Eteignez les écrans
13 juin 2008 à 10:11
Qu’il s’agisse d’une coupe du monde ou bien d’un championnat d’Europe des nations, un évènement mondial ou continental offre naturellement des grands moments de sidération. Bien que la date de la finale de l’actuel Euro soit encore lointaine, la première semaine de compétition aura apporté son lot de surprises. On laissera de côté les grands moments offerts par les commentateurs de M6 qualifiant par exemple lors de joutes nocturnes les joueurs roumains de voleurs de poules, ou bien encore la dream team du direct (Thierry R, et Franck L) nous rappelant que pour gagner il fallait marquer des buts. Dans le premier cas, des excuses ont été adressées. Dans le second, c’est nous qui leur conseillons d’invoquer la chaleur ou l’altitude pour justifier certaines de leurs approximations.
Non, le grand moment de l’Euro 2008 aura été à ce jour le match opposant les Pays-Bas à l’Italie le 9 juin 2008.
Vingt-sixième minute du match. Van der Vaart tire un coup franc. Buffon, le gardien italien, percute dans le feu de l’action son défenseur Panucci, qui, secoué par le choc quitte le terrain. L’action se poursuit et le ballon revient dans les pieds du Hollandais Sneijder qui tire en direction du but italien. Van Nistelrooy intercepte la balle et marque alors qu’il semblait en position de hors-jeu au même titre que son coéquipier Dirk Kuyt. L’arbitre de la rencontre valide le but.
Les télévisions du monde entier montrent les images au ralenti et les commentateurs expriment immédiatement des doutes à propos de la position de Van Nistelrooy, hors-jeu à première vue. Les Pays-Bas mènent un but à zéro. Les écrans géants du stade de Berne reprennent les images, laissant supposer un hors-jeu de l’attaquant néerlandais. Fort heureusement rien ne se passa. Nul supporter italien ne jugea utile de crier sa colère plus que de raison.
L’affaire pouvait en rester là même si la passion du moment incitait à participer au mouvement collectif : non d’une pipe en bois, le Batave était hors-jeu. David Taylor, le secrétaire général de l’UEFA, décidait de revenir sur ce fait de match le lendemain.
Très officiellement, l’UEFA rappelait que le but était valable au motif que « le joueur n’était pas en position de hors-jeu car, en plus du gardien, il y avait un autre joueur italien devant le buteur. Même si ce joueur était à terre en dehors du terrain, sa position entrait quand même dans le cadre de la règle du hors-jeu ».
On laissera aux spécialistes la question de l’interprétation de la loi n°11 des règles du football même si on doute que Panucci ait eu la possibilité dans le cas présent de prendre part au jeu, et de couvrir l’attaquant adverse.
Franchement, on veut bien que l’UEFA indique par le biais d’un communiqué que « le défenseur italien, bien que à terre en dehors du terrain, était considéré comme faisant partie du jeu » et « par conséquent, l’attaquant a pu mettre le ballon au fond et le but a été validé », mais tout de même.
La situation avait le mérite de la rareté. En pareilles circonstances, la diffusion d’un ralenti sur les écrans géants du stade aurait pu, compte tenu du but considéré à l’instant comme contestable, avoir des effets dévastateurs. Certes, on connaît la placidité naturelle des supporters italiens qui n’a d’équivalent que la bonhomie proverbiale de leurs homologues néerlandais. Mais l’effet potentiel est inquiétant. La diffusion dans un stade des ralentis des buts, surtout lorsque les actions sont litigieuses, révèle, au-delà de l’effet de contamination de la télévision sur les rencontres, une fragilisation de l’arbitre, et de l’équipe qui aurait marqué de façon en apparence litigieuse. Fort heureusement, les Pays-Bas firent preuve d’une belle démonstration le 9 juin en gagnant par trois buts à zéro, leur évitant une vindicte populaire, la rancœur et l’aigreur de commentateurs atrabilaires. On espère que la situation ne viendrait pas à se reproduire dans des matchs plus tendus, à élimination direct par exemple, devant une foule galvanisée par les caméras du monde entier. Si on était réservé à propos de la sécurisation outrancière des stades, lieux de fête avant tout, on ne peut qu’être plus déconcerté encore par tout ce qui participe à échauffer les esprits. Mais l’UEFA doit certainement penser que le matraquage publicitaire relayé par les écrans géants à la mi-temps doit s’accompagner de ralentis pendant la rencontre des buts inscrits, relayés sur ces mêmes écrans pour créer un équilibre entre la marchandise et le sport. Après tout c’est peut-être cela le spectacle total.
Jean-François BORNE