu'on était jeunes et cons, et que ça effrayait le bourgeois. Avec le recul, risquer de se prendre une fessée par Guy Roux pour ça, c'est débile”. L'identité facho de la tribune Boulogne se forge ainsi, tandis que la réalité est à cette époque moins féroce. La frange la plus dure du Kop, comme les médias, y trouve son compte.

“Faire de Boulogne une vraie tribune politique”

Batskin, lui, tente de recruter au sein du Kop pour faire strictement de la politique. “Les gens de son entourage venaient plus souvent au Parc que lui, parce qu'il n'aimait pas trop le foot, rapporte Fabian. Vers 1985-86, il aurait voulu faire de Boulogne une vraie tribune politique, démarche qui ne plaisait pas à la plupart des supporters, même s'ils pouvaient être sensibles à son discours. Nous, on venait pour le foot en revendiquant une sensibilité politique, mais on ne voulait pas transformer le stade en meeting politique”. La vocation initiatique du Kop de Boulogne se poursuit en se sectarisant. Les extrêmes-onctions du pavé de la capitale, les jeunes fachos en manque de sensations fortes, viennent se construire une virilité dans l'entre-soi du Kop, comme l'illustre le cas Maxime Brunnerie (auteur de la tentative d'assassinat de Jacques Chirac). Les générations suivantes, composées des casuals et des indépendants, sont, en quelque sorte, plus proches de la démarche d'un Fabian. Loin de la caricature du skinhead nazi, ils gardent cependant une sensibilité nationaliste prononcée. Pas vraiment d'accord avec les ratonnades qui se multiplient aux abords du Parc, lassé par la politique et les embrouilles, Fabian quitte le Front National en 1987 puis délaisse le look skinhead. Mais continue à fréquenter la tribune Boulogne.

Canal arrive

Le PSG commence à mesurer l'ampleur du phénomène hools au début des années 90. Jean-François Domergue arrive dans les valises de Michel Denisot et de Canal, qui reprend le club en 1991. Il a l'intention de “comprendre mais pas d'excuser”, selon les mots de Fabian. Dans le même temps, la police délègue un des siens pour jouer l'interface avec le Kop. Le club décide d'entamer des négociations, y compris avec la composante la plus radicale des supporters. Fabian, qui travaille au magasin London Style, alors point de ralliement pour les indépendants parisiens le samedi avant le match, sert d'intermédiaire. “Les dirigeants voulaient organiser une réunion pour les rencontrer, explique-t-il. Le leader de la nouvelle génération était comme mon petit frère. À cette première réunion, il y avait donc les Commandos Pirates, et puis Batskin et ses amis. Pour les dirigeants du PSG, il était clair qu'il y avait, d'un côté, ceux qui venaient au stade et faisait les déplacements, et de l'autre, ceux qui venaient seulement propager leurs idées au Parc”.

Le PSG recrute des “stewards”, censés encadrer les supporters en déplacement. Et propose à Fabian de s'occuper d'un département supporters, le premier en France, distinct de la sécu, dont le but consistait à maintenir de bonnes relations avec les fans du PSG. “Je n'étais pas en contact qu'avec le Kop de Boulogne, se souvient Fabian, mesurant l'ampleur de la tâche. Je travaillais avec tout le monde. Avec les supporters de la tribune Auteuil aussi, qui montait en force. Je me souviens de leur premier déplacement, à Sochaux en l'occurrence. On arrive dans les gradins et là, embrouille: les mecs de Boulogne ne voulaient pas que ceux d'Auteuil posent leurs banderoles. Je les ai convaincus qu'il fallait leur faire une petite place. Deuxième embrouille: les supporters de Boulogne voulaient lancer les chants en premier. Me voilà obligé d'arbitrer un concours, pour déterminer qui est le meilleur, en matière de chant. J'étais devenu une sorte d'animateur social”.

