Des pompiers pour voir El Diez

Des pompiers pour voir El Diez
06/02

Appelez les pompiers, appelez les pompiers bande de fous!” criait désespérément un fou accroché aux barreaux du guichet du stade. Il n’y avait pas d’incendie. Non. Il n’y avait pas non plus d’incidents sanguinaires. Juste un cri du coeur. Sold out, pouvait-on lire sur un panneau improvisé du stade Almafitani qui ce jour là devait accueillir le choc entre Argentinos Juniors-Boca Juniors. Après une semaine de travail, de fatigue et de routine, le fou accroché à la grille avait l’impression d’être privé de son unique instant de bonheur hebdomadaire. Un peu comme si on lui avait volé non seulement un moment de jouissance, l’impossibilité de souffrir pour son équipe et le seul moyen de passer ses nerfs sur quelque chose. Il faut le comprendre, ce Dimanche là était spécial. Comme tout le monde, il ne voulait pas perdre l’occasion de voir de près les frisotis de ce numéro 10 qui jouait pour les « bichos colorados » (surnom d’Argentinos), et dont tout le monde parlait. Un certain Diego Armando Maradona, qui avait brillé lors du mondial des jeunes du Japon 79 et que le gardien de Boca, Loco Gatti avait qualifié de « petit gros » avant le match.

Grave erreur. Il finirait, plus tard, par s’en mordre les doigts. Ce fut la première fois de ma vie que j’assistais à un match. Outre le fou furieux qui se balançait sur les grilles en réclamant un billet, je me rappelle encore de la peur qui était la mienne dans ce bordel incommensurable regnant aux portes du stade. Il y eu des mouvements de foule, des talons militaires et des chevaux inquiets qui nous écrabouillèrent dans tous les sens. Il y eu aussi des bagarres et des petits malins qui en profitaient pour ne pas respecter la file d’attente. Moi, j’étais avec mon vieux qui grommelait sa colère en me tenant fortement contre lui pour me protéger de toute cette zizanie. Malgré les plaintes, les militaires fendirent la foule de manière musclée pour atteindre le fou furieux accroché à ses espoirs de voir le match. Ils l’emmenèrent entre quatre murs. A ce moment là, des grilles qui jusque là étaient restées fermées furent enfin ouvertes à la masse impatiente. Après la peur initiale qui fut la mienne je retrouvais progressivement le rythme de ma liberté en foulant les couloirs du stade. Une liberté de nain à dribbler des jambes d’adulte, des mollards, des cigarettes à moitié consumée mais aussi la rage des « ratis » (ndlr : policiers). Les pas pressés sur les papelitos étaient accompagnés de l’odeur si caractéristique des « patys » (stand de sandwich fait maison. Un gout impossible à décrire. C’est pour le coup une véritable expérience) et se mélangeaient à l’arome acide de l’urine qui suintait depuis les murs des toilettes.

Après avoir trouvé des places près d’un paravalanche, nous commencions, mon père et moi, à décarcasser des arachides en gardant un œil sur la prestation de la Tercera (ndlr: Equipe de jeunes qui joue habituellement en lever de rideau). Les gens chantèrent à s’en rendre aphone, des drapeaux ondulèrent doucement et il y eu surtout beaucoup d’impatience de la part des supporters visiteurs. Cet après-midi ensoleillée et glorieuse là, Diego mis quatre buts. Un pénalti, un autre après avoir perforé la surface comme un avant-centre et deux coups francs. Le premier en pleine lucarne depuis la limite de la surface de réparation et l’autre, historique, quasiment depuis le poteau de corner. Là ou les joueurs deviennent petit et disparaissent, Diego fit irruption en fracassant les limites de l’impossible. L’arbitre du match, raconta plus tard, que El Diez lui dit : « Pousse toi, pousse toi. Je vais le mettre d’ici». C’est ce qu’il fit. Cet après-midi là il fit tout ce qu’il voulu. Comme toujours.

