Spontanéité et hasard du jeu
29 avril 2009 à 00:13
La galerie du jeu de paume à Paris propose actuellement (du 7 avril au 7 juin 2009) une exposition consacrée aux artistes Harun Farocki et Rodney Graham. Seul le premier retiendra l’attention en raison de la reprise du dispositif vidéo intitulé : « deep play », commandé en 2007 par la documenta de Cassel (foire d’art contemporain qui se tient tous les cinq ans depuis 1955 et dure cent jours). De quoi s’agit-il ? De la finale de la coupe du monde 2006 qui opposait l’Italie à la France.
En jeu, douze écrans qui diffusent les images de surveillance du stade, la retransmission télévisée, mais aussi une analyse en temps réel du plan de jeu avec une vue aérienne virtuelle permettant de voir le déplacement des vingt-deux joueurs matérialisés par des points blancs et bleus, la reconstruction en 3 D des actions de jeu, des caméras fixes sur les entraîneurs, un joueur en particulier (Zidane pour la France). Chaque écran apporte son lot d’informations avec une prédominance pour l’étude de la motricité, des mouvements, des courses, des trajectoires grâce à la surimpression de données dans certains écrans, après analyse de l’information brute par les sociétés comme MVTec ou Ascensio (on les cite car leurs noms apparaissent dans le dispositif).
Le football devient alors affaire de courbes, de diagrammes, d’images de contrôle baignant dans l’univers aseptisé de l’étude scientifique, le feutré de l’analyse. Dans certains écrans les joueurs sont réduits à l’état de points lumineux, données physiques, machines pour tout dire.
Si la profusion d’images et de sons nous offre le sentiment de pouvoir nous réapproprier la rencontre par le choix que nous pouvons faire de regarder tel ou tel écran, d’être le réalisateur (c’est d’ailleurs ce qu’indique la présentation offerte au public), c’est bien le dispositif « d’images opérationnelles » (selon la formule de Farocki) qui passionne. Comme le dit le créateur : « Tant d’intelligence humaine pointée sur une surface de quelques centimètres de gazon ! Ils font avec le football ce qu’ils ont fait pour les usines, les champs de bataille » (par exemple : conversation avec Harun Farocki, http://horschamp.qc.ca/spip.php ?article290&var_recherche=harun%20farocki).
Après le détenu (« images de prison » [2000]), la ménagère (« créateurs des mondes de consommation » [2001]), c’est le footballeur qui passe au tamis de la société du contrôle, du panoptique analytique pour anticiper les comportements, les modéliser.
Que ce soit la prison d’Etat californienne de Corcoran, présentée comme la prison la plus perturbée des trente-deux prisons d’Etat aux Etats-Unis, en raison des combats de gladiateurs qui s’y déroulent, ou les mouvements de consommateurs, à chaque fois Farocki insiste sur la réduction, par l’effet de la technologie, du prisonnier ou de la ménagère à un point lumineux qui contient des données. Pour l’un se sera l’identité et sa peine, pour l’autre son panier de ménagère, son parcours dans les rayons. Et la finale de la coupe du monde de football 2006 traitée par Farocki ne dit rien d’autre : surveiller, cartographier, modéliser l’individu footballeur pour anticiper son comportement.
Farocki ne fait que mettre en perspective le travail scientifique pour illustrer son propos. Il donne le sens véritable de la cartographie du réel. A l’image du film « minority report », c’est toute l’idée, le fantasme pour ainsi dire, de la précognition qui apparaît. Anticiper les comportements délictueux ou de consommation, prévoir les schémas de jeu, modéliser l’individu au risque d’en offrir un stéréotype.
L’exploitation scientifique des données de la finale de la coupe du monde 2006 et le dispositif artistique qui la met en perspective sont-ils uniquement une œuvre d’art contemporain ? Assurément œuvre d’art, « deep play » pointe ce que le football connaît déjà. La normalisation des comportements par l’introduction de la technique scientifique dans le fonctionnement individuel et global d’une équipe, et partant la mise en place de stéréotypes de jeu. Si une rencontre de football met en jeu l’opposition de deux scénarios (la tactique de chaque équipe), l’évolution du script préparé par chaque équipe pour faire face à l’évolution du score, l’idée de neutraliser l’adversaire, elle tend à devenir plus que cela. Sous l’effet d’une croyance absolue dans l’analyse des comportements, la volonté de réduire les risques, se propage un football parfois formaté, plus physique que technique, passé à la moulinette de la vidéo et de l’analyse de l’effort (les études menées dans le centre d’entraînement du MILAN A.C mériteraient une chronique). C’est ce que l’installation de Farocki illustre.
On dira que toute la technologie n’a pas empêché les attentats de New-York, Londres ou Madrid pas plus qu’elle n’a empêché l’équipe de France de perdre la coupe du Monde 2006. C’est l’espoir qu’insuffle l’installation. L’aléa comportemental demeure sur les terrains. Pour combien de temps encore…
Jean-François BORNE
A voir : HF | RG galerie du Jeu de Paume, Paris, 7 avril au 7 juin 2009.
A lire : Farocki, (H.), Histoire d’une installation (sur la coupe du monde 2006), in : Trafic, n°64, Hiver 2007, P.O.L.