Les flics insultent le divisionnaire

Avec les policiers, qui voient souvent d'un mauvais œil qu'un ancien du Kop se mêle de leurs affaires, les rapports ne sont pas simples non plus. “Je me souviens d'une fois où, à la tribune de Boulogne, on est venu me chercher parce qu'un couple, pas des hooligans, se faisait insulter par des C.R.S., rapporte Fabian. Je vais discuter avec les flics, qui me disent de dégager sous peine de le regretter. Je reviens avec le divisionnaire. Les C.R.S. se mettent alors à gueuler: ‘T'es venu avec ton pote, lui aussi il va s'en prendre plein la gueule!' Ils ne l'avaient pas reconnu”. La collaboration entre le PSG et Fabian ne dure pas. Selon ce dernier, les dirigeants du club n'ont pas compris qu'on ne pouvait pas traiter des supporters comme des “boîtes de conserve”. “La grosse erreur des dirigeants du club, précise-t-il, c'est de m'avoir pris pour le chef de la tribune Boulogne. Ils pensaient me payer pour que je sois leur pute, voire un auxiliaire des renseignements généraux. Ils avaient oublié que je viens d'une cité et que j'aime sincèrement le foot”.

Shooter les CRS à coups de rangers

28 août 1993. Pour son deuxième match de la saison à domicile, le PSG reçoit Caen. Des vibrations constatées lors de la finale de coupe face à Nantes en tribune haute occasionnent la fermeture provisoire du territoire historique du kop de Boulogne qui, par ailleurs, fait un peu trop parler de lui. La migration à l'étage inférieur va être l'occasion d'une des plus violentes bastons qu'ait connues le Parc. En cette fin d'été, les hools parisiens sont chauds et mettent le wild jusqu'au moment où un supporter saute sur le terrain pour récupérer sa chaussure volante. Les CRS interviennent et les hools se jettent sur eux pour une séance de tirs au but. À coups de rangers dans la tronche, ils explosent les forces de l'ordre qui battent en retraite. La baston, filmée et diffusée en boucle, marque les esprits. Paradoxalement, si l'événement a définitivement assis la réputation du KOB après une saison 92-93 marquée par de très nombreux incidents, il augure aussi d'une transformation notable dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. “Avec des peines de prison ferme jusqu'à quinze mois pour dix-huit personnes et de nombreuses interdictions de stade allant de trois à cinq ans, la tribune a été nettoyée”, confie Alain (1), un policier très proche du dossier.

“Les Boys, on leur demande pas leur avis”

Après PSG-Caen de 93 et le “nettoyage” qui s'ensuit, le paysage se redessine. À la réouverture de la partie haute, le kop découvre un saucissonnage en trois parties de la tribune. C'est l'occasion pour chacun de marquer son territoire. À gauche, en B3, les Boulogne Boys sont tiraillés entre culture ultra, minoritaire à Boulogne, et modèle anglais moins exubérant mais plus dur. Avec six cents cartés, les Boys sont souvent mis en avant par les médias. À tort. Non seulement ils ne correspondent pas à l'image du supporter forcément facho et violent qu'on leur accole souvent, mais surtout ils ne tiennent pas la tribune. “Les Boys, on ne leur demande pas leur avis”, tranche Alain. Dénigrés par d'autres groupes pour leur culture ultra et leur incapacité à régler seuls leurs querelles avec les Tigris en 2005-2006, les Boys n'en restent pas moins les grands animateurs de Boulogne.

Au centre, en B2, Rangers, Gavroches et autres petits groupes sont de vrais kopistes à l'anglaise. S'ils préparent des tifos de temps à autre, ils préfèrent utiliser leur fric pour aider un membre en délicatesse avec la justice. Présents en tribune depuis 85, comme les Boys, ils en constituent le noyau historique et l'âme. Philippe Perreira, président des Gavroches, a été adoubé par les plus durs porte-parole de la tribune tout entière. Son groupe, qui ne carte plus, représenterait environ trois cents personnes, les Rangers la moitié.

