Never trust a marxist in football !

22/11

Il fut le premier joueur noir du Celtic de Glasgow en 1951, une des figures phares du soccer us dans les années 40-50 et un des éphémères attaquants de la toute jeune sélection nationale Jamaïcaine. Il était aussi boxeur, photographe et poète à ses heures perdues. Il donna également à la « great black music » l’une de ses plus belles plumes, en la personne de son fils Gil Scott Heron. Voici donc le seul chainon manquant découvert à ce jour entre le football écossais et le rap new-yorkais : Gil St-Elmo Heron.

Vincent Tarrière rencontra Gil Scott-Heron à New-York en 1998 pour le compte du regretté magazine Vibrations. L’homme était déjà une légende. Un des grands artistes de la soul music consciente et militante. Une des influences revendiquées et majeures du Hip-Hop originel pour son flow, son écriture empreinte de poésie et de préoccupations sociales. Pourtant, l’homme choisit une étonnante entrée en matière pour l’interview : « Mon père était footballeur, il a joué pour les Celtics de Glasgow. C'est sans doute de lui que je tiens mon goût pour le sport. Ma mère était bibliothécaire et professeur. D'elle j'ai sans doute hérité un fort penchant pour les livres. Sport et livres… Une drôle de combinaison. » « A l’époque se souvient le journaliste français, il n’y avait pas internet afin de vérifier ce type d’infos, aussi anciennes. Je ne l’ai pas vraiment cru.  Ou en tout cas j’étais très très sceptique. »

L’histoire se révèle un peu plus compliquée. Tout d’abord, Gil Scott Heron ne rencontra véritablement son père qu’à l’âge adulte. Il gravera même ce moment douloureux dans l’une de ses chansons, « hello sunday hello Road » sur l’album « Bridges » en 1977 « : « And it was on a Sunday that I met my old man / I was twenty-six years old / Naw but it was much too late to speculate ». La raison en est simple, lorsque donc le Celtic vint offrir au modeste joueur de Detroit un contrat en 1951, celui-ci sauta sans sourciller sur l’occasion, abandonnant femme et enfants pour partir à l’aventure. Le petit Gil, qui ne devait d’avoir échappé au patronyme jamaïcain St-Elmo inévitablement attribué aux hommes de sa famille paternel– à l’instar de ses six oncles- qu’à l’entêtement de sa mère (qu’on ne remerciera jamais assez), partit de son coté dans le Tennessee, à Jackson, auprès de sa grand mère, pour ensuite rejoindre à l'adolescence New-York ou il entama la carrière que l’on sait. Son père était revenu depuis poser ses valises définitivement à Détroit, bien loin de Big Apple. Son rapport à ce mystérieux et prestigieux daddy resta donc longtemps couronnée d’une distance pour le moins affichée. Le journaliste Norman Otis Richmond raconta d'ailleurs cet épisode révélateur « j' ai rencontré Gil Scott-Heron à l'été 1976 quand il fit sa première apparition canadienne au célèbre El Mocambo. Je l'ai interviewé dans un hôtel du centre-ville et j’ai évoqué son père. Arista Records menait alors une campagne de publicité qui soulignait que le père de Scott-Heron, Gil Heron, avait été un joueur de football professionnel en Ecosse. Scott-Heron a semblé être pris de court. "Les Scotts m'ont élevé" fut sa seule réponse acide. » Le chanteur semble parvenu par la suite à aborder cette ombre tutélaire de façon plus apaisée. Ainsi lorsqu’il se produisait en écosse, certains spectateurs portaient ostensiblement les couleurs blanche et vertes. "Nous y voici de nouveau," déclara-t-il une fois sur scène "encore éclipsé par un parent!" .

Dans ses mémoires posthumes, « La dernières fête » (édition de l’olivier) , il se montra même d’une étonnante indulgence : « Ma mère et mon père se séparèrent quand j’avais un an et demi, quand le Celtic de Glasgow lui proposa un contrat. (…) Jouer au Celtic était aussi pour lui une invitation à la Jackie Robinson. C’était hors de portée de noirs, cela dépassait tous leurs rêves . » La comparaison avec ce héros des droits civiques, le premier base-balleur noir à s'imposer dans une ligue majeure, n’est peut-être pas , après tout tout, si éloigné de la réalité, toute proportion gardée au regard du contexte sportif américain. Et quelle meilleure issue que de pardonner à son père son absence au nom de la fierté retrouvée de l’homme noir, qui fut aussi étrangement le combat de Gill Scott-Heron au cours de son existence. Une fierté créatrice et artistique, ou peuvent se rejoindre le musicien et le sportif. Une aspiration qui rapprochaient les deux hommes par delà leur histoire commune ratée.

