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La bonne littérature serait souvent de droite, qu’en est-il du grand football ? Peut-on imaginer une rencontre entre l’Inter(nationaliste) Milan d’Antonio Gramsci et le Paris Socialiste de Gauche de Jean Jaurès ? Et si le foot rendait presque la politique de nouveau intéressante ?

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Il n’y a qu’un seul dieu et le football est son sport !

14 janvier 2010 à 01:16 Il n’y a qu’un seul dieu et le football est son sport !

A l’occasion de la CAN, un article paru dans les cahier so foot / libé lors du dernier mondial. L’opportunité aussi de relativiser les récentes prise de bec footballistique entre l’Algérie et l’Egypte.

Football et religion dans le monde arabo-musulman… Il n’y a qu’un seul dieu et le football est son sport !

Dans le monde arabe cohabitent deux religions prédominantes et indiscutables : l’Islam et le football. Une affirmation à prononcer à mots couverts, car il n’existe pas de pire blasphème que de reconnaître d’autre dieu qu’Allah. Ainsi, alors que l’affaire des caricatures du prophète avait mis la fièvre aux masses mulsumanes et aux diverses autorités religieuses, ces dernières se révèlent bien plus conciliantes face à la passion du ballon rond, qui recouvre pourtant parfois des formes quasi idolâtres. L’Ouma des croyants et la fraternité panarabe s’avèrent notablement insuffisante face à la fierté nationale (lors de la finale de la CAN à Tunis en 2004, les supporters locaux ne se privèrent pas pour siffler l’hymne marocain, en dépit des beaux slogans peint sur les murs.)

À ce propos, la microscopique popularité des saoudiens n’a pu du s’envoler avec la crise des droits télés détenus par l’ART, chaîne à péage du Cheick milliardaire Salah Abdellah Kamal, qui risque de priver la plupart des marocains et des algériens des matchs du mondial. Cela dit, une certaine préséance persiste. Samuel Eto’o dut renoncer à visiter La Mecque, comme il en avait émis le souhait, puisqu’il apprit à cette occasion que seul les musulmans en avait le droit. Être une star du foot ne suffit pas encore à tout se permettre, mais il se vit offrir comme lot de consolation un exemplaire du Coran, remis par le président du club saoudien qui l’avait invité. Là-bas, Buisness is Buisness.

De fait, le rapport qu’entretiennent les pays arabo-musulmans avec le football renvoie à leur appropriation schizophrénique de la modernité occidentale. En effet, si certains s’amusent à invoquer, de part et d’autre, un choc des civilisations, le cas de figure des trois États qualifiés pour la coupe du monde de la FIFA devrait leur remettre un peu les pieds sur terre. À savoir la République Tunisienne (exquis mélange de laïcité et de culte de la personnalité), l’Arabie Saoudite (islam rétrograde à usage interne et suivisme proaméricain sur la scène diplomatique) et la République Islamique d’Iran (qui certes n’appartient pas stricto sensu au monde arabe). Que ce soit dans leur positionnement international, la place de la religion, leur perception des enjeux de la sélection, ils diffèrent tellement que l’islam (reste définir lequel) s’avère finalement leur seul point commun, certes de taille. L’historien Youcef Fates résume très bien l’ampleur de la question : « Dans les pays du tiers-monde, le sport est essentiellement politique ».

Ainsi, les scènes de femmes en Tachdor se battant à Téhéran pour pénétrer dans les stades sont encore dans toutes les mémoires et dans tous les articles sur le sujet (épisode qui inspira aussi le film « Off-side » de Jafar Panahi). Une pression si forte que Mahmoud Ahmadinejad, le nouveau président pourtant très conservateur, avait fini par signer un décret levant l’interdit. Il déclara même, entre un délire négationniste et deux chantages à la bombe, que « la présence des familles et des femmes améliorera les manières des spectateurs de football et favorisera une atmosphère saine ». Avant de se rétracter devant le refus catégorique du Guide la Révolution et des mollahs. L’Iran organise néanmoins depuis l’an dernier son propre football féminin, mis en valeur dans le cadre du projet « Com-Unity » de la Fifa… et par les pubs de Puma ! En revanche, l’Arabie Saoudite, dont la seule référence constitutionnelle est le coran, ne laisse les femmes ni conduire, ni voter, alors qu’elles profitent d’un terrain de foot… sacrilège !

