Never trust a marxist in football !

18/11/2009

A l'occasion de la sortie de son excellent livre sur [Mesrine->http://www.amazon.fr/Mesrine-Fragments-mythe-Philippe-Roiz%C3%A8s/dp/2081229242/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1258502943&sr=1-3], je ne peux me passer du plaisir de mettre en ligne ce long article écrit en sa compagnie. L'occasion aussi de vous recommander encore le film de [Shaun Meadow « This is england »->http://www.thisisenglandmovie.co.uk/].

« Football Belongs to me ! ». Foot et skinheads dans l'Angleterre de Thatcher.

So Foot, novembre 2007

Par Nicolas Kssis-Martov et Philippe Roizès

Parmi toutes les scènes d'anthologie qui ponctuent « This is England », l'une d'entre elles possède une indéniable vertu symbolique du point de vue footballistique. La petite bande de skinheads délogent manu militari des pakis en train de taper le cuir dans une impasse de briques rouges. Après avoir récupéré le précieux objet rituel, ils se mettent à leur tour à jouer en rigolant de leur victoire. Les skinheads s'affirment en gardien des valeurs traditionnelles de la classe ouvrière anglaise, au premier rang desquelles le ballon rond. Autant d'éléments qui contribuent à la définition du skin anglais comme prototype du hooligan dans l'imaginaire collectif, quand bien même cette réalité ne s'avéra jamais ni majoritaire ni par la suite durable.
Le sociologue Eric Dunning insiste à juste titre sur l'importance de l'impact médiatique : les skins seront étrangement les premiers à bénéficier de la nouvelle place de la télé dans le foot : « Ils sont devenus tout d'un coup des héros négatifs, mais tout cela était gratifiant. » Naissance d'un mythe qui évidemment repose sur sa part de vérité.

Il s'impose de remonter un peu la pendule. Jusqu'à à la fin des années 60. La culture juvénile britannique subit une profonde transformation. « [...] à partir de 1950, continue Eric Dunning, le pays a été traversé par une vague de panique morale à propos de sa jeunesse. Rappelez-vous : les teddy boys, puis les mods, puis les rockers, et les skinheads. Au milieu des années 60. ce sont ces derniers qui sont rentrés en tant que tels, sur les terrains de foot. [...] » Shane Meadows confirme cette prégnance culturelle qui associe si intimement football et culture skinhead : “Ça a toujours été un truc de la classe ouvrière. On était très fier d'y appartenir, de s'habiller à la fois classe et rue, et de créer une image très forte. Alors que la classe ouvrière n'était pas respectée, on pouvait enfin se sentir être quelqu'un”.

Car le foot constitue un univers familier pour ces jeunes ados. Basé sur des clubs de quartier ou d'essence industrielle (WestHam a été fondée en 1895 par une société spécialisée dans le travail du fer), le foot anglais se révèle d'essence communautaire et locale. La finale de la Cup demeure la vraie carthasis de la saison. Ce n'est pas un hasard si en mai 80, les Cockney Reject, dont nous reparlerons plus loin, sortent le 45t "I'm forever blowing bubbles", hymne officiel des hammers (à l'origine aimable chanson de music-hall composée en 1919) pour célébrer la victoire à Wembley contre Arsenal (le single entra même dans les charts).

En tout cas, grâce à l'émergence de cette sub-culture underground, les clubs londoniens commencent à s'attacher un public fervent, capable de concurrencer les ennemis du nord industriel (Manchester, Liverpool). En octobre 1975, les fans de WestHam mettent enfin à l'amende ceux de Manchester. Martin King, skinhead à fin des années 60, décrit dans son livre “A Boy's Story”, sa fascination pour l'ambiance électrique des tribunes. Dès l'âge de 15 ans, il commence à suivre les aînés qui volent les écharpes des supporters adverses et envahissent leurs gradins. Il s'adonne aux “joies” de ces déplacements massifs : provocations et manifestations de force dans les rues de la ville « étrangère ». Mike Walker, ancien goal de l'équipe de York City se souvient : “En 1968, j'en ai vu 4 000 dans les tribunes. Après le match, ils se sont précipités sur les autres supporters comme un seul homme”.