Il faut bien saisir d’où l’on part. Quand en 1951, les recruteurs du Celtic s'assoient devant ce jeune immigré jamaïcain, installé aux Etats-Unis (ils venaient y faire régulièrement leur course, par exemple le gardien de but Joe Kennaway avant guerre), Gil Heron perfore les défenses des league semi pro ou pro qui essaient tant bien que mal de structurer le soccer US en pleine perte de vitesse et définitivement marginalisée face au « vrai foot » local ou au Basket. Le natif de Kingston –il y vit le jour en 1922- s'était d'abord installé au Canada ( il s’y était même enrôlé dans les forces aériennes pendant la seconde guerre mondiale et son frère Roy y sera un grands militant de la cause noire) . C’était déjà un garçon athlétique qui brillait aussi bien sur les rings - en 1940 il fut champion poids walter du Michigan- que sur les pistes d’athlétisme – la légende veut qu’il ait battu en scolaire « au pays » Herb McKinley futur médaillé olympique aux jeux de Londres et Helsinki-, et même dans le cricket (qu’il continua également de pratiquer en écosse). Il publiera aussi des recueils de poésie dont malheureusement la trace s'est perdu. Juste après la fin du conflit, il franchit la frontière pour venir travailler du coté Détroit, la Motor City resplendissait alors de toute son arrogante prospérité économique . Il va alors enchainer les clubs . En 1945, il signe au Venetia Detroit, puis l’année suivante aux Wolverines ou il marque 16 buts. En 1947 il rejoint les Maroon de Chicago et après jusqu’en 49 au Sparta de la même ville, avant de filer en 1950 chez les Corinthians de Detroit ou donc les gars du Celtic le déniche. Son passage dans l’Illinois lui aura permis de séduire une jeune fille fraichement débarquée du sud, bien éduquée (diplômé de l’université noire de Jackson), croisé au Bowling près de l’usine Western Electric ou ils bossaient tous les deux. C ‘est ainsi que Gill Scott naquit le 1er avril 1949 au provident hôpital de la Windy City.

Si le racisme imprègne toute la société américaine, y compris dans le « nord », il s’y exprimait apparemment moins dans le soccer que dans les disciplines plus typiquement « americana », ne serait-ce qu’en raison d’une déjà forte présence d’étrangers et d’immigrés en son sein ( notamment le haïtien d’origine, Gaetjens, internationale américain lors de la coupe du monde 1950, qui atterrit un temps en France au Racing de Paris et à Alès, et qui succomba tragiquement sous les coups des tonton Macoute en 1964 ) « Il existe en fait peu de documentation sur la question de l'intégration raciale aux Etats-Unis dans le football, explique Frank Dell'Apa, journaliste à ESPN, et spécialiste du soccer. Des joueurs comme le cubain Villanon ont tous joué, et excellé, dans les ligues américaines sans provoquer de controverse. L’Égyptien Tewfik Abdallah a évolué aux États-Unis dès les années 1920. »

Gil Heron devra pourtant se cogner aux préjugés , notamment raciaux – la couleur de peau est un autre « handicap » que simplement débarquer du bateau-, voire à la violence de l’époque . Se fondant sur les souvenirs de sa mère, Gill Scott Heron raconta que son père avait le doit à un traitement de défaveur sur le « ground », certes en raison de sa grande technique, mais aussi de sa « négritude », étant malgré tout un des rares noirs évoluant à ce niveau : «  Il y avait des voyous dans des endroits comme skokie , banlieue de Chicago, habitée à l’époque surtout par des européens pour qui le football était un trésor de famille » . Et toujours selon Madame, il n’était pas le dernier à se défendre. Ce racisme ne se limitait pas qu’au comportement des joueurs adverses. Alors qu’ en 1946 il se révéla le meilleur buteur de la North American Professional Soccer League, il ne touchait toujours que 25 dollars par match, tandis que le « blanc » Pete Matevich en recevait 100,malgré des performances nettement inférieures. Ce n’est donc pas sans fierté qu’en 1947 l' Ebony magazine le qualifia  « Babe Ruth of soccer. », comparaison flatteuse avec cette star –blanche- du base-ball et des Red Sox (au point qu’on lui impute, enfin à son départ, la malédiction qui priva l’équipe de titre jusqu’en 2004).