De l’autre côté du tapis de prière, la très laïque Tunisie, qui n’a pas le bon goût de s’en remettre à la religion pour justifier son régime autoritaire, n’est toutefois pas en reste (elle est cependant bousculée par la contestation islamiste, avec le cas très médiatique de Nizar Trabelsi, footballeur pro transféré au terrorisme). Le football y sert allégrement et d’abord les desseins « tout présidentiel » de Ben Ali. Sepp Blatter, jamais le dernier pour applaudir un dictateur et servir la soupe, se fendit ainsi d’une lettre adressé au président de la Fédération Tunisienne pour s’ébahir « devant le progrès auquel est parvenue la Tunisie sous la bonne gouvernance et la politique clairvoyante du Président Zine El Abidine Ben Ali. » Pendant ce temps, les clans familiaux autour de Ben Ali se disputent les prébendes du foot (par exemple, Slim Chiboube, son gendre, fut le président du comité organisateur de la CAN, et l’ex président de l’EST, surnommé sur place le « club présidentiel »).

Le football se situe donc à la jonction politique idéale de la religion et du nationalisme, deux pulsions qui travaillent dans la douleur les sociétés arabo-musulmanes et servent de tremplin à l’islam politique.

L’introduction du football dans ces trois régions a suivi des voies singulières. En Tunisie, elle est directement le fruit de la colonisation. La démocratisation de la pratique fit ensuite intervenir les enjeux nationaux et communautaires dans les stades (les noms des clubs reflétaient leurs assises dans la population : le club africain, L’Italia de Tunis, le Stade gaulois, …) et les tensions qui allaient avec ( en 1948 les autorités françaises du protectorat interdire les rencontre entre la société sportive juive de Tunis, l’U.S.T., et les équipes arabes, après des affrontements entre supporters liés à la question palestinienne).

En Iran, le schéma se révéla plus classique : l’importation/imitation par le biais des salariés des compagnies britanniques installées sur place. La fédération naquit dès 1920 ( n’oublions pas non plus le rôle de la petite communauté arménienne de Téhéran, dont le grand joueur Andarik Eskandarian, héro de la sélection qualifiée en Argentine en 1978, et dont le fils joue aujourd’hui aux USA, au DC United). En Arabie saoudite, la situation était radicalement différente. Le régime saoudien interdit la pratique du football jusqu’en 1951 et la fédération ne rejoignit la FIFA qu’en 1959 pour ne prendre part à ses premières phases éliminatoires qu’en 1977 (la Tunisie s’y rua dès 1962). Le rôle du football dans chacun de ses pays découle de cette histoire.

L’Iran y voit l’occasion de redorer son blason et de rentrer dans le concert des nations la tête haute (même si son président préféra renoncer à son déplacement en Allemagne). Pour la Tunisie, le football représente une porte d’entrée inestimable dans les instances internationales du sport, ou le tiers-monde pèse davantage qu’à l’ONU. Le parcours emblématique de Mohamed Mzali illustre cette stratégie : ex- président de la fédération de football, entrée au CIO dont il fut vice-président en 1976, et ponte du régime bourguibien, puisqu’il en fut le Premier ministre. Le sport ne constitue pas comme en France une voie de garage pour ex-sportif comme en France... En Arabie saoudite, le football s’apparente à une call-girl supplémentaire pendue aux bras des milliardaires du pétrole, frimant sur les stades comme on gare son plus beau yacht dans le port de Saint-tropez (rappelez-vous le frère de l’émir du Koweït en 1982). Un investissement lourd qui offre en retour une équipe exclusivement puisée dans les rangs du championnat national.