Tout l'esprit de 1969, année où la mouvance skinhead devient un mouvement de masse, se condense dans une forte identité britannique et ouvriériste, paradoxalement conservatrice et anti-establishment, fascinée en outre par la figure du rude boy jamaïcain. “Les fils de prolos bancs habitaient les mêmes quartiers que les jeunes immigrés et fils d'immigrés jamaïcains, fréquentaient les mêmes écoles ou travaillaient dans les mêmes usines ou sur les docks”, souligne Shane Meadows. Reggae, football et gang! Dans son livre, “Dreadlocks”, Les Isaacs, skinhead noir du tout début des années 70, évoque son quotidien à traîner dans les rues avec la bande de son quartier, et parfois les bastons avec les skins du quartier voisin (des sortes de racailles à la mode british finalement). Au sein de ces guerres de territoires, l'attachement au club, bastion identitaire, constitue une des motifs les plus fréquents de friction.

Dès 1969, les articles se multiplient pour décrire ce nouveau “youth cult”. La presse s'étonne déjà de leur présence avec une bonne dose d'effroi. " They looked like an army and, after the game, went into action like one." Le stéréotype du hooligan commence se dessiner dans les magazines de gare. Un auteur de romans populaires consacre une dizaine d'ouvrages à succès aux skinheads sous le nom d'emprunt de Richard Allen. Il y invente un héros raciste, violent, violeur, et bagarreur dans les stades.

Après 1971, le mouvement skinhead décline puis disparaît au sens strict. Toutefois les « boot boys », originaires des mêmes quartiers ouvriers, arborent un look quasi-similaire, mis à part les cheveux longs et les pattes ou rouflaquettes sur les joues. Ce sont eux qui désormais se déchaînent dans les enceintes sportives, persécutent les supporters en déplacement et donnent du fil à retordre à la police. Ils commencent à suivre les clubs anglais dans leur périple européen et à diffuser la mauvaise réputation des fans brittons (jusqu'à introduire dans les stades des fléchettes, si prisées au pub, et toutes sortes d'objets contendants).

En 1977, une nouvelle génération skinhead reprend à son compte les codes culturels de l'ancienne vague, en y apportant toutefois quelques aménagements en corrélation avec l'explosion du punk et la destruction des repères ordinaires de la classe ouvrière sous les coups de boutoir de la contre-révolution Thatchérienne. Le football anglais se transforme également. Les clubs abandonnent leur vocation de patrimoine commun, pour ressembler de plus en à des entreprises sportives ignorant leur « clientèle » traditionnelle. Les skinheads se radicalisent en conséquence : le crâne rasé remplace la brosse courte, les blousons Crombie supplantent le Donkey jacket, le t-shirt à la place de la chemise Ben Sherman, le jeans “bleaché” à l'eau de javel plutôt que le Levi's stapress, et les Doc Martens se portent de plus en plus montantes tandis que les tatouages, y compris aux couleurs du club, débordent sur les avant-bras et le cou. Persiste l'inévitable écharpe de foot. Mais finis la classe vestimentaire, dans la lignée des mods, le skinhead ressemble désormais à un baroudeur urbain. “Les skins m'ont attiré parce qu'ils ressemblaient à des soldats”, se souvient Shane Meadows. “Ils portaient leurs fringues comme des armures et inspiraient le respect”. Le samedi au stade continue toutefois d'incarner la messe des « têtes de peau ».