Comment qualifier le style de jeu de Gil Heron, attaquant et buteur apparemment hors norme pour les championnats US. Brian D. Bunk maître de conférences en histoire à l'Université du Massachusetts ,qui tient un blog sur l’histoire du soccer aux usa, le situe entre «  Thierry Henry » pour la classe et Luis Suarez pour le tempérament. Lorsqu’il rejoint Glasgow, on attendait donc des miracles de sa part, notamment devant le but. “Right now he is Scottish football’s Golden boy” titre la presse sportive écossaise. IL leur rend bien leur amour en déclarant sans ambages que les Celtics sont «  le plus grand nom dans le football selon moi ». Il débute bien en marquant le 18 aout contre Morton lors d’un match de coupe. Toutefois rapidement il éprouve des difficultés d’adaptation. Ces coéquipiers lui reprochent son manque de figthing spirit. Les rumeurs vont bon train sur son dilettantisme , sa fragilité dès que le temps se gâtent , ou encore sa prédilection pour les femmes et les sorties, sans oublier son amour de la musique (il aurait passer une grande partie de son séjour à courir les magasins de disques en recherche d’imports américains) . Il ne jouera finalement que 5 matchs en première, et scorant deux buts. Il n’arriva surtout pas à déloger John John McPhail de son poste de titulaire. Il se montrera meilleur avec la réserve (15 buts en 15 rencontres)  mais cela sera insuffisant pour être gardé dans l'effectif. La saison suivante il se retrouve à Third Lanark puis en 1953 à Kidderminster, deux clubs semi-pros anglais ou il peine toujours à s’acclimater. En revanche il connaît une petite consécration quand en 1952 il est invité, avec Lindy Delapenha du Middelsborough FC (le premier jamaïcain  pro en Angleterre), à rejoindre la sélection « nationale » (l'ile n'est pas formellement indépendante) jamaïcaine contre une sélection caribéenne.

De guerre lasse, il retraverse l’Atlantique pour se poser définitivement à Détroit chez les Corinthians ou il évolua jusqu’au début des années 60 avant de devenir arbitre un temps et se remettre à écrire un peu de poésie. Paradoxe d’un footballeur entré dans la légende du Celtic ou il est encore décrit 60 ans plus tard comme « a great and supremely interesting human being » , pour quelques matchs anodins et resté dans l’anonymat  malgré une longue carrière au service du soccer aux usa. Peut-être une question de timing comme le laisse supposer Franck Dell’appa « Le Football était très populaire dans les années 1930 aux États-Unis, mais la disparition de l'American Soccer League a provoqué un forte baisse de la popularité dans les années 1940 et 50 - au moment même où Heron commence à se profiler comme une star potentielle. Heron, bien sûr, est allé à Celtic en 1951, mais ce fut bref. Le Football fut relancé dès les années 1960, et des ligues professionnelles ont été initié. , Heron avait pris sa retraite, donc il n'a pas eu un fort impact sur la popularité de ce sport aux Etats-Unis En fait, Heron a pratiquement disparu de la scène publique jusqu’à sa mort en 2008. » Il fut inhumé au Swanson Funeral Home de Detroit. Gill Scott Heron  décédera peu de temps après en 2011, des suites de sa maladie.


Cela dit, aucune mémoire ne se perd vraiment totalement. Lorsque les fondateurs du très snob Detroit City FC en 2012 – club évoluant en National Premier Soccer League (NPSL), un équivalent e la quatrième divisions, si cela peut signifier quelque chose la bas- cherchèrent à insuffler un peu de profondeur historique à leur démarche, ils se tournèrent naturellement vers cette personnalité très particulière « Quand nous étions à la recherche d'un nom pour notre prix de MVP, détaille Alexander Wright, nous voulions honorer un Detroiter et un joueur de football de qualité. La carrière de M. Heron, en tant que un briseur de barrière dans le sport faisait de lui un choix parfait..  Nous savions que c’était un immigrant jamaïcain Et que son surnom , le Black Arrow , lui a été donné en raison de sa vitesse sur le terrain. Nous savions qu'il fut membre des Wolverines de Detroit 1946 , Et nous savions qu'il fut le premier joueur noir pour le légendaire club écossais , le Celtic . »

En écosse son souvenir reste tenace aussi. Michael Mara, sort de barde folk de Dundeee, lui dédia une même une chanson qui résume bien la place du personnage dans le foot scotish.

« When Miles was on the jukebox
And Monk was on the air
Gil crossed the ocean to the other side
To play for Celtic with a noble stride
The arrow flew, he’s flying yet
His aim is true so we don’t forget
What it means when his name we hear
The hopes and dreams of every pionneer »



Tout est affaire de musique chez les Heron finalement… Lorsqu’il débarqua en écosse en pour présenter  les mémoires posthume de son Père, "The Last Holiday," , le fils de Gil Scott Heron répondit à un journaliste qui ne put éviter de l’interroger sur le premier Gil Heron à avoir mis un pied dans la capitale écossaise.
« Les écossais aiment deux choses ; la musique et le football et ils ont reçu un digne représentant de chacun de ma famille ! »


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