Truismes fédéraux
9 mars 2009 à 00:41
Pascal Boniface is back. Bilan du livre blanc de la trois F. Un chapitre au banc d’essai (les supporters) ou l’art discret de prendre les idées des autres en les dénaturant.
Il y a quelques mois déjà, la revue « Quel sport ? » se proposait d’analyser la pensée, les pensées, de Pascal Boniface en faisant le portrait à charge du directeur de l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques). Pour ceux qui l’ignorent, Pascal Boniface, outre ses fonctions de directeur de l’IRIS et de la revue internationale et stratégique, d’enseignant à l’université Paris 8, d’auteur d’articles relatifs aux relations internationales et nucléaires, d’éditorialiste pour des revues comme Challenges, des quotidiens comme la Croix, est un amoureux du foot, et, à ce titre, avait été chargé par Jean-Pierre Escalettes en mai 2007 de rédiger le livre blanc consacré à l’avenir du football en France. Le fruit de la réflexion a été présenté depuis (en novembre 2008).
Entre les critiques adressées à un auteur que nous avons lu, une revue à propos de laquelle on est au-delà de la réserve tant la lutte outrancière qu’elle veut mener contre ce qu’elle considère être le totalitarisme sportif que les auteurs n’expliquent d’ailleurs qu’avec la même détestable sémantique du prétendu totalitarisme qu’ils dénoncent, et le livre blanc de FFF, l’occasion était belle de dresser une sorte de bilan. Mais d’abord, pourquoi en vouloir à Pascal Boniface ? A en croire ses détracteurs (pour une analyse complète, voir Quel Sport ? n°1, septembre 2007, Pascal Boniface : de la contraction et de la dilatation de l’IRIS, pp. 35-46), la pensée bonifacienne serait incapable de penser le football, brisé qu’il serait par le capitalisme mais également attaqué par des institutions maffieuses, voire cadenassé dans une idéologie délétère, Pascal Boniface se tenant pour ce qui le concerne dans un rapport « magique, enchanteur, infantilisant » (p. 35, article précité). On passera quant à la régression infantile et le rêve regretté de l’enfance dont il lui est fait le reproche. Chez les anti-Boniface, ce qui dérange, c’est la prétendue idéologie qu’il développerait en parlant du football.
Pour cela, les détracteurs citent l’internationale situationniste, mouvement artistique d’avant-garde révolutionnaire dont le but était de dépasser les contestations avant-gardistes antérieures pour y inclure le comportement et la vie quotidienne. Guy Debord, maître situationniste, indiquait à propos de l’idéologie : « Quand l’idéologie, qui est la volonté abstraite de l’universel, et son illusion, se trouve légitimée par l’abstraction universelle et la dictature effective de l’illusion dans la société moderne, elle n’est plus la lutte volontariste du parcellaire, mais son triomphe » (Guy Debord, la société du spectacle, n°213, édition de 1967).
Cette idéologie, ramenée à Pascal Boniface, se réduirait à constater qu’il serait trop impliqué par rapport à l’objet de son étude et que sa pensée ne serait gouvernée que par une seule idée : le football serait une puissance comparable à celle des Etats. Pire, l’IRIS serait le cheval de Troie destiné à la diffusion de la pensée de Pascal Boniface dans les cercles du monde économique, du milieu journalistique et même dans les cabinets des politiques. A lire les critiques, Pascal Boniface ne s’en tiendrait qu’à la surface des choses, elle-même « apparence réifiée du mode de production » (p. 35, article précité). Cette vision caricaturale expliquerait que Pascal Boniface ne s’intéresse qu’aux petites équipes nationales lors des joutes internationales, et nouerait son discours dans un confondant « café du commerce qui s’invite directement chez nous » (p. 38, article précité). Bref, telle une Madame Michu, c’est « l’art du poncif, la maîtrise absolue du cliché, le savant dosage du lieu commun en tant que figure de style » (p.41) qui animerait Pascal Boniface. Mais pire du pire, Pascal Boniface recyclerait les mêmes idées au fil des ouvrages, se plagiant ou piquant leurs idées aux autres en les reformulant mollement (en ce sens, Patrick Vassort, de la méthode ou la nuit de Pascal Boniface, revue Illusio, n°3, Caen, Automne 2006).
Bref, tout cela ne volerait pas très haut. Passons donc à l’examen du livre blanc rédigé sous la direction de Pascal Boniface, œuvre collective réunissant un criminologue, deux écrivains dont l’un est également journaliste, un publicitaire, un conseiller du président de l’OM, un universitaire outre un directeur de communication et un proche conseiller de la présidence d’une entreprise de transports publics.
