La vérité des surfaces
6 octobre 2008 à 11:33
La vidéo va-t-elle pourrir l’arbitrage ?
A intervalles plus ou moins réguliers, comme des petites secousses sismiques qui affecteraient la solidité d’un ouvrage, le débat de l’arbitrage assisté par la vidéo (ou encore « l’arbitrage vidéo ») revient au devant de la scène footballistique afin de mieux fragiliser encore un édifice arbitral qu’on dit branlant. Les récentes rencontres du championnat de France de Ligue 1 des cinquième (13 septembre 2008) et septième (27 septembre 2008) journées, opposant dans l’ordre chronologique l’O.L à l’O.G.C Nice (3-2), et l’équipe du Mans à celle de Marseille (1-1), ont réveillé les esprits qui se veulent frondeurs. Au penalty généreusement accordé à l’équipe de Lyon par M. Cailleux dans les ultimes secondes des arrêts de jeu répondait deux semaines plus tard un but refusé à l’O.M par M. Fautrel en raison du non franchissement complet de la ligne de but par le ballon.
L’analyse méthodique de ces deux faits de jeu allait conduire à stigmatiser l’erreur d’appréciation de M. Cailleux commise à la faveur de l’équipe lyonnaise qui empochait sur le fil une victoire considérée comme imméritée par le clan niçois (pour mémoire, un penalty sifflé à la quatre-vingt-quinzième minute). Puis, dans un second temps cristalliser une rancœur à l’encontre de M. Fautrel, coupable, selon certains, d’avoir refusé de valider la tête du marseillais Samassa à la quatre-vingt-sixième minute de jeu en raison d’un franchissement incomplet du ballon le long de la ligne de but mancelle, et ce à la suite de la tête du joueur olympien, le ballon ayant précédemment rebondi contre la barre transversale.
Comme à l’habitude, les esprits s’échauffaient bien que les situations soient différentes. Le but marqué par les lyonnais à la suite d’un penalty imaginaire allait conduire à ce que l’arbitre reconnaisse son erreur consécutive à une mauvaise appréciation de son assistant. Le visionnage de l’action au ralenti offrant, grâce à une caméra placée derrière la ligne de but, la vision de face des joueurs alors que l’arbitre les voyait de dos. Ce qui paraissait une faute aux yeux de l’arbitre central devenait un tacle régulier aux yeux des téléspectateurs.
Le but refusé à l’O.M le 27 septembre 2008 faisait à l’inverse l’objet d’une appréciation plus controversée, dans la mesure où le ralenti ne révélait pas exactement une mauvaise décision puisque la vidéo ne permettait pas d’affirmer avec certitude que l’équipe de l’O.M avait fait l’objet d’un « vol manifeste » (appréciation de Pape Diouf qui s’indignait à l’issue de la rencontre).
Tout ceci ne serait qu’un non évènement si les adorateurs du ralenti n’en n’avaient profité pour nous asséner une fois de plus leurs plaidoyers pro-vidéo. Paul Amar relançait le premier le débat dans l’émission revu et corrigé (samedi 27 septembre 2008 – France 5 – 19 heures / 20 heures 30, quatrième sujet de l’émission) puis le canal football club (Canal Plus, dimanche 28 septembre 2008, 19 heures 40 / 20 heures 55) y allait de son obole en direction de la L.F.P.
