Des livres et un mondial...
Petite anthologie des chroniques de livres parues sur le site de So Foot durant la coupe du monde de la FIFA...
Lionel Koechlin « Le football punk » (Alain Beaulet)
Ce petite Bande-dessinée, égayée d'un trait joyeux et direct, enfonce le clou anarchiste dans le cercueil du foot business et chauvin. Mais n'y cherchez surtout pas d'explication sur les liens intimes entre le hooliganisme et la Oi ou encore les clubs de cœurPeter and the Test Tubes Babies ou autre UK Subs. Et encore moins de défense libertaire d'un style de jeu ou une charge véhémente contre le système et ses gardes-chiourmes (arbitre, entraîneur, etc...).
Toutefois cette rapide réflexion fictive sur la main de Thierry Henri en raconte finalement bien davantage sur le fond de l'affaire que le bachotage philosophique d'un Pascal Boniface autres spécialiste Domenechien. Car si, comme nous nous l'aurons souvent l'occasion de l'écrire dans cette rubrique, désormais le football possède aussi son parti de l'intelligence, les lieux communs télévisuels et autres banalités de fin de matchs conserve encore largement la prééminence dans le tout-venant discursif. Alors commençons la guerre des propagandes avec La grande escroquerie du foo'n'roll ( « I faught the law, FIFA won! »), ici mise en images.
Anastassia Tsoukala, « Hooliganisme en Europe » (Athéna)
Le hooliganisme ne constitue pas seulement un sujet porteur, qui permet aux journalistes sportifs des grands quotidiens de se prendre au sérieux de temps en temps et aux autres de parler sport sans honte. Depuis longtemps les sociologues et autres anthropologues du temps présent se sont penchés sur cet étrange objet du désir de violence chez les supporters. Souvent mis à contribution pour fournir ensuite des éléments de réponse et des solutions face à la montée de ces comportements “déviants”, ils peuvent en retour légitimement avoir l'impression de servir des cache-sexes scientifiques à des logiques de plus en plus répressives et surtout inefficaces.
L'ouvrage d'Anastassia Tsoukala possède l'immense mérite de synthétiser l'ensemble de ces recherches, notamment anglo-saxonnes et italiennes (peu connues chez nous), sur le sujet et de tisser quelques pistes d'interprétations intéressantes autour du “consensus de la sécurité” qui s'est progressivement construit et finit par autoriser, y compris au sein de sociétés “libérales” en principe attachées viscéralement aux droits individuels, des entorses de plus en plus nombreuses au droit “ordinaire”.
Cet ouvrage ne distille donc aucune anecdote croustillante sur les “fights” entre “casuals”, mais détaille plutôt de quelle manière ces guerres des stades s'inscrivent dans la grande problématique occidentale de la “répression vs libertés publiques”.
Au vu des récents développements en France, notamment après les drames du PSG, le débat, s'il se tient, ne fait que commencer en France.
Philippe Huet « Dribbling » (Rivages)
Si l'on en croit la mythologie officielle, l'introduction du foot en France remonte, sans contestation possible, à l'année 1872, en Normandie, au Havre, riante cité portuaire et ouvrière qui tente alors d'oublier le KO technique du pays deux ans plus tôt par une Prusse conquérante devenue de la sorte le puissant Reich allemand. Plus pressant mais moins oppressant, un autre empire dynamique s'invite doucement chez nous, avec d'autres armes que les canons et les fusils. Car le Royaume-Uni s'avère d'abord une hégémonie économique marchande. Il trimballe surtout, aux côtés de ses bagages et de ses livres de compte, l'une des premières armes de « soft power » massif : le sport et en particulier le foot-ball (sur lequel la Perfide Albion conserve encore la prééminence, à défaut d'avoir su garder les Indes).
