J’ovale pas le débat sur l’identité nationale !
18 janvier 2010 à 10:55
Est-ce la véritable dimension sportive du pseudo débat sur l’identité nationale ? Le Foot contre le rugby ?
Pendant que Gaudin compte le nombre de « musulmans » les soirs de victoire des Fennecs (et le nombre de drapeau tricolore), l’écrivain archéo-gaulliste Denis Tillinac défend la voie des vrais français « de souche » amateurs comme lui de bonne chaire, de cochon et de rugby. L’ovale pour la France profonde des régions et de l’intelligentsia réac , et le foot pour la cinquième colonne des banlieues « immigrées » et les bobos mondialisés ?
J’ovale pas !
So foot, septembre 2007
La guerre des Goals…La France du Football contre la France du Rugby. Le sport des intellos rive gauche contre celui des faubourgs ouvriers. L’accent chantant du sud-ouest contre le jacobinisme morne du ballon rond. Les mains de paysans contre les pieds qui vont à l’usine. L’Ovalie progressiste contre le foot populiste.
On le sait, soeurs ennemies, ces deux disciplines charrient un bon paquet de lieux communs et de représentations. Somme toute, ils en disent long sur la manière dont les subtils signes de « la distinction sociale », chère à Bourdieu, peuvent s’appliquer dans le monde sportif. Pourtant, le positionnement du ballon rond comme de l’ovale s’avère infiniment complexe et leurs histoires recèlent quelques jolis chassés-croisés.
Constat d’arrivée, le rugby et le football ne boxent pas dans la même catégorie, en France comme à travers le monde, même si désormais le premier court après le second pour tenter de conserver son rang (première Coupe du monde en 1987, professionnalisme depuis 1995). La FFF compte dix fois plus de licenciés que son homologue du Rugby. Même dans un département emblématique comme les Landes, les minots rêve désormais davantage de lucarne que d’essai. Autre registre, le Football constitue un sport mondialisé, le plus convoité par les médias et les grandes marques. Preuve tangible de son universalité, il est inscrit au programme olympique depuis 1908 (et toujours pas le rugby).
En outre, et parallèlement, chaque pays, chaque aire de civilisation, a su s’emparer de la passion du ballon rond, se l’approprier. Un football latin, sud-américain ou et même africain sont venus compléter la première pièce anglaise du puzzle. Or le Rugby demeure encore aujourd’hui essentiellement l’héritier de l’ancien empire britannique, hémisphère sud compris (un club universitaire fut créé à Sydney dès 1863). L’avènement de petits pays comme l’Argentine ou l’Italie n’invalide pas cette vérité profonde.
Seule la France semble s’être débarrassée de cette prégnance anglo-saxonne. En effet, le rugby hexagonal garde son mystère, parce qu’il est régionaliste et autonome. D’où son besoin pathologique de venir disputer au football sa popularité dans le cœur de nos concitoyens, en dépit des faits et des chiffres. Le rugby pèse en effet démesurément dans notre imaginaire national. Sport culturel, qui se voudrait même cultivé, il a les prétentions de l’esprit et le football la vulgarité des millions (d’euros et de pratiquants).
Rewind..
En 1863, plusieurs clubs de College anglais lancent La Football Association (F.A.), en adoptant le "dribbling game", un règlement prohibant l’usage des mains et des coups de pied dans les tibias (les règles à peu près définitives seront figées en 1882). Celui du collège Rugby refusa cette émasculation et partit former, avec d’autres, en 1871, la Rugby Football Union . La séparation entre les deux styles s’institutionnalise petit à petit. Mais il s’agit encore dans l’esprit des contemporains, de deux sortes de football. À la même époque, les sports dits athlétiques (en opposition avec la gymnastique) commencent à s’implanter en France et les premiers clubs sont créés, notamment dans les villes ou existent de fortes colonies britanniques (donc les ports et les centres marchands), qui vont progressivement s’ouvrir à la bourgeoisie locale.
En 1872, le Havre Athlétique Club est fondé, accueillant les employés des compagnies anglaises. Dans l’incertitude du moment, le genre de Football reste flou. En 1884, un vote est organisé : l’ « Association » recueille 10 voies, le Rugby, 2, et la « combination », une formule mixte, 12. Le rugby comme le foot peuvent donc légitiment se prévaloir de la paternité du HAC. Cette terminologie fusionnelle perdura longtemps. Le tome 1 de la première collection de livres sportifs, « La petite bibliothèque athlétique », paru en 1894, s’intitule encore « Football (Rugby) »... Tout est dans les parenthèses.
