Et revoilà le ralenti
5 décembre 2009 à 12:47
Arbitrage vidéo : le cadavre bouge encore
Mercredi 18 novembre 2009, match retour pour l’équipe de France à l’occasion des rencontres de barrage contre l’Eire au stade de France en vue de la qualification pour la prochaine Coupe du Monde en Afrique du Sud en juin 2010. Mercredi 18 novembre 2009, match nul de l’équipe de France (1-1) après la victoire en terre irlandaise le 14 novembre 2009 (0-1). Mercredi 18 novembre 2009, qualification de l’équipe de France. C’est ce que l’histoire retiendra, la donnée brute.
Mercredi 18 novembre 2009, 104ème minute de jeu : Thierry Henry adresse une passe décisive (après un contrôle de la main) à William Gallas qui marque d’une tête le but égalisateur permettant à l’équipe de France de respirer.
Le miracle de la main de Thierry Henry qui redresse le ballon et les images au ralenti qui le rappellent nous poursuivent jusque très tard dans la nuit.
Depuis, on s’est indigné contre la sélection nationale, sa faiblesse, ses petits arrangements avec la morale, avec en toile de fond, la présence tutélaire de la vidéo. Et si la vidéo était autorisée, alors le but n’aurait pas été validé. Et si, et si… Depuis, on s’interroge.
Que le geste de Thierry Henry ne soit pas juste est évident. Que l’arbitre ait mal apprécié l’action l’est également. L’injustice a triomphé, on ne peut que le regretter. La morale n’en sort pas renforcée, nous sommes d’accord. La qualification est pitoyable, c’est entendu. L’équipe de France joue très mal, qui ose dire le contraire ?
Tout cela, on ne peut le nier. Mais ne jouons pas les tartuffes. Les indignés de novembre seront peut-être les enthousiastes de juin. Au-delà du geste, revient la lancinante question : le football est-il « plaisir de l’arbitraire » ? (Coulon, (A.), le football comme spectacle : le plaisir de l’arbitraire, in : Communications, 1998, volume 67, n°1, pp.25-32).
La question semble fondamentale et les erreurs d’arbitrage nous en rappellent la valeur. Qu’on le veuille ou non, le football reste un jeu dont l’enjeu économique le pervertit mais un jeu avant tout. A ce titre, le jeu s’organise autour de règles (les règles du jeu) qui constituent un premier cercle pris dans celui de ceux qui le regardent : les spectateurs, l’arbitre. C’est le regard des spectateurs qui « crée le spectacle » (Coulon, Op. Cit.,). Dans cet ensemble, l’arbitre interprète ce qu’il voit en fonction de la règle et le public lui-même passe au tamis de sa connaissance ce qu’il constate. C’est le propre de l’humain, ce que nous sommes « des êtres voués à extraire, vaille que vaille, l’intelligible du sensible » (BOILEAU-NARCEJAC, le roman policier, Quadrige/PUF, mai 1994, pp. 8).
Mais l’interprétation de la règle, avec la marge d’erreur qu’elle comporte, constitue l’essence du jeu. On ne saurait mieux dire encore qu’Alain COULON lorsqu’il écrit : « L’arbitre c’est celui qui introduit l’arbitraire (…). L’arbitraire consiste à rapporter un comportement à une règle, sans avoir à expliquer en quoi ce comportement correspond exactement à l’interdit qu’il édicte. L’arbitre est chargé d’établir une correspondance immédiate entre les comportements qu’il observe et les propriétés dormantes des règles » (Coulon, Op. Cit., pp.28).
Dès lors, s’en prendre à la faute de Thierry Henry non sifflée pour accabler une équipe, réfléchir à la justice, à la morale, ont-ils un sens ? Quoiqu’il en coûte, on ne discute pas une décision arbitrale, c’est ainsi. L’erreur arbitrale permet d’écrire, de se lamenter. Puis, on se demande si une telle position de principe ne serait pas affaire de cynisme.
L’erreur humaine est-elle un point sur lequel on ne peut pas transiger ? Oui, et tant pis si on nous reproche l’élitisme de l’affirmation qui s’opposerait à un pragmatisme inévitable. L’erreur est-elle préférable à une béquille technologique (la vidéo que l’on nous promet et que certains promeuvent) ? Oui, on le regrette. Ceux qui croient à l’arbitrage vidéo sont peut-être sincères mais ils ont perdu le sens commun de ce qui fait la beauté du jeu. On s’en voudrait de leur faire la morale mais leur esprit est en quelque sorte contaminé par le mythe de l’omniscience de la caméra qui traquerait la vérité. Ils oublient qu’ils regardent, par écrans interposés, un spectacle réglé par les chartes audiovisuelles. Ce qu’une retransmission propose est d’abord le fruit d’un dispositif spectaculaire mis en place pour divertir et non pour traquer l’offense faite à la règle. La convoquer pour aider à arbitrer serait une erreur. L’image est manipulable. Elle nous échappe, nous trompe.
Ceux qui défendent la vidéo feignent d’ignorer l’angle mort qui se révèle dans toute captation. Il y aura toujours quelque chose qu’on ne voit pas. Ils croient que la vidéo leur apportera la réponse a posteriori comme dans la fiction du réalisateur Tony Scott (« Déjà Vu », 2006) qui permettait à un agent fédéral de voir ce qui précédait un acte terroriste pour mieux le déjouer. Qu’ils révisent leur Brian de Palma et revoient « Snake Eyes ». Les multiples points de vue ne résolvent jamais rien. Et on n’évoque même pas la rupture de rythme qui serait imposée par l’arbitrage vidéo.
On dit souvent lors des procès d’assises qu’il vaut mieux dix coupables en liberté qu’un seul innocent en prison. A notre tour de dire, et tant pis pour l’excès, qu’il vaut mieux dix mains de Thierry Henry qu’un seul arbitre assisté par la vidéo. Il n’est pas certain que cela plaise mais la morale individuelle et la morale collective sont deux choses distinctes.
Jean-François BORNE