Toutefois la question reste entière : Le Havre Athlétic Club fut-il l'introducteur du ballon rond dans la patrie de Molière et de Gambetta. En fait ni l'un ni l'autre. Lorsqu'il est fondé en 1872, les joueurs hésitent entre les deux styles -;le pied et la main-; et adoptent même en 1884, après un vote, une formule mixte appelée « Combination » (les deux sections distinctes ne seront créées qu'en 1891). Il faudra attendre la naissance des clubs parisiens comme le Racing ou le Stade Français pour que les premiers championnats soient initiés au début des années 1890.
Le livre de Philippe Huet propose néanmoins une amusante reconstruction romanesque de ce choc initial entre un hexagone amputé de l'Alsace-Lorraine, et encore largement dominé par sa culture rurale, et un sport définitivement enfant de la ville et de l'industrialisation et bientôt de la mondialisation. Une rencontre que l'on suit dans la foulée de Godefroy Pouillès, petit Frenchie qui se convertit à la religion athlétique de ce nouveau jeu britannique.
Régis Debray « Dégagements » (NRF/Gallimard)
Avec un titre pareil, la tentation était trop grande de saisir la perche métaphorique. Surtout en cette période d'obsession footballistique, belle preuve que les aléas (au sens originel) des bleus dépasse largement le cadre d'une banale diversion au moment ou passe la réforme des retraites et des déboires d'Eric Woerth. Tout d'abord, avouons-le, même si le démiurge de la médiologie s'amuse parfois du football - occasionnellement du sport au sens large comme les JO dont il admire la cérémonie d'ouverture sans être dupe de ce qui se trame derrière-, et de sa place actuelle dans le champ mutant de la société des signes médiatiques (ou les gradins du stade de France ont chassé bien des anciennes obligations mondaines de nos puissants), il n'est pas franchement question du ballon rond, mais plutôt occasionnellement de ses incursions dans les petites affaires du grand monde.
Pourtant, au vu du « show » assez impressionnant offert par nos amis à crampons et surtout la façon dont le monde politique et intellectuel s'en empare avec le plus grand sérieux, les analyses de Regis Debray apporte un petit recul « proustien » qui pemret de retourner ensuite se plonger dans la lecture des pagessportives avec l'esprit plus apaisé a défaut d'être satisfait. En effet, puisque nous sommes eu théâtre et au spectacle , il faut bien en connaître les coulisses, les conditions de la mise en scène et les véritables identités des acteurs. Ce qui se voit sans se dire et ce qui s'exprime sans y penser . Dans cette nouvelle société ou une « frimousse » vaut largement un capital culturel , ou l'ENA a rendu l'âme devant sup de co, le footballeur , autrefois stigmate populo de l'ancien régime, y a gagné le droit de citer à la table des hautes instances, à défaut d'en diriger les cuisines.
Pour le reste, ce recueil d'impressions et de réflexions au coin du feu de la petite lucarne constituera un excellent remède et contrepoison à la profonde mélancolie élégiaque qui ne tardera de vous gagner le soir après match.
“Allez la France. Football et immigration” (Gallimard)
Vous allez souvent le lire dans la presse, l'histoire de l'équipe de France est celle des nombreuses vagues d'immigration qui se sont installées sur le sol national. On serait aussi tenté de rajouter que depuis 1998, le rapport du pays à cette projection sportive des flux migratoires est entrée en collision frontale avec sa perception de son passé colonial et son appréhension (parfois visuelle) des jeunes issus, même à la troisième génération, des anciennes colonies, voire tout simplement de l'outre-mer.
L'exposition qui se déroule actuellement à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration possède au moins ce premier mérite de ne pas s'arrêter à l'alignement des évidences optimistes (ce que pourrait laisser penser son titre un tantinet Bonifacien) et des déclarations de bonnes âmes qui pensent que le bonheur intégrationniste est dans le stade. Le catalogue qui l'accompagne, œuvre collective qui permet de mesurer que beaucoup de gens travaillent intelligemment désormais la question (ce qui rend encore moins acceptables les inepties sorties régulièrement par nos élites et nos médias), confirme cette volonté de dépasser les lieux communs. On pourra regretter certains manquements ou passages plus légers que d'autres, notamment dès qu'il s'agit de s'attaquer au foot amateur et son rapport complexe avec l'aimant illusoire du foot pro de nos jours ou aux crispations communautaires.