Le destin respectif de chaque sport va pourtant dès lors suivre un cours singulier. L’essor de la pratique sportive, notamment chez les étudiants et les lycéens de la bonne société parisienne et des grandes villes provinciales (naissance en 1889 de l’Union des Sociétés Françaises de Sports athlétiques (U.S.F.S.A.) de Coubertin, en quelque sorte l’ancêtre de toutes les fédérations actuelles), induit une répartition spatiale et sociale de chaque activité. Le Football Association remporte la mise dès 1900. En 1905, Raoul Fabens, ancien secrétaire général de l’USFSA, estime à environ quatre équipes d’associations pour une de rugby, et Edouard Pontié, dans un ouvrage sur « le football rugby », paru la même année, affirme que l’association [est] essentiellement populaire. Étrange jugement, concernant tout au plus cinq cents footballeurs en région parisienne. Cela dit, la presse témoigne déjà de formes de pratiques clandestines dans les milieux laborieux, comme, en janvier 1903, ce journaliste de l’Auto qui observe, effaré, des ouvriers taper le cuir dans les jardins du Palais-Royal.
L’élite de la bonne société parisienne, notamment universitaire, se rabat donc sur le rugby. En revanche, les grands acteurs de la démocratisation du sport, comme les patronages catholiques (Charles Simon qui donnera son nom a la coupe de France, en est issu), et ensuite les sportifs socialistes (première coupe de l’Humanité en 1908), ne jurent que par le football association. Le virus se répand vite. Juste avant la première guerre, plus de 10 000 footeux se répartissent dans tout le pays et les diverses fédérations.
Dans le Sud-ouest, l’implantation du rugby suit un autre processus, qui explique sa force et son succès. Un double mouvement qui s’appuie à la fois sur l’action des structures scolaires ou périscolaires (les fameux lendits de la Ligue Girondine d’Éducation Physique du docteur Tissié) et d’autre part les clubs de villes moyenne, habituellement lancés par des notables, et qui vont cristalliser l’Ovalie en terme de profondes rivalités locales.
Davantage que des pseudos explications sur la difficulté d’assimilation des règles du rugby (et à la décharge du foot, le pied n’est-il pas la partie du corps que l’homme maîtrise le moins), ces dynamiques culturelles et sociales éclairent l’évolution ultérieure des deux sports. Entre les deux guerres, contrairement aux idées reçues, c’est plutôt le rugby qui donne le mauvais exemple dans le sport : violence entre joueurs ou supporters, tricheries, transferts douteux, scission et fâcherie avec l’international, rivalité du rugby a treize...
La suite tord aussi le cou à quelques idées reçues. Le rugby, habituellement présenté comme portant à gauche, fut un des grands privilégiés de la politique sportive de Vichy. Les deux Commissaires Généraux à l’EGS, Borotra et surtout Pascot, ancien rugbyman, accordèrent toutes leurs faveurs à une pratique qu’ils jugeaient fondamentalement conforme à l’idéologie de la Révolution Nationale. Autrement dit, le rugby incarnait, selon eux, un sport de terroir, d’enracinement (« la terre ne ment pas ! »), de vertus viriles, guerrières et élitistes, tout le contraire du Football, symptôme ludique de la ville corruptrice, de ses « métèques », du professionnalisme que vichy tenta d’étouffer. .. Au final, le foot sort encore son épingle du jeu et connaît une envolée sans précédent de ses effectifs (triplement du nombre de licenciés de 1939 à 1945).
La véritable flambée sportive ne va s’exprimer en France qu’au tournant des années soixante, soixante-dix. L’entrée de la société française dans la « civilisation des loisirs » (Joffre Dumazzdier), parachève le triomphe du foot avant que l’épopée des blues de Platini et Hidalgo, et surtout l’heure de gloire de 1998, ne réconcilient définitivement les élites intellectuelles avec le sport du peuple. Le rugby connaît également une progression, mais cantonné à ses terres d’élection. Son aura nationale se manifeste avant tout lors du tournoi des cinq puis six nations et naturellement la finale de la coupe de France (Yves du Manoir), occasion pour la province d’occuper Paris, comme lors du salon de l’Agriculture.
Car si le foot s’envole vers de sommets, tant du point de vue des effectifs fédéraux que de son statut de quasi religion laïque , le rugby traverse désormais une crise du recrutement dont son élite subit le contrecoup, même si la création du Ligue Nationale professionnelle en 1998 tenta d’enrayer le déclin. Le football, comme phénomène culturel, a fonctionné au cours de son histoire par intégration des diverses couches sociales de la société et des vagues successives d’immigrations. Passion socialement transversale, politiquement consensuelle, le football incarne ce que le rugby, identitaire et communautaire, n’arrive pas à devenir. Le foot vit une crise de croissance, le rugby subit une croissance de la crise.
Nicolas Kssis-Martov