L’introduction du football ne s’opéra pas aisément dans ces sociétés traditionnelles, longtemps à dominante rurale et où la religion structure la vie sociale. Le football se heurta à une réelle méfiance. Les footballeurs furent souvent traités « Kleb essouk » (chiens des souks) ou de « ekhourjias » ( tapeur de ballon ). Mohamed Mzali, né en 1926, se rappelait de la sorte lors d’un entretien avec une journaliste :« Le sport en général et le football en particulier, étaient mal vus par mes parents et par la société « fermée » dans laquelle j’ai vécu les belles années de ma jeunesse »

En Iran, les jeux locaux s’opposaient à l’enracinement d’une discipline « étrangère ». Dans l’échiquier politique subtil de la république islamique, les conservateurs s’appuyèrent notamment longtemps sur les « stars « de la lutte, modèle de l’iranien mâle et persan. De ce point de vue, le basculement de Mahmoud Ahmadinejad vers le football (signe également de son jeune âge) marque une rupture forte, symbolique des transformations de la société iranienne, surtout en faveur d’une équipe dont certains des meilleurs joueurs sont partis faire carrière chez les « mécréants » (le trio d’attaquants qui en 98 offrit la victoire sur les USA évoluait déjà en Allemagne). Cela dit, désormais, imitant son ancienne métropole, la Tunisie naturalise un brésilien, Santos, pour renforcer son équipe (il faut bien compenser la désertion des enfants de l’immigration comme Ben Arfa).

Justement, Sur le fond théologique, qu’en est-il précisément ? Si le coran est le seul texte incontestable, la parole de dieu, en revanche le corpus juridique islamique comporte un grand nombre de récits ou hadith rapportant les faits et gestes du prophète. Ils sont propices à de nombreux commentaires, afin d’éclairer le croyant sur son positionnement dans la société moderne. On y apprend notamment que Mahomet pratiqua le tir à l’arc, l’équitation, y compris avec son épouse Aischa. Il y encourageait la pratique de la course, de la natation et de l’amour avec son épouse pour entretenir sa condition physique, puisqu’un « croyant fort est plus aimé de Dieu qu’un croyant faible ». Le véritable enjeu est donc de savoir si les formes de la pratique rentrent dans les cinq catégories (interdit, blâmable, permis, recommandé ou obligatoire) qui déterminent l’attitude de tout musulman dans sa vie quotidienne. Le football peut se retrouver, selon les moments, distribué dans chacune d’entre elles. Dans la capitale somalienne, les tribunaux islamiques ont ainsi décidé d’interrompre la retransmission du mondial car distrayant de la religion.

La question de la pudeur, notamment pour les femmes, est déterminante. Mais il peut intervenir aussi d’autres critères aussi, plus secondaire a nos yeux. Par exemple l’interdit des applaudissements, que certains savant de l’islam assimilent aux anciens rites des païens. Les réactions du public sont notamment très surveillées, d’une part pour des raisons de bonnes mœurs, de l’autre, car le stade et les tribunes deviennent souvent le théâtre d’une contestation politique indésirable.

Ces belles considérations d’ordre religieuses se heurtent néanmoins à un principe de réalité incontournable. Après la révolution islamique, l’Ayatollah Khomeiny avait jeté l’anathème sur le football et d’autres sports (activités « futile et condamnable », ce qui n’empêchera pas la Melli de venir se recueillir sur sa tombe en 1998). Cette posture théologique ne tint pas longtemps, tout comme la guerre contre l’Iraq remis les femmes au coeur de la vie de la nation, les hommes mobilisés au front.

Ces trois pays sont surtout confrontés au poids grandissant d’une jeunesse dont les perspectives d’avenir semblent désespérément ternes. Dès lors mieux vaut, pour le pouvoir, le stade que la rue. En Arabie saoudite, ou 65% de la population a moins de 25 ans, le football est le seul loisir crypto « laïc », et l’unique espace de détente accessible a tous (les plus riches s’arrangent avec dieu dans les secrets de leurs alcôves). Les « immigrés », près d’un tiers de la population, restent sur la touche, des « parias » corvéables à merci ( qui comme les pakistanais préfèrent le cricket). Ici pas question d’intégration par le foot !.






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