Cependant, les nombreux intervenants parviennent, notamment dans les parties consacrées à l'empreinte coloniale (par exemple sur le Foot algérien sous la plume de Youcef Fates) ou encore “la troisième mi-temps au café des sports”, proposer des interprétation nouvelles sur l'utilité du football d'en haut autant que sur son usage d'en bas.
« Allez la France ! Football et immigration, histoires croisées », du 26 mai au 17 octobre à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration
« Dictionnaire culturel du sport » (Armand Colin)
Le foot, est-ce encore du sport? La question peut sembler comique, mais elle mérite malgré tout d'être posée, surtout au regard de l'importance presque secondaire qu'occupe désormais le « terrain » dans son impact social ( en comparaison des séismes politiques et autres rebondissements people). Le ballon rond s'est construit une telle hégémonie culturelle, médiatique et économique, qu'il a finit par se dégager au bulldozer une place à part au sein du monde sportif et du sport dans le monde. Il suffit pour s'en convaincre d'observer son insertion difficile, et pour tout dire sa résistance, face à l'Olympisme, l'autre grand paradigme concret de l'impérialisme sportif moderne.
Sa stature autonome et arrogante dessine les contours de sa spécificité mais également de son incroyable autosuffisance par rapport aux autres disciplines. Le foot n'appartient quasiment plus au système sportif, il fait système à lui tout seul. Voici l'un des principaux intérêts à regarder comment est traité le cas du football dans un ouvrage « généraliste » comme ce « dictionnaire culturel ». Au fil des rubriques et des notices, l'autarcie envahissante du foot se ressent d'autant mieux, que les problématiques ordinaires du sport ne semble plus le concernait que par la marge. La façon dont certains autres disciplines essaient de marcher dans ses pas, voire de le concurrencer (sans grande réussite, malgré d'indéniable succès compétitif , par exemple pour le hand), souligne encore davantage cette distorsion. On ne saurait ainsi, surtout en ce moment , que trop conseiller à la presse ou aux chroniqueurs des plateaux télés de « 100% foot » (surtout ancien marseillais) et autres canal football club, mais également à nos amis députés (ex-judoka et futur ministre permanent), de se pencher avec un stabilo d'étudiant sur certains articles fort instructifs après l'échec des bleus et les polémiques sur la gouvernance fédérale: l'amateurisme, ministère, fédérations, pratiquants, CNOSF ou encore citoyenneté. Ils y (ap)prendront une petite leçon de choses pas forcement inutile dans le grand bazar des idées reçues qui a enseveli le football national. La pire des politiques , c'est l'apolitisme!
« Les terrains politiques du football », Politique africaine n°118, éd. Karthala
Puisque tout le monde semble s'accorder sur l'échec du football africain durant ce premier mondial à domicile, il serait peut-être aussi temps d'en chercher la cause ailleurs que dans les choix des sélectionneurs ou le bras abimé de Drogba. La situation actuelle du continent noir, surtout au moment ou nous commémorons les 50 ans du processus de « décolonisation » (un état ne signifie en rien « indépendance »), reste malgré tout (c'est à dire en dépit des dénégations « apolitiques » des commentateurs sportifs et autres experts post-bleus 98 à la mode Dugarry) le principal facteur explicatif de l'incapacité des nations africaines à s'affirmer durablement.
La longue liste des stars du ballon d'origine africaine et l'exportation massive de joueurs dans les meilleurs championnats européens, ressemble finalement davantage à un symptôme trompeur qu'à un signe avant-coureur de future réussite. La logique du footeux d'exception ne compense ainsi pas les graves dysfonctionnementdes sociétés concernées qui en retour handicape en profondeur un football auquel on prête des vertus magiques et qui endosse surtout des puissantes fonctions de mythes mobilisateurs (Sorel RIP) -; d'où les immixtions continues de gouvernants en quête de légitimité populaire à défaut d'être « démocratique ». La revue « Politique africaine » explore ces diverses problématiques , en évitant plutôt bien les risques d'une vision condescendante.