Une autre évolution pèsera lourdement : la naissance d'une musique faite en partie par des skinheads et pour eux: la Oi. Réfractaires au côté arty décadent du punk rock, les skins jettent leur dévolu sur des bands en accord avec leurs racines ouvrières: Sham 69, Cock Sparrer, Slaughter & The Dogs, Skrewdriver (pas encore fascistes), Angelic Upstarts, et Cockney Rejects. Un fond commun les réunit tous : appartenance populaire, embrouilles de rue et football! Ce dernier s'impose au centre des préoccupations de nombre d'entre eux. À Londres, chaque club de quartier possède désormais son following de skinheads. Tom Hoxton des 4 Skins supportait les Spurs et Roi Pearce de Last Resort s'activait du coté de Millwall. Inconditionnels hammers, les Cock Sparrer affichèrent sur une pochette d'album une photo de supporters envahissant le terrain et posèrent devant l'entrée du stade. The Business et Cockney Rejects chantèrent respectivement “Saturday's Heroes” et “War On The Terraces” en hommage aux hooligans. Aujourd'hui encore, “Digger! Dagger! Digger! Dagger! Digger! Dagger! Digger! Dagger! Oi! Oi! Oi!” est un slogan scandé dans les tribunes de Dagenham & Redbrige F.C.!

La fidélité des Cockney à WestHam leur vaudra surtout d'innombrables interruptions de concerts provoquées par les échauffourées entre supporters. Cette connexion hooligan était aussi bien à la base de l'essor de la scène oi que la cause de son asphyxie, une violence marquant la continuité du stade au concert, et dans les deux sens!. Le Bridge House à Canning Town, pub fétiche de l'ICF (Inner City Firm), la frange la plus dure des hools de West Hamm, incarna pour la scène Oi, selon les dires de Gary Bushell ( skinhead dès 1969, journaliste et producteur), l'équivalent du Roxy pour le Punk. Et les bagarres accompagnèrent logiquement les Cockney dès qu'ils quittaient leurs terres d'élection. Ainsi, au North London Electric Ballroom, 200 Hammers chargèrent leurs homologues d'Arsenal et les vidèrent des lieux. À Birmingham, les Cockney furent bombardés à coup de vers à bières et autres ustensiles disponibles sur place par un foule de skins locaux, peu conciliant avec les habitués d'Upton Park. Plus « commerciaux », comme le précise Ben du skinzine Une Vie Pour rien , « les 4-skins, bien qu'originaires de l'east-end, prendront soin de ne pas afficher leurs préférences afin de ne pas subir les mêmes problèmes que les Cockney Rejects ».

Le hooliganisme gagne les gros titres des tabloïds, pendant que la presse musicale se concentre sur une minorité turbulente de skinheads fachos. Car la réputation du Royaume-Uni est menacée. L'équipe d'Angleterre draine désormais des supporters peu flegmatiques. Parmi eux de nombreux skinheads qui frappent l'opinion et les médias continentaux. D'autant plus que contrairement à la période 69, le look skin s'exporte, parfois au contact direct de la source. Fabian, alors jeune neuski de Meudon et une des figures fondatrices du Kop of Boulogne, se remémore avec émotion son passage en perfide Albion. : « J'allais voir beaucoup de concerts en Angleterre et aussi des matchs, car des amis supporters de Westham m'ont fait l'honneur de m'emmener assister à quelques rencontres. C'était vraiment autre chose. J'étais surtout un spectateur, plus toléré qu'autre chose, parce que l'ami d'untel. Le public de Westham comptait pas mal de skins à l'époque. Mais je n'étais pas anglais, donc je demeurais en retrait. »

Lors de leur déplacement en Espagne pour la coupe du monde de 1982, les supporters anglais, avec de nombreux skins dans leurs rangs, se heurtent violement avec une police espagnole, pas totalement débarrassée de ses mauvaises habitudes franquistes. Minoritaires, les skins frappent par leur allure et leur esprits de corps, qui intensifient la vocation spectaculaire et visuelle de la violence dans le football. Shane Meadows prolonge :“La violence des hooligans est communicative et effrayante. Je la comprends et elle me fait d'autant plus peur que j'ai moi-même déjà ressenti cette rage intérieure”.

Les skins importent dans le foot le désordre moral et la violence des rapports sociaux de l'ère Thatcher. Et c'est là que l'extrême droite pointe le bout de son nez et de son bras tendu.

