The Damned United
2 décembre 2009 à 19:49
Hasard du calendrier ou non, cette fin d’année 2009 est marquée par les adaptations cinématographiques du romancier anglais David Peace, chef de file du néo polar anglais, dont on aura découvert il y a peu l’adaptation cinématographique de sa fresque policière (Quatuor du Yorkshire : 1974, 1977, 1980, 1983) sous le titre de « the red riding trilogy » puis, et c’est ce qui nous occupe, la mise en images de « the damned united », son ouvrage paru en France en mai 2008 sous le titre « 44 jours ».
Pour fixer le cadre du sujet, on rappellera que le roman de Peace consistait dans les monologues intérieurs fantasmés de Brian Howard Clough (aujourd’hui décédé), grand joueur anglais, qui fut contraint d’arrêter sa carrière de footballeur un lendemain de Noël 1962 à la suite d’une grave blessure au genou (déchirure des ligaments). Brian Howard Clough était un buteur exceptionnel de deuxième division (251 buts en 274 matchs, principalement pour Middlesbrough et l’équipe de Sunderland pour laquelle il était le capitaine). Puis il devint un manager de légende. « The damned united », le livre, nous entraînait dans son présent filant comme l’éclair (44 jours) comme manager de Leeds United, avec en écho sa gloire passée de joueur puis de manager des équipes de Hartlepool United et Derby County. C’était aussi l’histoire d’une haine entre lui et Don Revie, le manager de Leeds qu’il allait remplacer.
La version cinématographique, délicieusement anglaise dans son trombinoscope de tronches du cinéma made in UK, offre à l’acteur Michael Sheen (remarquable dans le film « Frost / Nixon », le seul film acceptable de Ron Howard ; impeccable Tony Blair dans « The Queen » de Stephen Frears, égaré dans « Twilight : new moon ») le poids d’incarner Brian Clough.
Bien qu’empreint d’une esthétique de téléfilm, « the damned united » version cinéma s’inscrit, fidèle au livre, dans le décor des Middlands (Middelsbrough, Sunderland, Newcastle) que Peace a toujours circonscrit comme un endroit où les malédictions, la tradition et l’histoire ont un sens (que ce soit sa saga policière ou la fiction fondée à partir de faits réels : « 44 jours »). C’est l’Angleterre industrieuse, minière qui s’expose, celle qui subira dans les années quatre-vingt le thatchérisme. 44 jours de souffrance donc (31 juillet et le 12 septembre 1974) avec en arrière-plan le pourquoi de l’ascension et de la chute d’un homme.
Il faut l’avouer, l’exercice était périlleux sur le papier. Non pas que l’absence de linéarité de la chronique heurte le spectateur (après tout, la déconstruction audiovisuelle importée des Etats-Unis nous a rôdé aux flashback et flashforward) mais plutôt l’âpreté des dialogues, les quarante-quatre chapitres pour quatre-quatre jours qui faisaient la matrice de l’œuvre portée à l’écran.
L’ouvrage de Peace, au même titre que sa production purement policière, a pour caractéristique la poisse, la médiocrité et la bassesse. Ici, c’est la corruption du football qui s’impose avec son lot de petits arrangements et la poigne de Clough pour y mettre fin. De ce point de vue, l’adaptation cinématographique est fidèle même si Brian Clough nous apparaît comme lissé. La dureté qui transparaissait dans le livre cède le pas à la rigueur morale d’un homme qui dit non aux arrangements.
La restitution cinématographique qui suit demeure pour tout dire anecdotique et le Brian Clough que l’on voit tient plus du personnage folklorique, à l’intransigeance d’opérette, qu’un homme oppressé en proie aux doutes. Si le film évite les reconstitutions des rencontres, préférant les images réelles d’archives et certaines fabriquées pour faire le lien, on regrette qu’un véritable réalisateur ne soit pas à la barre du navire. Le sujet était peut-être trop vaste, trop ample pour le résumer en quatre-vingt-dix minutes et plusieurs poignées de secondes de temps additionnel. A moins que le football ne fut que la matérialisation d’une toile de fond plus profonde, sociale, touchant une partie de l’Angleterre qui serait quelques années plus tard passée à la moulinette du libéralisme. Au fond, c’est toujours la même question qui s’incarne dans le football anglais : décence commune versus libéralisme économique. Tom Hooper s’en tient aux décors. On aurait aimé voir la charpente.
Jean-François BORNE
The damned united
Réalisateur :Tom Hooper
Interprètes : Michael Sheen, Colm Meaney, Henry Goodman, Peter Mc Donald
Origine : Royaume-Uni
Durée : 1h37
Date de sortie : 25 novembre 2009
Voir également David Peace – 44 jours, the damned united (Rivages thriller, Payot-Rivages, mai 2008, 365 pages, tirage épuisé).