La fin du monde n’a pas eu lieu
19 novembre 2009 à 05:49
Alors que triomphe sur les écrans français le film 2012 (21.12.2012, date certifiée de la fin de la civilisation par les Mayas), recyclant le motif de la fin du monde mais pas des temps selon Roland Emmerich, c’est à une autre fin de monde à laquelle l’équipe de France de football a échappé en cette fin novembre 2009. En obtenant le mercredi 18 novembre 2009 un match nul contre l’Eire (1-1) au stade de France, et après la victoire en terre irlandaise le 14 novembre 2009 (0-1), la sélection nationale recevait son billet qualificatif, certes après deux matchs de barrage, pour l’Afrique du Sud en juin 2010.
On avait tout promis à l’équipe de Domenech, spécialement les irlandais qui annonçaient l’enfer aux bleus. La green mafia avait annoncé aux français l’humiliation dans son stade de Croke Park, c’est la France qui en sortit victorieuse. Pas abattue pour autant, l’Eire agitait les douloureux souvenirs de la fin des espérances que l’équipe de France cultive depuis des années (non qualification pour la Coupe du Monde aux Etats-Unis par exemple). Et, par le miracle d’une main, celle du capitaine, excusez du peu, un ballon était remis dans les rails afin qu’un centre parvienne sur la tête de William Gallas (104ème minute du match). « C’était un employé modèle, Monsieur William ».
Alors que l’on craignait que ne se reproduise le bis repetita qui déplaît, l’égalisation controversée envoyait la France en Afrique du Sud. Ouf ! On respirait mieux et l’on se dit que, finalement, la pelouse repousserait peut-être un jour à Saint Denis. L’ire guerrière, les trépignements propagandistes irlandais allaient se fondre dans le bruit d’une foule soulagée. Les morts resteraient du même côté, celui des dublinois de Joyce. La qualification offrait une certitude : les barrages, c’était l’arnaque. Il était évident que la France triompherait. On avait joué à se faire peur même si les bleus font vraiment peur. Néanmoins, au lieu de sortir par le haut, la France s’en était remis à une erreur d’arbitrage qui permettait à Thierry Henry d’adresser une passe décisive après un contrôle de la main.
Tout de suite, les historiens convoquèrent Diego Maradona (Coupe du Monde 1986, victoire de l’Argentine contre l’Angleterre) et les censeurs dansaient autour de leur feu de joie : la vidéo aurait évité cette injustice.
On ne criera pas avec eux. Que le geste de Thierry Henry ne soit pas juste est évident. Que l’arbitre ait mal apprécié l’action l’est également. Et alors ! L’injustice a triomphé, on peut le regretter. Il n’empêche, le football est et doit demeurer ce que l’on qualifie comme un « plaisir de l’arbitraire » (Coulon, (A.), le football comme spectacle : le plaisir de l’arbitraire, in : Communications, 1998, volume 67, n°1, pp.25-32).
La donnée est fondamentale et les erreurs d’arbitrage nous en rappellent la valeur. Qu’on le veuille ou non, le football reste un jeu dont l’enjeu économique le pervertit mais un jeu avant tout. A ce titre, le jeu s’organise autour de règles (les règles du jeu) qui constituent un premier cercle pris dans celui de ceux qui le regardent : les spectateurs, l’arbitre. C’est le regard des spectateurs qui « crée le spectacle » (Coulon, Op. Cit.,). Dans cet ensemble, l’arbitre interprète ce qu’il voit en fonction de la règle et le public lui-même passe au tamis de sa connaissance ce qu’il constate. C’est le propre de l’humain, ce que nous sommes : « des êtres voués à extraire, vaille que vaille, l’intelligible du sensible » (BOILEAU-NARCEJAC, le roman policier, Quadrige/PUF, mai 1994, pp. 8). Mais l’interprétation de la règle, avec la marge d’erreur qu’elle comporte, constitue l’essence du jeu. On ne saurait mieux dire encore qu’Alain COULON lorsqu’il écrit : « l’arbitre c’est celui qui introduit l’arbitraire (…). L’arbitraire consiste à rapporter un comportement à une règle, sans avoir à expliquer en quoi ce comportement correspond exactement à l’interdit qu’il édicte. L’arbitre est chargé d’établir une correspondance immédiate entre les comportements qu’il observe et les propriétés dormantes des règles » (Coulon, Op. Cit., pp.28).
Dès lors, s’en prendre à la faute de Thierry Henry non sifflée pour accabler une équipe, réfléchir à la justice, à la morale, n’ont pas de sens. Quoiqu’il en coûte, on ne discute pas une décision arbitrale, c’est ainsi. L’erreur arbitrale permet d’écrire, de se lamenter. Elle vaut toujours mieux qu’une béquille technologique (la vidéo que l’on nous promet et que certains promeuvent). L’erreur humaine est le point sur lequel on ne peut transiger. On dit souvent lors des procès d’assises qu’il vaut mieux dix coupables en liberté qu’un seul innocent en prison. A notre tour de dire, et tant pis pour l’excès, qu’il vaut mieux dix mains de Thierry Henry qu’un seul arbitre assisté par la vidéo.
Jean-François BORNE