Et surtout en plongeant au cœurdes réalités locales: que ce soit pour décrire la fédération oougandaise la situation complexe du foot amateur au CCameroun sans ooublier la « franchise » de l'Ajax au Cap , les tensions identitaires qui s'invitent sur le terrain en Cote d'ivoire ou un passionnant papier sur le destin des africains exilés en Asie.
Frédéric Martel « Mainstream » (Flammarion)
Les industries créatrices -; le cinéma, la télévision, les jeux vidéos, web, etc..- sont devenues l'immense champ de bataille du« soft power », qui sait parfois virer à la domination « hardcore ». L'un des points nodaux de cette tectonique des plaques culturelles qui façonnent les représentations communes d'un monde globalisé -;sans être encore totalement uniformisé- c'est que son centre de gravité réside aux USA. L'empire américain ne se résume pas dans sa fantastique machine de guerre, mais également dans son superbe, par certains côtés classieuse, hégémonie sur les imaginaires (dont les sériées télés ne représentent que la dernière manifestation en date, quitte à recycler avec talent les vieux mythes fondateurs de la littérature européenne).
Il n'existe qu'un registre dans lequel l'Oncle Sam n'a pas réussi à imposer sa prééminence ou à en récupérer le fond de commerce: le principal voire le premier sport mondial reste le « soccer (même si des zones vides demeurent telle que l'Inde et que les auteurs de SF ricains tentent toujours de nous faire gober une future hégémonie du Base-Ball). Et même si d'un point de vue strictement sportif les Etats-Unis ont finit par rattraper leur retard, il n'en demeure pas moins que les Hollywood, Motown ou encore CBS du Ballon rond se situent encore sur le vieux continent, centre de gravité toujours bien vivant du football. Un peu comme Rome conquit un monde qui philosopha malgré tout toujours en grec. Toutefois, ici aussi l'apparition de nouveaux acteurs, notamment dans le domaine des droits télés (Al Jazira ou la Chine dont la singularité est désormais d'aimer le foot plus qu'elle ne le pratique, bref de le considérer comme un pur « Entertainment »;), produisent un petit décentrage. Frédéric Martel raconte finalement en pointillé ce vaste paradoxe dans son brillant essai.
Un peu dans le détail, mais surtout en creux ( l'éclipse culturelle européenne, les multiples modalités de dominances américaines avec par exemple ses stars « gondoles » du cinéma, etc...). Un ouvrage pour comprendre le football moderne sans avoir forcément besoin d'y penser.
« Atlas du sport. Business et spectacle : l'idéal sportif en jeu » (Autrement)
Après l'histoire, la géographie. La coupe du monde de football nous le rappelle, le ballon rond n'est pas qu'une simple métaphore de la planète bleue. Car si un sport symbolise la mondialisation (au point qu'il puisse également cristalliser l'hostilité envers ses dérives monétaires, voire simplement sa nature « capitaliste), le « soccer » peut servir de prototype, presqu'une caricature. Le choix de l'Afrique du Sud, après celui des Etats-Unis et du Japon / Corée du Sud, marque clairement la volonté de la FIFA d'intégrer définitivement les « marges » de son empire dans cette vaste stratégie d'hégémonie globale.
Et projeter l'affaire sur des mappemondes, y compris quand il s'agit de suivre le parcours transnational de jeunes joueurs africains, donne tout de suite une autre réalité visuelle aux banalités proférées sur les plateaux télé. Ainsi le chapitre consacré au football dans cet « Atlas » généraliste - dont les cartes sont accompagnés de petit texte explicatifs plutôt bien ficelés, qui devraient éviter bien des soucis de bachotage aux étudiants en STAPS et de nombreuses consultations fastidieuses de wikipedia aux journalistes d'hebdos politiques -, offre une vision saisissante de la contamination quasi achevée du monde par le virus du foot. Même si demeurent des zones épargnées comme l'Indonésie -;le plus grand pays musulman -; et autres espaces dominés par des singularités locales à l'instar du cricket - petite lubie aristocratique du Commonwealth, pourtant si populaire au Pakistan et à Trinidad, ou encore la lutte en Iran ou Mongolie.
