La vente à la criée du lot Domenech
17 octobre 2008 à 21:36
Finalement il reste…
Une fois n’est pas coutume mais c’est du côté de l’écrivain américain Thomas Pynchon que nous nous tournerons en guise de détournement du titre de son ouvrage la vente à la criée du lot 49 pour évoquer la vente à la criée qui n’aura finalement pas eu lieu, celle du sélectionneur Raymond Domenech. Comme dans le roman, le récit de la fin de carrière de Raymond Domenech aura été suspendu dans l’imminence d’une vente aux enchères repoussée à plus tard. Tel un Boudu sauvé des eaux, Raymond Domenech était prolongé par le conseil fédéral de la Fédération Française de Football (réunion du 15 octobre 2008) jusqu’à la fin de la campagne des éliminatoires en vue de la prochaine Coupe du Monde de 2010.
Depuis l’échec de l’équipe de France lors de l’Euro 2008 dire que le sélectionneur Raymond Domenech vivait au cœur d’une tempête au sein de laquelle les vents de la calomnie, les bourrasques de la jalousie, les orages de la colère soufflaient avec une force croissante relevait d’une appréciation en dessous de la réalité. Bien qu’il n’ait pas besoin d’être défendu, l’atmosphère de fin de règne dans laquelle évoluait Raymond Domenech jusqu’au match nul de l’équipe de France obtenu contre la Roumanie le 11 octobre 2008 inclinait à marquer, sinon de la sympathie, du moins de la compassion pour ce qui semblait être la dernière ligne droite professionnelle de l’ancien latéral moustachu. Et puis finalement l’éviction serait reportée à plus tard. Le réseau, double, adverse et protéen constitué par l’axe Thiriez-France 98 pourrait se tapir dans l’ombre pour fourbir de nouvelles armes.
Même si l’on sait que la fonction qu’occupe Domenech lui offrira inévitablement un départ sans fleurs ni couronnes, il n’est pas inutile de revenir à la lecture de la nécro prémonitoire de Joël Domenighetti qui publiait en mai 2008 un ouvrage sobrement intitulé : Domenech. Car qui est vraiment Raymond Domenech ?
Joël Domenighetti tentait de comprendre en huit chapitres le parcours et la psychologie de ce fils de catalan né le 24 janvier 1952 à Lyon qui ne cesse de se façonner cette image de poor lonesome cowboy, homme du peuple incompris porté vers la mise en scène de sa vie, à mi-chemin entre son rôle d’ancien tueur des surfaces de réparation et de compagnon en instance de mariage d’une journaliste sportive qu’on dit professionnellement déterminée.
Les clichés ont la vie dure surtout lorsqu’ils ont été lancés pour tromper le monde, dribbler la critique. D’un film non distribué réalisé en 1983 par Roger Coggio en passant par l’Ours de Tchekhov ou la Leçon de Ionesco ; d’une scène coupée dans le deuxième opus du « cœur des hommes » à la pièce « Temps de Foot » dans laquelle il interprétait un héros prénommé Zhen « mémoire et morale du football » en compagnie de Robert Pirès qui prêtait sa voix off ; entre les murs des lycées et collèges de fin 2002 à mai 2004 pour dénoncer les méfaits du dopage au travers, une fois encore, d’une pièce de théâtre, Raymond Domenech semble suivre un chemin de croix destiné à le porter au sommet de l’art de diriger un groupe.
Jouer avec les médias, tenir la chronique dans la presse écrite (l’Alsace, le Progrès, le Monde pour la seule année 1998), endosser à tort lors de ses débuts en première division une agression qu’il n’a pas commise (c’était le 12 août 1970), exposer dans son bureau fédéral la fameuse photo de « tête de tueur à moustaches » (p. 96) mais aussi percevoir annuellement, en qualité de sélectionneur, la somme de 655 200 Euros (p.77, l’auteur ne précise pas si le montant est brut ou net) plus primes (30 000 Euros le succès), primes de qualification (91 603 Euros pour l’Euro 2004) ou bonus en cas de succès lors d’une grande compétition (120 000 Euros pour la Coupe du Monde 2006), tel serait Raymond Domenech.
On y ajoutera quelques recettes tirées de contrats de sponsoring, la mise en place de réseaux et autres relais médiatiques et l’on jettera en l’air ces quelques éléments d’un puzzle qu’on peine à rassembler. Pris séparément, les éléments saillants de la vie de Raymond Domenech comme sa dureté au mal, sa volonté de s’élever, son unique titre de champion de France de deuxième division en 1972 comme entraîneur ne permettent pas de dire qui il est. Si l’on comprend que l’homme cherche à aller toujours plus loin, souvent dans la provocation, on reste assez stupéfait par l’inanité de la mécanique. Que Raymond Domenech ne soit pas un homme de consensus aurait tendance à le rendre sympathique mais que toute sa carrière ne soit qu’un vaste édifice communicationnel rend finalement le personnage suspect voire irritant. Si le livre ne nous dit rien de fondamental à propos de Raymond Domenech, il permet de comprendre pourquoi le sélectionneur provoque un tel acharnement. Car c’est la rouerie dont il fait preuve pour emporter l’adhésion du public qui irrite chez Raymond Domenech. La colère qu’éprouvent ceux qui perdent à un jeu dont ils apprennent plus tard qu’il était truqué.
Jean-François BORNE
Voir aussi Joël Domenighetti, DOMENECH, éditions du moment, mai 2008.