Si France 5 nous offrait un dialogue d’une vingtaine de minutes entre Vincent Villa, journaliste pour le magazine France Football, Frédéric Arnault, ancien arbitre international, et Vikash Dhorasoo, ancien international français particulièrement modeste quant à son métier et pertinent dans son analyse, Canal Plus abandonnait à la fin de son programme la tribune à Frédéric Thiriez, le président de la LFP, on the road again, pour défendre ses idées quant à la nécessaire introduction de la vidéo en matière d’arbitrage. Si le public amateur de bons sentiments ne pouvait que se réjouir de cette réconciliation entre le Président de la L.F.P et la chaîne Canal Plus, très offensive il y a peu encore au regard de la qualité du championnat de Ligue 1, les arguments présentés par les défenseurs de l’introduction de la vidéo étaient dans l’ensemble peu convaincants. Tout au plus, commentant le match du Mans contre l’O.M, Frédéric Thiriez s’indignait, dans un emportement Comédie-Française, qu’il fut « stupéfiant » qu’on se pose encore aujourd’hui la question de savoir si un but est rentré. Puis profitant d’une situation de jeu très particulière, en appelait au soutien populaire du public assistant à l’émission contre la « méconnaissance des enjeux du football pour rester dans un immobilisme aussi frappant ». Le président de la L.F.P réduisait au passage ses ambitions vidéastes puisque, selon lui, la vidéo ne devait s’appliquer que pour savoir si le ballon a franchi la ligne de but. Mais on connaît par le proverbe les conséquences du ver qui est entré dans le fruit.
Comme à chaque fois, lorsque le sujet de l’arbitrage vidéo est évoqué, il manque toujours un spécialiste pour que le débat soit complet. Quitte à organiser des débats publics et médiatiques, autant réunir les bonnes personnes. Si l’on conçoit la pertinence de la présence d’un arbitre, d’un joueur, de l’organisateur du spectacle sans oublier un journaliste et un président de club, on ne les voit jamais tous ensemble mais surtout il manque à l’appel le réalisateur de la rencontre de football. Car c’est bien le personnage clé qui conditionne l’idée que l’on a d’une rencontre de football. En effet, il serait utile qu’un professionnel de l’image rappelle quelques évidences lorsqu’il s’agit d’introduire les joutes enflammées entre ceux qui sont pour la vidéo et ceux qui sont contre. Déjà en 1998, Jacques Blociszewski (Le Monde Diplomatique, manière de voir n°39, mai-juin 1998, pp. 90-93) rappelait que le football n’est pas qu’un spectacle. Dix ans plus tard, c’est à cette triste réalité qu’est parfois réduit un match, à la faveur de réalisations censées captiver les abonnés de chaînes privées qui elles-mêmes se livrent à des batailles juridico-économiques pour posséder des droits de diffusion des matchs. C’est donc fort logiquement que les réalisateurs ne sont jamais conviés à débattre de la question, à moins qu’ils ne soient priés de se taire, pour ne pas polluer le débat qui semble toujours plus mercantile qu’éthique. Pourtant, ils pourraient nous apprendre des choses à propos de leur métier mais surtout de l’image. Car le débat de l’arbitrage vidéo c’est la forme achevée d’un débat qui privilégie la valeur des images pour aider les arbitres à celui plus aride de la nature des images qui seraient proposées comme béquille aux garants de la règle.
Mais de cela il n’est jamais question. Rappeler que les images qui seraient susceptibles d’être offertes aux arbitres proviennent d’une mise en scène parfaitement orchestrée pourrait faire naître des doutes dans la conscience d’esprits forcément chagrins. Se souvenir que les images arrêtées ou ralenties figent la fluidité du temps, ne restituent qu’une expérience sans saveur, évacuant la force du moment, révélant uniquement un après coup serait par essence contre productif. Ne pas occulter également que l’image n’est pas la réalité et que cette réalité s’éloigne chaque jour un peu plus dans les retransmissions sportives, polluées de ralentis, de palettes graphiques et autres procédés restituant en des dimensions de synthèse des actions de jeu, soudain figées, décharnées, constituerait une approche trop éloignée du désert du réel que veut occulter à sa manière la L.F.P. Bref, faire la part entre le visible et l’intelligible. Mais de cela il n’est jamais question car l’introduction d’un débat intégrant la nature de l’image ruinerait les années de travail, voire disons-le de propagande, des partisans de la vidéo. Leur construction intellectuelle s’écroulerait comme un château de cartes. Le 28 septembre Frédéric Thiriez appelait de ses vœux « la vérité ». Mais de quelle vérité s’agit-il ?
Jean-François BORNE