Dans ce cadre, les bonnes performances des All Whites néo-zélandais ont presqu'autant d'importance pour l'avenir de ce jeu, pas franchement à son aise dans ce Brésil du Rugby, que le soap opéra des bleus. Les problématiques qui traversent le football aujourd'hui (droits télés, circulation des joueurs, prépondérance fatiguée bien que maintenue de l'Europe, « ignorance » totale du dopage, etc...) l'éloigne surtout de plus en plus du lot commun des autres disciplines, après pourtant leur avoir servit longtemps de modèle dans leur projet de diffusion mondiale. Le foot est-il encore un sport au sens du XXème siècle ?
Laurent Lasne « Jules Rimet, la foi dans le football » (Editions du tiers livre)
Au moment ou la FFF se trouve au cœur de toutes les critiques et notamment son président, revenons un peu sur la genèse de cette vénérable institution et surtout le parcours d'un de ses fondateurs, par ailleurs également père de la coupe du monde. En effet, derrières les équipes et les joueurs, se trouvent cachés les dirigeants. Qu'ils occupent les fonctions de présidents de club ou de responsables fédéraux, leur rôle se révéla tout aussi crucial, bien que plus obscurs aux yeux du grand public, que les Kopa ou Platini dans l'histoire et l'évolution du football français. Laurent Lasne nous propose ainsi de découvrir la face cachée de Jules Rimet, créateur, avec d'autres, du Red Star, artisan de l'émancipation du football en une fédération unisport (la FFFA) juste après la première guerre mondiale et bien sûr président de la FIFA (de 1921 à 1954), donc à ce titre un des géniteurs de la coupe du monde qui porta jusqu'en 1970 son nom.
L'un des intérêt de cet ouvrage tient à ce qu'il s'attache tout autant au contexte, et son poids sur les débuts tâtonnant et brouillon du ballon rond dans l'hexagone (notamment en raison de la méfiance voire l'hostilité des élites du sport tricolore à la fin du 19ème siècle) qu'à suivre le parcours individuel d'un homme (les origines paysannes de sa famille, son héroïsme au front, etc...). Tout d'abord l'itinéraire de Jules Rimet nous démontre une fois encore que loin d'être un paradis immaculé avec des anges en maillot et crampons, bref à l'abri des luttes partisanes, le foot s'avéra dès le départ un espace privilégié des rivalités idéologiques et politiques de son époque. Notre homme est en effet issu d'un courant spécifique du catholicisme empreint de préoccupations sociales à la sortie du traumatisme de la Commune et en plein doute face à la révolution industrielle qui transforme le visage économique (la misère ouvrière) et culturel (la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat) du pays. Désireux de rompre avec la réaction épidermique anti-républicaine de l'épiscopat, il finit naturellement par croiser la route de Marc Sangnier et de son Sillon, mouvement bientôt excommunié en raison de son audace modernisatrice.
Son engagement dans le petit monde naissant du football se réalise ensuite avec la double obsession de ne pas subir la toute puissance des « laïques », mais également de refuser un sport catholique ghéttoisé dans le passé. Jules Rimet sent que le foot possède un grand avenir, notamment dans les milieux populaires. L'homme refusera de la sorte de voire mourir ses efforts en raison d'un dogme amateur de pure façade (en cela il contribue à éloigner durablement le football de l'olympisme), même s'il persiste dans une certaine naïveté lorsqu'il affirme en 1932 avoir entériné le statut professionnel pour sauver le foot « de la commercialisation du sport ». Les quelques inexactitudes (Charles Péguy n'a jamais été anti-dreyfusard, bien au contraire) ou manques (par exemple sur l'attitude de Jules Rimet sous l'occupation), avec l'absence regrettable d'une bibliographie, n'entachent en rien les qualités de ce livre qui espérons-le ouvrira la voie à d'autres biographies de ce style (à quand le tour de Havelange ou de Fernand Sastres) ?