À la fin des années 70, le National Front est à la fois très minoritaire et très actif, notamment dans l'East-End. Steve Goodman, ancien skin devenu écrivain, raconte dans son roman “England Belongs To Me”, l'arrivée de militants du N.F. dans les stades, caressant l'espoir de recruter parmi les skinheads. Une réussite partielle, mais une menace bien réelle. Gary Bushell n'a pas oublié comment Cockney Rejects, accompagné du bassiste des 4 Skins et de leurs potes de l'Inner City Firm, notamment Cass Pennant (chef de file black des hammers), se sont un temps débarrassés des fachos du British Movement qui tentaient de draguer leur public. Un temps seulement. Car de plus en plus de skinheads basculent ouvertement. Ainsi à partir de 1980, une minorité certes, mais préoccupante, de neusks virent ouvertement fafs (la majorité reste apolitique ou voire proche, quand elle vote, du parti Travailliste par identification ouvriériste).

Durant l'été 81, trois groupes Oi! se produisent dans un pub en plein quartier pakistanais de Southall. L'arrivée, dans un van arborant un drapeau britannique à la vitre, des supporters de Millwalls venus pour soutenir leurs potes de Last Resort attise la haine des jeunes « Asians », qui enclenchent une nuit d'émeute. Le lendemain, la presse unanime, exceptée The Guardian, assimile tous les skinheads aux néo-nazis. Résultat : les groupes Oi! sont blacklistés. De nombreux jeunes adoptent le look skinheads en pensant qu'il s'agit d'un mouvement raciste. Le fantasme de l'hydre à trois tête - hooligan skinhead nazi- s'affichent dans les reportages télé, qui trouvent toujours des gars trop heureux de pavoiser en sieguant devant eux. La Oi! est désormais infestée par une minorité active de néo-nazis assumés, les Blood & Honor du chanteur de Skrewdriver, qui attirent les projecteurs jusqu'à éclipser les autres, fatigués et découragés.

Après 1984, les skinheads ont quasiment disparu du paysage britannique. Seuls les fachos continuent. “Ce fut le retour de bâton de 3,5 millions de chômeurs”, résume Shane Meadows. “Quand on a des gamins en colère, il est très facile de leur retourner le cerveau”. Lorsque les Anglais débarquent en 1984 à Paris pour un match amical, les skins sont en face et français. Le courant casual domine progressivement - pas forcément plus claire politiquement- auprès des nouveaux hooligans, lassés de finir au poste pour une paire de docs et des cheveux trop courts. Tatcher promet d'éradiquer les hooligans et cible les skins à « crucifier ».


Finalement Philippe Broussard avait très bien résumé l'équation dans on ouvrage « Génération supporter » en 1990: « Hooliganisme et skinheads sont donc issus du même milieu, de l'Angleterre prolétaire des petits blancs. », antisystème et à la fois conservateurs. De fait, le foot anglais forme un espace ouvrier avec un petit quota d'antillais (cela tombe bien, ils écoutent de la bonne zik !) et quasiment aucun asiatique, qui préfèrent le cricket , sport typique en des élites que justement rejetaient les skins. Ces derniers ont défendu cette réalité jusqu'à la nausée.

Le modèle du jeune skinhead hooligan de Westham représente désormais une incontournable référence dans l'imaginaire des tribunes, surtout chez ceux qui se revendiquent du modèle anglais (et pas uniquement, les Commandos Ultras marseillais ont invité les Cockney Reject à se produire dans leurs locaux en 2006 ). De nombreux associations ou kop ultra à travers l'Europe et en France récupèrent d'ailleurs les codes de la culture skinheads sur leur logo ou leurs banderoles (lettrage londsdale, voire en portant les couleurs de Westham et ses fameux deux marteaux, etc..). Et les skins continuent encore de fréquenter les tribunes (à Bordeaux, à Metz, Paris, y compris à Auteuil, etc...), mais davantage comme on respecte les rites légèrement désuets d'une vieille religion.


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