Ce dimanche-là, il appartenait encore à un club de quartier. Son torse se gonfla de rouge et son cri d’après but fut énorme, rebelle, éternel. Je n’ai pas vraiment compris ce qui s’est passé ce jour là. La violence qu’il y avait en dehors du terrain tranchait étrangement avec la beauté éblouissante qui émanait des pieds de ce monstre au visage d’enfant. Celui là-même qui à partir de ce jour là me fit vibrer comme personne. Celui qui transforma aussi en indispensable le rituel d’aller au stade malgré les difficultés, juste pour le plaisir de pouvoir profiter de son talent, de sa magie et de sa malice. Le même, également capable de faire rêver un peuple entier et de lui contagier, avec son courage, l’amour inconditionnel pour le maillot argentin. « Il faut acheter ce Pelusa » râlait un Xeneize énervé par la défaite de son équipe. Rieurs et heureux, mon père et moi marchions avec une canette de soda à la main. Et des images du 5-3 plein la tete. Diego avait réussit un joli coup. Cette saison là, il finit meilleur buteur du tournoi et permis à Argentinos de lutter avec les « grands » pour le titre. Boca et River Plate durent se battre pour obtenir les services de sa patte gauche prodigieuse. Le monde entier, commençait à peine à admirer et à rendre hommage à celui qui deviendrait, plus tard, le meilleur joueur de l’histoire du football.

Hasta la proxima.

Positivez.

JP

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Texte également publié dans : Revista Mediapunta.

Bonus - En attendant la semaine prochaine, je vous laisse un petit cadeau que je vous conseille vivement de regarder...

9 commentaires
 
  • Matt78400
    06/02 à 15:35
    + -
     
    SUBLIME !!! même si tu n'as pas précisé que Diego avait dit à Gatti avant le match dans la presse qu'il lui mettrait 2 buts, et finalement avant le coup d'envois au moment d'échanger les fanions, il lui a dit qu'en y réfléchissant il lui en mettrait 4 ... ce qu'il effectua brillamment ...
  • DTC-DMC même combat
    06/02 à 20:37
    + -
     
    j'avais déjà lu l'anecdote en effet Matt... concernant les 2 buts promis par le "petit gros" à Gati, devenus 4 au moment du coup d'envoi! extraordinaire! comme l'article de Juanpi ; on s'y serait cru! ;-)
    hasta la próxima campeón! e cuidado com as Brasileiras! jajaja
  • gastongaudio
    06/02 à 21:06
    + -
     
    un baptême du stade avec ton père, la Bombonera, l'avènement de d10s en territoire hostile, le stress du régime de Videla,
    Juanpi, même si c'est un péché, je t'envie.
  • Matt78400
    06/02 à 23:17
    + -
     
    Il était pas à la Bombonera mais au stade d'Argentinos ;)
    D'ailleurs c'est peut être après avoir vu tant de magie là bas qu'il a décidé d'y être formé :D
  • DTC-DMC même combat
    06/02 à 23:53
    + -
     
    je n'avais pas encore vu la vidéo d'Argentinos Junior - Boca Juniors tout à l'heure lorsque j'ai posté mon 1er commentaire... je viens de le faire à l'instant et faut dire que malgré l'immense talent de Diego, le Gatti il est grave aux fraises sur les 2 coup-francs : sur le 1er encore il ne peut pas grand chose, mais sur le 2nd même toi Gaston tu n'aurais jamais osé monter au filet comme ça même à Wimbledon!!! ahahah
    clair qu'il est complètement "loco" le mec pour se mettre juste derrière son mur, 10 mètres devant sa ligne de but!!! ;-)
  • gastongaudio
    07/02 à 20:40
    + -
     
    méa culpa, j'étais encore imprégné par le jubilé d'El Loco Palermo à la Bombonera, il en reste que même si ce match s'est déroulé chez Argentinos, ton club formateur, je t'envie toujours Juanpi !
  • alex59300
    07/02 à 20:59
    + -
     
    A ce niveau-là, il faudrait inventer un surnom pour Gatti !
  • Matt78400
    08/02 à 09:17
    + -
     
    C'était el loco son surnom à Gatti ;)
  • amayra
    29/02 à 12:31
    + -
     
    C'est tout simplement Maradonesque, cette patte gauche comment elle caressait le ballon !
    Orgasme footbalistique.