Football populaire : mythes, réalités et escroqueries !
En 1905, un certain Edouard Pontié écrivait dans un des premiers livres consacré au sujet, qu' « il semble que l'association soit essentiellement populaire et le rugby la part d'une élite[...] » ( à l'époque, l'ovale gardait encore la prééminence sur le vocable générique de football). Pourtant déjà, et depuis lors, le ballon rond trimballe cette étiquette indiscutée de « populaire ». Pendant longtemps d'ailleurs, en tout cas en France, la formule relevait surtout du stigmate discriminant, d'une forme de racisme de classe, social et éthique, renvoyant définitivement l'amour pour ce sport aux bas instincts du populo des bar tabacs et des baraques à fritte qui longeaient les stades de l'hexagone. Mais depuis 1998, et que nos politiques ne cessent de courir après l'électeur abstentionniste, cette désignation se mua en vertu citoyenne, rarement définie, toujours vantée, parfois revendiquée, notamment par les associations de supporters ou bien les structures sportives éducatives telles la FSGT ou l'UFOLEP.
Cependant derrière le gri-gri polysémique et incantatoire, le fond de l'affaire reste flou. Il est plus simple de s'emparer d'un concept déguisé en slogan choc, quand personne n'a pris la peine d'en dessiner, même grossièrement, les contours ni d'en explorer le cœur. Car si reconnaître ce statut, au vu du rouleau compresseur médiatique, ne semble guère prêter à discussion, le drapeau « populaire » continue surtout de flotter dans les nimbes des idées reçues, bien à l'abris de tout esprit critique et autre investigations intellectuelles trop poussées. Le foot est populaire parce que tout le monde le sait, en guise de préalable ou d'entrée en matière. Pourtant, aucun des acteurs concernés ne pensent à la même chose, des supporters parisiens en guerre contre la Direction du PSG à Nicolas Sarkozy offrant l'Euro 2016 à son bon peuple, de la thèse universitaire aux déclamations d' « On refait le match. »
Le football populaire ne constitue donc pas une marque déposée, encore moins la propriété intellectuelle de quiconque. Il renvoie de fait à la façon dont chacun des « GO» (joueurs, présidents, bénévoles, etc.) du monde du football et autres « GM »(politiques, sociologues, géopoliticiens, etc..) qui s'y impliquent désormais avec une gourmandise non dissimulée, parfois démagogique, se représentent la signification sociale et la force symbolique de ce sport. Et le moyen d'en tirer la couverture vers leurs intérêts bien compris.
Petit panorama du football populaire en 2010 :
- Populaire parce que nombreux :
Le football populaire plonge ses racines élémentaires, souvent oubliées, négligées voire sacrifiées, dans la pratique de masse. « Populaire » parce qu'il se révèle la discipline la plus jouée à travers le monde (malgré de vastes terra incognita comme l'Inde). Un fait incontestable qui se manifeste chez nous avec les millions de licenciés de la FFF et les centaines de milliers répartis dans les autres fédérations affinitaires ou périscolaires, sans compter la mode des « autres foot » (foot à 7, foot en salle, street soccer, etc.) et tous ceux qui s'y adonnent de manière informelle le dimanche. De la sorte, par un effet boule de neige générationnelle, le clan des anciens footeux recouvre une bonne proportion, majoritaire, de la population masculine. Cette hégémonie culturelle fonda l'impérialisme quasi-religieux du foot -;le prêtre du « Curé de Campagne » de Bernanos tente déjà en 1936 de se rapprocher des jeunes de son village par le biais de l'évangélisation des pelouses -, davantage encore en France ou le rapport identitaire au club pro mis un temps certain à s'installer. Un foot amateur qui s'insère encore largement dans le moule associatif et donc le vieux modèle français républicain. Son fonctionnement se trouve menacé aujourd'hui, autant par un certain nombre de lois du gouvernement actuel (la réforme territoriale, car les collectivité locales en restent le principal soutien tant logistiques que financier) que par une crise économique qui frappe au bout de compte plus durement (sur tous les fronts) sur les petits clubs de quartiers que sur les gros de L1.
- Populaire parce que collectif.
La facette populaire peut se dénicher, pour les amateurs de philosophie politique appliquée, dans le sens de la pratique en elle-même. Bref la signification intrinsèque du sport, les valeurs qui s'y déploient dans l'organisation du l'activité, des types et des modalités des compétition, du style de jeu favorisé. S'agit-il de faire émerger coûte que coûte des joueurs talentueux au service d'un sport d'élite « miroir aux alouettes » des « ghettos » ou au contraire de participer du lien social appuyé sur des valeurs communes de solidarité et de plaisir collectif (comme essaie de le promouvoir la fondation du football, passée symboliquement des mains -;défuntes- d'un des derniers gaullistes, Philippe Séguin- à celles d'un des survivants de l'ex-banlieue rouge, Patrick Braouzec ) ? En outre, les règles, pourtant hiératique jusqu'au fanatisme stalinien de l'International Board FIFA, impliquent une façon de penser la société, par exemple autour du rapport à l'arbitrage, la place de l'autorité (le rôle l'entraineur) et les contraintes démocratique de la responsabilité collective (le foot à 7 auto-arbitré ).
- Populaire, parce que rentable :
Le rapport au football professionnelle fabrique un autre et puissant vecteur « populaire », qui impacte de manière exponentielle son aura médiatique. Conséquence logique de la pratique de masse, il s'agit évidemment des millions pour la L1, milliards pour la coupe du Monde, de téléspectateurs qui dopent les droits télés et les ventes de maillots, bref constitue l'alcool profond d'un sport business frico-dépendant. Sans eux, impossible de comprendre les sommes engloutis, souvent en dépit de tout bon sens capitaliste. L'engouement des peuples pour le ballon rond, très cher payé, va globalement injecter des retours sur investissements irremplaçables dans l'ensemble économique concerné (médias, vêtement, Entertainment). Sans évidemment rentrer trop avant dans les considérations politiques, et les illusions qu'entretiennent certains de camoufler un drame comme la crise économique avec un parcours heureux au mondial ou un Euro.
- Populaire parce que militant :
Enfin, les supporters constituent l'extrême manière de penser la dimension populaire du football. Doit-on privilégier le nombre de spectateurs ou au contraire leur ferveur, voire leur engagement quasi militant ? Les ultras se revendiquent non plus comme un phénomène de masse, mais comme un état d'esprit et une histoire dont ils seraient seuls dépositaires ou seuls croyants orthodoxes (à l'image parfois des partis restés communistes après la chute du mur). Ils demandent en retour, assez honteusement souvent (malgré leur hostilité proclamée envers le foot moderne) , mais à juste titre, que soit reconnue la plus value qu'ils apportent à l'économie générale d'un sport dont la valeur financière ne peut s'appréhender simplement en se plongeant dans les comptes des clubs. La violence et le racisme qui animent (à tous les sens du terme) parfois les tribunes sont malheureusement, par certains cotés, une des facettes de cette vision d'un foot populaire brut et non policé. Est-ce encore vraiment une qualité?
Le foot populaire agrège au final toutes ces strates successives, qui aujourd'hui semblent certes de plus en plus avoir du mal à se supporter dans un univers commun. Cependant, ce serait une grave erreur d'imaginer que les tensions entre ces diverses façon « populaire » de concevoir le foot puisse déboucher une guerre civile. Aimer ce sport, c'est marier le paradoxe de l'intelligence et de la mauvaise foie.