“Baston dans les règles”

À droite, en B1, les casuals ou indépendants -;un euphémisme synonyme d'hooligan-; ont pris la place des skins dans l'animation violente de la tribune. En 1993, les groupes dominants sont les Commandos Pirates et les restes de l'Army Korps. Inspirés du modèle made in England, ils vivent leur passion pour le foot à travers une culture, notamment vestimentaire (Umbro, Lonsdale, Fred Perry...), qui s'affirme au cours des 90's et dont la violence est la colonne vertébrale. Dans un fanzine de la première moitié des 90's, un membre de l'AK déplore ainsi que “la violence dans le foot ne soit pas assez généralisée”. Aujourd'hui, la Casual Firm, apparue après PSG-Caen et rendue célèbre en 1995 par sa banderole anti-Weah ornée d'une croix celtique, reste la plus représentative. Autour d'elle gravitent de nombreux groupes. Leur motivation principale est la baston entre adultes consentants. Jusqu'en Angleterre, on sait que les règles du fight à mains nues sont le plus souvent respectées à Paris. “Quand une baston est faite dans les règles, ça ne donne pas lieu à des règlements de compte derrière”, commente Alain. Mais les quelque trois cents interdictions de stade actuelles obèrent les forces vives des casus parisiens qui, selon la police, n'auraient plus aujourd'hui les moyens d'en découdre. Les rares “contacts” en province ne mobilisent que quelques dizaines de durs. De fait, les dernières vraies bastons, en dehors de la “guerre interne” face aux Tigris (lire So Foot 36) sont celles qui les ont opposés aux Lyonnais en 2006.

“Anti-racailles”

Le crédo politique de Boulogne le mieux partagé est une définition a minima de la tribune comme “territoire blanc” mais surtout “anti-racailles”, notamment par opposition à Auteuil, réputée multiethnique et qui a pris de l'importance depuis 1993. Dans la culture casual qui tend à dominer le KOB, le stade ne doit pas être un lieu de prosélytisme. Être présent à Boulogne est souvent un acte politique en soi et il n'est pas nécessaire d'en faire plus. Pour Bernard (1), un vieil habitué du kop passé par plusieurs associations, “Boulogne est une forme de sécurité, de respect. On a un drapeau et où qu'on aille on veut qu'il soit respecté”. Contrairement aux 90's où des secteurs étaient interdits de fait aux Noirs et Maghrébins, la différence se ferait donc moins aujourd'hui sur la couleur de peau que sur le respect des valeurs majoritaires de la tribune. “Depuis cinq-six ans il n'y a plus de problèmes avec les blacks et les beurs en tribune s'ils entrent dans le moule”, constate Alain. Pour autant, ils demeurent rares.

Cette façade apolitique a longtemps valu aux casuals d'être en conflit avec les skins fachos dominant des 80's. “C'est faux de dire que le KOB est une tribune fasciste. Les casus sont à l'extrême droite et à l'extrême gauche, certains sont UMP, décrypte Alain. Il n'y a plus de néonazis, même s'ils restent foncièrement nationalistes”. Les fachos n'ont pas pour autant disparu, et pour tout dire, la frontière entre eux et certains casuals extrémistes reste floue, en témoigne la participation d'indéps à la manif du 9 mai 2006 en mémoire de Sébastien Deyzieu (2) organisée par l'extrême droite radicale.

“Derrière, c'est dix contre un”

Profitant des événements de PSG-Caen qui avaient vu le kop descendre dans la partie basse de Boulogne, une population borderline s'est définitivement installée en rouge. Avec la sectorisation de cette tribune en 95-96, R1 devient d'abord le repaire des durs puis un lieu de villégiature pour anciens combattants, “des papys” selon Alain. R2 attire un conglomérat d'individualités “incontrôlées et incontrôlables” qui pogotent sur chaque but, ne représentent rien et énervent le reste du kop. Car les casuals ont compris que la période n'est plus à l'extériorisation de certaines opinions qui, selon eux, dénaturent le mouvement. Depuis plus de dix ans, ils tentent ainsi de faire le ménage, comme en 94-95, quand le PNFE, parti d'extrême-droite, est chassé manu militari pour avoir tracté en tribune. Cette lutte interne est l'un des aspects les plus méconnus de la vie du KOB. Et pour cause. Si, comme le reconnaît Alain, “les mecs qui font des saluts nazis sont visés par certains membres de Boulogne”, ce nettoyage ne se fait pas dans la sérénité. Bernard témoigne: “Quand on veut faire le ménage, on se fait rattraper par la justice”. Si lui-même distribue des baffes aux grandes gueules qui se vantent d'une ratonnade ou entrent en tribune en hurlant “white power!”, il ne le crie pas sur les toits. “Les mecs sont assez lâches. Derrière, c'est à dix contre un”.

