Où règne la paix
11 mai 2009 à 23:56
« Où règne la paix, il ne peut y avoir de vie »*
Il y déjà plus d’un an, on évoquait dans ces colonnes un compte rendu minimaliste des lieux dédiés à la fête et au sport, spécialement où il faudrait regarder les matchs de l’Euro de football 2008 mais sous un angle négatif : où ne pas les voir. Injustement peut-être, subjectivement sans doute, « le bar » à Paris avait fait l’objet d’un déni de boisson. On précise que l’établissement en question ne porte pas ce nom dans la réalité mais qu’il s’agit de le rendre anonyme pour des raisons tenant à la courtoisie, à l’importance de ne pas tomber sous le coup d’une provocation diffamatoire même si l’excuse de la caricature y pare, et d’une certaine prudence.
De l’eau a coulé sous les ponts depuis, de la bière dans le gosier également. Et puis, au moment où l’on s’y attendait le moins, alors que le championnat de Ligue 1 s’achevait, un maître d’hôtel, plutôt corporate, revenait à la charge par le biais d’un mail pour dire son courroux de voir un article peu flatteur consacré au lieu qu’il habite de son professionnalisme et qui le nourrit. La critique importait moins, aux yeux de celui qui demandait des comptes, que le positionnement de l’article critiqué, qui, après une requête dans le moteur de recherche Google, le plaçait dans le top five des résultats, soit une catastrophe planétaire de nature à remettre en cause un « business model » organisé par le plus gros cabinet d’audit de Bretagne, une mauvaise publicité à l’heure du web 2.0. Une « googleisation » trop brute de pomme !
Il aurait été raisonnable de ne pas répliquer, à la rigueur de répondre que c’était plus de l’humour qu’une critique fondée l’on était désolé. Un vieux fond de hooliganisme rentré invita à rejeter toute mansuétude spontanée. Ce n’est pas tous les jours que l’on vous offre l’occasion de tracer un parallèle, peut-être artificiel, entre les bars modernes qui n’ont de bar que le nom et les stades tout aussi modernes. Précision importante : tout ce qui va suivre n’est pas trop sérieux.
Mais revenons à l’essentiel. Après tout donc, et puisqu’un salarié impliqué, consciencieux et professionnel nous invitait avec fermeté à une seconde prise, comme on dit au cinéma, l’occasion était trop belle de réviser le jugement (ou pas). Mais, plutôt que de sacrifier au renvoi d’ascenseur clanique, c’est à nouveau incognito, dans une optique d’un quasi gonzo reportage, qu’il serait fait acte de la subjectivité la plus totale. Après tout, si beaucoup d’équipements publics et autres stades n’échappent pas à ce que certains appellent des non-lieux (voir par exemple, Marc Augé, Non-lieux, anthropologie de la surmodernité, Seuil, 2008, collection librairie du XXIème siècle), « le bar » sus évoqué ne saurait y échapper comme d’ailleurs ce qu’on annonce en matière d’opérations immobilières à vocation sportive.
On rappellera ce qu’est « le bar » : une cantine postmoderne, immaculée, avec ça et là des tâches de couleur, du mobilier design et des écrans LCD, « un bar à tapas, espace d’art inspiré des bars basques et des cafés du sud-ouest » (extrait de la brochure commerciale) Ensuite, on dira, même si le cas n’est pas isolé, qu’il est un endroit passionnant parce qu’il matérialise le concept du non-lieu. Un bar qui est à l’activité de la limonade ce que les enceintes sportives et marchandes modernes sont aux stades de football plus traditionnels. Des endroits que l’on peine à comprendre, partagés entre le clinique, l’asepsie, et la prétendue convivialité revendiquée, quitte à puiser dans l’imagerie populaire, le cliché. Toute proportion gardée, on trouve cette même dichotomie entre les stades de football et les galeries commerciales qui s’articulent autour d’un terrain de sport. Le stade Vélodrome, le parc des princes, les stades Bollaert ou Geoffroy Guichard représentent des idéaux d’un stade qui vibre. Les chants des supporters y résonnent. Les murs agissent comme des caisses de résonnance. Une histoire s’y est écrite, un échange a eu lieu, une identité s’y est construite. A l’opposé, un lieu comme le stade de France, multifonctionnel, représente ce futur marchand, ouvert au football, à l’athlétisme, aux concerts, sans qu’une activité ne s’y impose, qu’une identité s’y dégage, qu’une histoire ne le marque encore. On imagine aussi le futur « OL LAND ».
Ici, « le bar », qui n’est pas un cas isolé, agit selon le même principe du beau, du bio et du carré. Ce n’est pas désagréable. Les murs sont immaculés, on l’a déjà dit, d’une blancheur hospitalière, on le rappelle. L’espace est destiné à une utilisation vespérale, la technique omniprésente s’incarnant dans les écrans plats. Si vu de l’extérieur, tout cela relève d’un bocal, l’intérieur nous renvoie à l’idée d’un décor qui prend la pose de l’habitat. Mais de part la conception à mille lieux du cliché du foot de bar, l’aficionado est ici déréalisé, sorti de son milieu. Penser un supporter qui regarde un match comme un être imprégné par l’alcool, ne suivant la rencontre avec comme seule règle l’outrance, cela relève d’un kitch absolu. C’est d’ailleurs peu ou prou l’image mentale de ceux qui, n’étant jamais allés dans un stade, pensent le supporter. Pour autant, ce cliché éclaire partiellement le supporter vécu au « bar » ou dans le futur des stades du nouveau millénaire mais à l’exact opposé. C’est ici tout le contraire. C’est le carré V.I.P qui s’imposerait dans le Kop d’un stade. En fait, le lieu joue de la domestication, du dressage à l’envers. Rendre prétendument sauvage le sage.
Point de volonté de domestiquer « l’ultra sauvage » mais de faire croire aux salariés CSP + qu’ils peuvent se sentir comme partie prenante d’un spectacle supportériste, sans en connaître les codes et dans un lieu qui incite à la retenue. Jouer un rôle devient la norme, mais un rôle (celui de l’amateur passionné) dans un cadre qui n’est pas le sien comme un lion qui serait placé sur une banquise artificielle. Le cadre tient alors lieu de garde fou, de rappel à l’ordre.
Mais plus encore, le lieu occupe l’attention en raison de ce qu’il place celui qui le fréquente comme partie prenante du spectacle. Un rapport étrange, intime, s’instaure entre un espace destiné à une fin commerciale (ici « le bar », là le stade), de loisir (le stade encore) et ceux qui le fréquentent. Des dizaines, des centaines de solitudes se rencontreront sans forcément qu’une vie s’impose.
En soi c’est fascinant. Et, on l’avoue, on était complètement passé à côté. Le « snacking gourmand », « le lounge bar », « la restauration ciselée par des professionnels de talent », le rapport qualité-prix, l’amabilité de ceux qui officient deviennent secondaires. Et il en est de même pour ce que les promoteurs préparent : galeries, stades de lumière, accessibilité totale, transparence, surveillance, clarté. Le lieu prime sur tout, sur ce qu’il dit, ne dit pas, impose ou autorise. Faire de l’ethnologie sans le savoir, délaisser son écran 16/9ème à coins carrés qui pèse cinquante kilos, et planer devant un écran plat à écouter la foule qui parle CAC 40, salaires du championnat anglais, c’est beau, grand, majestueux comme la trêve de la Ligue 1. Pourtant, très vite, on souhaite que la vie revienne…
Jean-François BORNE
*Phrase empruntée à Bruce Bégout, in : Sphex (Tallence, éditions de l’arbre vengeur, avril 2009), pp. 215.