L’ouvrage fédéral s’articule en cinq chapitres d’égale importance : « football et violence : carton jaune ou carton rouge ? », « insertion, diversité et lutte contre le racisme », « les supporters », « football et santé : entre ombre et lumière », « gouvernance du football : quelles structures ? ». On notera que le dernier chapitre répond dans son intitulé à la critique du think tank libéral par le simple emploi du terme « gouvernance » à la place du terme de gouvernement (voir Mariette Darrigand, ces mots qui nous gouvernent, abécédaire de la France sarkozienne, qui note le passage de l’institutionnel à celui de l’entreprise avec l’emploi de gouvernance). Toutefois, comme cette simple coïncidence ne peut valoir démonstration, on débutera pour rappeler quelques unes des propositions faites dans le livre blanc (vingt-trois propositions comme une liste des vingt-trois). Si les auteurs indiquent que leurs travaux ont été menés dans la plus parfaite liberté, on serait tenté de relever un désir de ne pas déranger. Qu’on en juge : un colloque annuel sur le football pourrait être organisé (proposition n°1) ; une fondation du football pourrait aider les footballeurs à se mettre en rapport avec les associations caritatives ou autres ONG (proposition n°3) ; les instances sportives doivent aider les footballeurs « dans leurs démarches de promotion des Droits de l’Homme (proposition n°5) ; il faut responsabiliser les supporters (proposition n°6) ; donner aux femmes l’envie de venir au stade (proposition n°7) ; faire en sorte que les supporters animent les tribunes (proposition n°8) ; aider les footballeurs exploités (proposition n°11) ; envisager des états généraux du supportérisme (proposition n°15) ; mieux informer à propos du dopage (proposition n°16) ; mettre en place plus de contrôles sanguins (proposition n°18) ; montrer des images dans les stades (proposition n°21) ; y supprimer les grilles qui bordent les terrains (proposition n°22). Au-delà de la générosité qui s’en dégage, on imagine difficilement un esprit sain proclamer le contraire de ce qui vient d’être évoqué. On objectera qu’il est toujours aisé d’ironiser devant des idées qui font appel au bon sens. Pour cela, on ira donc plus avant en décortiquant le chapitre consacré aux supporters (pages quarante à cinquante-sept du livre blanc). Le collectif rappelle que depuis les années soixante (décennie marquant le début du hooliganisme) puis soixante-dix (naissance du mouvement des ultras), le football connaît une frange de public à la fois créatrice d’ambiance mais aussi de désordre par l’opposition qu’elle offre aux dirigeants, aux directions, aux styles de jeu ainsi qu’aux évolutions économiques du football. Dans ce contexte se pose la question de savoir ce qu’il faut faire des « supporters les plus agités » (p. 41). Pascal Boniface entend s’interroger ensuite à propos des supporters pour mieux les catégoriser. Sont-ils « supporters, spectateurs ou amateurs » ? Si tous aiment le foot, tous ne forment pas une masse « uniforme » (p. 42). En effet, selon Pascal Boniface, les années quatre-vingt ont vu naître de « nouveaux supporters », spécialement dans les virages désertés, qui affichent « une fidélité à toute épreuve » et s’opposent aux « différents spectateurs et autres supporters considérés comme trop froids, trop versatiles ou trop dépendants du club » (p. 46). De ces nouveaux groupes de supporters émergent les hooligans, à ne pas confondre avec les ultras pour lesquels le stade devient un « lieu spectaculaire » dans lequel le soutien s’apparente à « l’adoption de techniques de manifestations politiques de rue à l’univers des stades » (p. 47). Pour les ultras, les mots d’ordre, les chants, « tifo » et autres spectacles rendent le stade à l’expression du spectaculaire qui s’incarne dans les bâches, fumigènes et calicots. Chemin faisant, le livre blanc s’inquiète de ce que veulent les supporters. Investissant du temps, certains veulent une reconnaissance en retour, avoir des avantages, accéder aux joueurs, alors que les ultras défendraient le club contre l’économie, se veulent indépendants, rejettent les VIP et veulent l’égalité. Trois attitudes se distingueraient : ceux qui restent loyaux face à un monde du football qui change, ceux qui déçus quittent le stade et ceux qui protestent. Les légalistes seraient les supporters officiels. Les protestataires s’incarneraient dans les ultras. Sans contester une telle grille, remettre en cause la sociologie qu’elle développe, c’est une sorte de déjà lu mal reproduit qui domine.
En avril 2002, la revue « Pouvoirs » publiait un article plus qu’instructif, particulièrement détaillé, intitulé « la place des supporters dans le monde du football » (pp.75-87 de la revue précitée). L’auteur (Nicolas Hourcade) analysait avec pertinence le mouvement supportériste et rappelait, en citant de nombreuses sources, ce qu’était le supportérisme, quel avait été son évolution, s’interrogeait quant à la place des supporters et offrait une typologie comportementale particulièrement pertinente. Mais, à la différence du livre blanc qui n’en livre qu’une pâle copie en ne le citant même pas, Nicolas Hourcade appuyait son étude de nombreux renvois et citations (dix-sept en l’occurrence). On renverra les plus pointilleux à une lecture comparative des deux analyses (http://www.iris-france.org/docs/pdf/2008-livre-blanc-football.pdf - http://www.revue-pouvoirs.fr/-101-Le-football-.html). On constatera néanmoins que de la matrice écrite en 2002, le livre blanc a tiré un écho brouillé, laissant planer le doute quant à une réappropriation qui ne dit pas son nom.
En définitive, si on s’en voudrait d’attaquer avec trop de vigueur un Pascal Boniface à la façon de la revue « Quel sport ? », lancer un procès en sorcellerie ou évoquer une quelconque indignité, on se souviendra que Pascal Boniface n’a plus rien à prouver. Et c’est peut-être cet adoubement de la pensée tiède par la fédération française de football d’auteurs ayant travaillé sous la tutelle de Pascal Boniface qui fait que quelques uns des griefs qui sont opposés à leur chef d’orchestre sont fondés. Sous couvert de bons sentiments, c’est bien l’ « ethos » (« style que doit prendre l’orateur pour capter l’attention et gagner la confiance de l’auditoire pour se rendre crédible et sympathique » selon la définition de wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ethos) libéral qui se déploie. Le livre blanc devient le lieu de production du libéralisme à travers des reprises d’auteurs ayant envisagé sérieusement les questions qui touchent au football. Ces idées, reprises ici sans jamais citer leurs auteurs, constituent une réappropriation dénuée de toute ambition critique. On pourrait se pencher sur les autres chapitres du livre blanc pour tirer le même constat. Reste qu’on dira que tout ceci n’est peut-être pas très grave, que la querelle pourrait demeurer affaire de spécialistes, une vive pensée se devant de circuler. Malheureusement, toute fulgurance a disparu…
Jean-François BORNE