Bruno Heckmann « Un footballeur » (Belfond)
La littérature sportive est un genre particulier, qui brille en général davantage par son exotisme que par sa qualité stylistique ou simplement l'intérêt narratif. Les romans consacrés au football ne déroge pas à la règle et il demeure exceptionnel que l'on ressente autre chose qu'un sourire intérieur amusé en feuilletant les pages (il existe bien sur des exceptions d'autant plus citées qu'elles s'avèrent rares, à l'instar de ces classiques que sont « Football Factory » ou « Carton jaune »). Pourtant, quitte à lire un bouquin de circonstance, le sobrement intitulé « Un footballeur » de Bruno Heckmann explore au moins une des facettes les plus maltraitée (et mal traitée) de l'univers du ballon rond, surtout en France. Autrement dit, le foot amateur, ici en outre sa branche corpo version « à 7 », ses millions de pratiquants toute fédérations confondues, ses passionnés pas toujours sympathiques, ses bénévoles du dimanche et ses gars qui ont tous failli passer pro. Bref le foot d'en bas sans Zahia mais sans Thiriez, ce qui ne l'empêche de maîtriser ses « fondamentaux » à base de nostalgie 82 ou 98 pour les plus jeunes.
Un voyage pas si inutile au moment ou tous les commentateurs, politiques et autres bonnes âmes ne cessent de se réclamer d'eux pour venir cogner sur des Bleus provisoirement à terre. Donc voici la petite aventure d'un gars qui faute de se conformer à l'esprit sauvage de l'entreprise privé rejoint la fonction publique, endossant dans la foulée le maillot du CGAS (conseil général association sportive) dans la foulée. Un brave type, pas à une contradiction près, qui voit son équipe du lundi soir comme un phalanstère égalitaire à la mode Fourrier (le socialiste utopique du XIX siècle), mais se méfie de Coubertin et de sa devise « l'important c'est de participer » car « c'est flippant un centriste ». Un foot de mecs de gauche sans être forcément un foot de gauche. Chercher la nuance. Le reste est littérature.
Michel Raspaud « Histoire du football au Brésil » (Chandeigne)
En cette belle journée de duel lusitanien, signalons ce courageux ouvrage qui tente de s'attaquer à l'un des Evrerest footballistique, du moins en terme d'analyse historique. En effet, comment résumer en 250 pages l'un des mystères subliminaux du petite monde du ballon rond: la suprématie du Brésil, aussi bien sur plan technique que de l'imaginaire collectif, aujourd'hui mondialisé? Car l'une des particularités du « « « soccer » fut bel et bien d'avoir réussi, non seulement à s'implanter précocement en Amérique du sud et bien sur dans la patrie de Pelé et Garrincha, selon des configurations propres évidemment à la société concernée et la géographie urbaine du pays (par exemple le cosmopolitisme dynamique de Sao Paulo), mais aussi, au fil des décennies, de voire émerger la selecao avec le statut indiscutée de grande puissance du beau jeu, anticipant les actuelles ambitions politiques , du moins en terme d'influence régionale, d'un Lula.
L'ouvrage de Michel Raspaud épouse un schéma assez classique pour les travaux universitaires sur le sujet. Dans un premier temps, il suit un cours chronologique pour détailler l'enracinement préalable sous forme de greffe anglo-saxonne (mais aussi latine via les immigrés italiens) , puis la lente démocratisation concassée par les crises politiques (les dictatures militaires), et naturellement la question « raciale », pour aboutir à l'enjeu crucial de la professionnalisation. Ensuite ce sont d'avantage les sproblématiques transversales qui s'imposent dans les derniers chapitres: l'exil des footballeurs et leur place en Europe, l'organisation du rapport force économique entre les clubs rivaux, les parcours dans les coupe du monde successives, la gestion compliquée du public, etc. Comme le disent les japonais, « il faut savoir parler avec grand sérieux des choses les plus légères. »
« Football 1863 : Les premières règles » (Les quatres chemins)
En ces temps troublés, ou tout le monde s'amuse à tirer à boulet rouge sur les règles édictées par l'International Board (l'organisme chargé au sein de la FIFA d'édicter et de modifier les évangiles footballistiques) , revenir un peu aux sources de ce beau sport, du moins à sa genèse, peut sembler une vague lubie d'intello frustré.
