La Vida Tombola
2 juin 2008 à 10:08
Maradona par Kusturica
Dire qu’on aurait voulu aimer le documentaire de Kusturica à propos de Diego Maradona, chérir un peu plus encore le joueur, confirmer le bien que l’on pensait du réalisateur, serait en dessous de la vérité. C’est dire si l’on a été déçus à l’issue de la projection du Maradona by Kusturica (Maradona par Kusturica).
Le made by aurait dû inciter à une certaine méfiance. Logan by Renault. PSG by Charles Villeneuve, etc…
Se servir du cas Maradona pour illustrer ce qu’est la morale du marché, devenue « morale du monde, légitimant désormais toutes les clés du succès, même si elles ne sont parfois que des crochets de cambrioleur » (Galeano, E., La gloire des tricheurs, manière de voir n°39, le monde diplomatique, 1998), avait de quoi séduire. Le projet était alléchant.
Dérouler le parcours de l’idole argentine. Voir Villa Fiorito, le quartier où a grandi Maradona. S’attarder dans le stade de la Bombonera, le stade de Boca Juniors. Entrer au Cocodrilo, le bordel dansant de l’église maradonienne, elle-même véritable fumisterie qui célèbre le 30 juin (date de naissance de l’idole), et le 22 juin (date du but de la main contre l’Angleterre). Passer par Belgrade pour improviser un concours de tirs avec Kusturica, sans oublier la folie du retour dans les rues de Naples, les variations de poids de l’artiste entre les multiples prises lors du tournage, et les remises en forme à Cuba de l’ange déchu.
Name dropping et gros clichés en définitive pour définir cette « icône pop, au même titre que Brando, Elvis, Marilyn ou Bob Marley » (cf. le dossier de presse) même si Diego Maradona est encore vivant.
Mais on savait déjà tout de Diego Maradona. Son rêve de jeunesse formulé dès l’âge de onze ans : « Disputer une coupe du monde et…la remporter, avec l’Argentine ». L’élévation dans la hiérarchie du club des Argentinos Juniors pour lequel il marqua cent-seize buts en cent-soixante-six matchs. Sa sélection avortée à la coupe du monde 1978. Quelques images de son parcours au FC Barcelone, et le début de ses premiers exploits nocturnes. Son empreinte laissée entre 1984 et 1991 au sein du SSC Napoli pour devenir le champion d’Italie 1987 et 1990, vainqueur de la Coupe d’Italie 1987, vainqueur de la Coupe UEFA en 1989, vainqueur de la Supercoupe d’Italie en 1990. Le but de la main en quart de finale contre l’Angleterre lors de la Coupe du Monde 1986. La finale perdue lors de la Coupe du Monde 1990 contre l’Allemagne (8 juillet 1990, Stadio Olimpico, Rome). La récompense du but du XXème siècle. La drogue. Le malaise cardiaque en avril 2004. Les deux séjours à Cuba. Les tatouages du Che (sur le bras) et de Fidel Castro (sur le mollet). Son talk show : la noche del 10. L’engagement altermondialiste aux côtés d’Hugo Chavez, le président vénézuélien, lors d’une manifestation anti-Bush à Mar Del Plata. La rechute en mars 2007. Le regain de forme et la présentation au monde du film qui lui est consacré lors de la projection du 20 mai 2008 du très attendu Maradona by Kusturica, film estampillé sélection officielle du festival de Cannes.
Sexe, foot et rock’n’roll pour un documentaire à la gloire d’un footballeur, Diego Maradona lui-même, éclipsé pendant une heure trente-cinq minutes par le réalisateur. On savait Emir Kusturica un brin mégalo. On le découvre se portraiturant comme le Maradona du cinéma et du rock réunis. C’est d’ailleurs en tant que Diego Armando Maradona du cinéma qu’est présenté Emir Kusturica en ouverture du film lors d’un concert. Emir Kusturica ou le sous-Fellini balkanique comme enflait la rumeur cannoise.
Faire passer Maradona d’un nom propre à un nom commun dans le but de célébrer le génie cinématographique d’Emir, homme au prénom prédestiné. Emir signifie : celui qui donne des ordres, commande, règne sur un territoire.
C’est du règne de Kusturica sur le territoire de Maradona dont il s’agit. Kusturica pour ouvrir le film. Kusturica toujours en avant, accroché à la manche du Pibe de Oro. Kusturica nous offrant des extraits de ses œuvres (Te souviens-tu de Dolly Bell ?, Papa est en voyages d’affaires, Chat noir, chat blanc) pour illustrer les moments de la vie de Maradona. Et en fil rouge pour éclairer les chapitres de l’histoire : God Save The Queen des Sex Pistols, pour accompagner un Maradona animé et bondissant, icône de la résistance contre l’impérialisme incarné par les Thatcher, Reagan, Blair et Bush.
La splendeur déchue du chanteur de toxico pour mieux restituer la force, le talent, la splendeur, la beauté du réalisateur serbe. C’est dommage et même nul. On s’en excuse mais l’exercice un brin egotique de Kusturica, à mi-chemin entre le film de vacances (toi spectateur, regarde-moi grand réalisateur en compagnie de ton idole) et clip publicitaire à la gloire de son œuvre (mes films sont magistraux), font sentir la durée de ce jubilé de quatre-vingt-dix minutes plus cinq minutes d’arrêt de jeu. Mais celui qui clôt sa carrière n’est pas celui qu’on pense.
Bien sûr, il reste le numéro dix argentin, sa douleur de ne pas avoir profité des jeunes années de sa fille aînée, pris qu’il était sous l’emprise de la cocaïne. Diego Maradona qui confesse qu’il est un acteur, chanteur à l’occasion, retrace sa vie, mais surtout qui mène en bateau celui qui est chargé de le mettre en scène.
Ceux qui verront le film garderont en mémoire cette courte scène au cours de laquelle Diego témoigne d’un profond mépris à l’égard de Kusturica venu se prosterner devant le domicile de l’Argentin pour prendre contact. Le lendemain de leur rencontre, Diego Maradona le toisera pour monter dans sa voiture et s’en aller. Diego Maradona a tout vu, tout connu. La duperie l’a blindé. La folie napolitaine pour son retour à Naples l’inquiétait même.
Sans forcément être distancié par rapport à celui qui se prétend comme son idole, Diego Maradona ne livre quasiment rien d’autre que ce que l’on sait déjà. Des regrets, l’aveu d’erreurs, une sorte de culpabilité, un bonheur inquiet de celui qui est revenu d’entre les morts. Diego Maradona lucide à propos du football, prêt à dire ce qu’il pense de la FIFA et des clubs du nord de l’Italie.
« Ah tout ce que j’aurais pu faire si je ne m’étais jamais drogué » dit Maradona vers la fin du film. Ah ! Tout ce qu’aurait pu faire Emir Kusturica s’il avait été humble…
Alors il aurait pu dire : « Si j’étais Maradona, je vivrais comme lui, mille fusées… mille amis, et ce qui vient, à mille pour cent… » (Manu Chao – La vida tombola)
Jean-François BORNE