“À la vie, à la mort”

Outre le prosélytisme politique, les casus reprochent aux fachos de ne pas assurer dans les bastons. Nicolas Hourcade, sociologue et aujourd'hui également journaliste à So Foot, a joué les sous-marins: “Contre Galatasaray, en 96, j'étais avec des durs de Boulogne et j'ai croisé un type d'extrême droite que je connaissais en train de brûler un drapeau turc. Quand ça a tapé, sa bande n'a pas bougé. Peu après, j'étais avec des suiveurs et on s'est fait pourrir par un vrai dur parce qu'on restait en retrait. Le gars nous menaçait de représailles”. Car la solidarité chez les casus, c'est sacré. “Les liens entre eux sont très forts et se renforcent au gré des interpellations. Il n'y a pas de trahison, c'est à la vie à la mort, à moins qu'une histoire de cul ne s'en mêle”, explique Alain.

Une famille, Boulogne sait aussi l'être dans d'autres occasions. En 1993, 450 personnes assistent à l'enterrement du principal leader des Commandos Pirates décédé dans un accident de voiture. Ses parents, membres du PCF, s'étonnent un peu devant ces jeunes gens aux cheveux courts. Mais la consigne passe pour qu'aucun signe politique ne soit visible. Au match suivant, le responsable de la police assure Fabian qu'aucun de ses hommes ne rentrera en tribune ce jour-là, pour les laisser à leur peine. “Avec France-Angleterre et PSG-Caen, ce fut un troisième événement fort vécu au KOB, raconte Fabian. Après ce jour-là, le kop n'a plus jamais été pareil”.

Chutes de tension

Malgré ses conflits internes et une atmosphère parfois tendue, Boulogne reste une tribune où l'amateur d'ambiance est souvent servi. Kop historique au Parc et en France, elle est capable de se surpasser dans les grandes occasions. “À Auteuil, l'ambiance est à peu près la même à tous les matchs, témoigne Nicolas Hourcade. À Boulogne, les mecs poussent avec l'équipe, tu les sens vivre le match, s'engager physiquement avec les joueurs. J'ai fait PSG-Real à Boulogne en 93, la tribune est entrée en fusion alors que pour le PSG-Steaua de 97, j'étais à Auteuil et je sentais que c'était un grand match mais pas avec une telle différence”. Seulement, quand les grandes occasions se font rares et que la descente en L2 se profile, Boulogne connaît de sérieuses chutes de tension, du fait même de sa culture. Récemment, face à Auxerre, le capo des Boys abandonne son méga pour haranguer les groupes voisins, muets durant tout le match. Un geste aussi rageur que vain. En faisant du KOB “un lieu où l'on se retrouve plus qu'un lieu où l'on s'exprime”, selon Alain, les indépendants montrent aujourd'hui qu'ils ont gagné la tribune et que le foot reste avant tout pour eux un moyen de se forger une identité et de se payer, de plus en plus rarement, de bonnes bastons. -; Tous propos recueillis par JDL, NKM et PR.

(1) Ces prénoms-là ont été changés à la demande des interviewés craignant des représailles pour avoir “parlé”.
(2) Militant nationaliste, Sébastien Deyzieu est décédé le 7 mai 94 en tombant d'un toit où la police le pourchassait en marge d'une manifestation d'extrême droite interdite.


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