Seulement, ceux qui s'entêtent à crucifier l'arbitrage, à réclamer des lois du jeu mieux adapter à l'époque et surtout aux besoins médiatiques (bref en faveur du « spectacle »), négligent ou bêtement oublient que le soccer doit son succès et sa mondialisation (nous aurons l'occasion d'y revenir notamment avec l'ouvrage collectif « L'empire des sports), justement à la dimension hiératique, épuré et universel de son corpus réglementaire .
Quand,en cette belle année 1863, sonna l'heure d'organiser des rencontres régulières entre Colleges britanniques, donc de figer des principes communs, les partisans du « pied seul » lancèrent les hostilités contreles héritiers de William Webb Ellis, étudiant de 16 ans de la riante cité de Rugby, qui en 1823, certainement en pleine poussée d'acné libertaire, se décida à prendre le ballon à la main. La Football Association (F.A.) fut ainsi créée en 1863, en grande partie sur les bases du « dribbling game » de Cambridge, interdisant l'usage des mains et des coups de pied dans les tibias. Cette doxa du football, qui s'enrichit par la suite de nouvelles restrictions (le sport interdit plus qu'il n'autorise, comme le dirait le trop souvent cité Norbert Elias), est sa première innovation, son coup de génie originel. En fixant des règles valables pour tous et à suivre partout, il enfantait le sport moderne et justifiait la naissance des fédérations pour encadrer les compétitions.
La coupe du monde en découle logiquement. Toucher à cette colonne vertébrale, bien que désormais invisible sous le graisse économique du professionnalisme, risque d'affaisser toute l'organisme du football. Ce petit livre, aux allures de cadeau idéal pour tout passionné un peu érudit du ballon, rafraichit la mémoire à bon escient. C'est sûrement trop tard!
Paul Dietschy, “Histoire du football” (Perrin)
Auparavant, si vous désiriez vous initier à l'histoire du football, d'une manière un peu sérieuse, c'est à dire selon les canons universitaires, les ouvrages pionniers d'Alfred Wahl (Les archives du Football. Sport et société en France (1880-1980), et La balle au pied, le tout chez Gallimard) demeuraient, et restent encore, les passages obligés.
Néanmoins la somme que vient de publier Paul Dietschy complète désormais l'offre avec un pavé de près de 620 pages, capitalisant l'ensemble du défrichage historiographique réalisé depuis une quinzaine d'années, notamment à l'aide d'exemples ne se limitant plus, comme trop souvent, à l'Angleterre ou la France. Car la compréhension du plus populaire des sports est désormais devenue une affaire sérieuse. Et les historiens n'abandonnent plus le terrain aux sociologues spécialistes du supportérisme ou encore aux géo-économistes de plateaux télé.
Un petit point d'étape s'imposait et le mérite principal consiste déjà à avoir réussi la gageure de condenser l'essentiel des pistes de travail actuelles dans un ouvrage cohérent, dont évidemment tout un chacun pourra s'amuser à pointer les manques en fonction de ses propres zones de compétence pointillistes. Néanmoins le spectre large des thématiques n'omet rien d'essentiel : la propagation de cette discipline par l'impérialisme anglo-saxon, les acculturations nationales, le rôle du colonialisme dans la diffusion mondiale, le foot professionnel et son rapport au capitalisme industriel, et ou encore l'utilisation, davantage que la récupération, du football par les grandes forces politiques du vingtième siècle.
Conseillons surtout le chapitre 9 consacré à “l'exception française” qui détaille bien l'infinie complexité de l'inscription du football dans la société française, ses retards dans la professionnalisation, son rapport fondamental au sport amateur associatif, la fonction ambivalente symbolique de l'équipe de France.