Du problème de la vitesse
27 décembre 2009 à 05:27
Qu’il s’agisse de matchs internationaux ou de simples journées de championnat, il n’est pas une rencontre qui ne souffre du débat de l’erreur d’arbitrage (par exemple : Lens-St Etienne, 22 décembre 2009, penalty discutable dans le temps additionnel qui permet à Lens d’arracher la victoire). La cause est connue : la dissection des images télévisées qui la révèle. La conséquence est certaine : nous sommes tous devenus des juges. L’incertitude qui demeure : on ne pourra jamais cartographier le réel. D’autres plus savants que nous ont analysé la question, dit tout le mal qu’ils pensaient de la vidéo et du ralenti.
Curieusement, on n’évoque jamais les raisons de ce besoin de ralentir la vision du jeu en introduisant une sorte de pause dans le défilement continu des images.
LA RELIGION DE LA VITESSE
On commencera par rappeler quelques évidences. Une dualité nous conditionne. Le besoin de vitesse constitue notre nécessité. La vitesse est celle qui nous affranchit des contraintes quotidiennes, nous projette hors de notre condition, nous libère car elle est synonyme de la modernité. « Notre nature est dans le mouvement : le repos est la mort » disait Pascal dans les pensées ou Apollinaire qui vantait la : « nouvelle religion de la vélocité ». Le monde de l’information à l’ère de l’internet à très haut débit tel qu’on le connaît est une magnifique illustration de la vitesse comme instrument de conquête (ici de l’information). A l’inverse, la vitesse peut être moquée, décriée, en ce sens qu’elle fait perdre l’idée de la continuité de la vie, de la tranquillité.
LA RETRANSMISSION DU MATCH DE FOOTBALL : PLUS VITE, TOUJOURS PLUS VITE !
A sa façon, la retransmission télévisée a connu elle aussi sa révolution moderniste de la vitesse au mitan des années quatre-vingt grâce à la définition de nouveaux canons de réalisation lors de l’arrivée de Canal Plus. On les connaît. Multiplication des caméras et des angles, révolution sonore laissant croire que nous sommes au cœur de l’action. L’idée d’une nouvelle cartographie du terrain est apparue. L’innovation demeure chaque jour plus présente, notamment par l’usage de caméras suspendues qui traversent les terrains, suspendues dans les airs, montent ou descendent en offrant des vues dignes d’animations de jeux reconstituant le réel. Désormais, la brillante cartographie d’une rencontre aurait presque libéré le spectateur de toute contrainte, et la retransmission lui offrirait une omniscience du jeu et de ses secrets, ce qui le dispenserait même de se rendre au stade.
La modernité de la retransmission audiovisuelle a eu pour conséquence d’abandonner les vues générales du terrain pour concentrer la retransmission sur des phases de jeu particulières, grâce à des plans serrés, comprenant entre deux et cinq joueurs. Le principe n’est pas propre au sport mais au reportage en général. Les éléments en mouvement sont toujours préférables à ceux qui présentent une fixité.
Ensuite, et dans la même logique, les réalisations télévisées préfèrent cadrer l’action au plus près de celle-ci en s’attachant au premier plan.
Enfin, par l’effet de la réalisation alternant les différents angles de vue, la retransmission sportive accélère l’effet de vitesse avec l’objectif avoué de supprimer les temps morts. La pratique du plan dit de coupe est exemplaire pour illustrer la volonté de « doper » l’image.
Il résulte de ces quelques rappels que la vitesse est la composante essentielle de la retransmission sportive. Mais cette vitesse, nouvelle religion, n’est pas sans conséquence quant à l’appréhension du spectacle sportif. Hors la vitesse point de salut on l’a dit. Aujourd’hui une rencontre Grenoble-Toulouse (6 décembre 2009) en championnat de France de Ligue 1 est assez proche dans sa réalisation d’un Liverpool-Fiorentina (9 décembre 2009) en ligue des champions, si ce n’est que l’avantage est peut être à trouver du côté de la Ligue 1 qui construit son dispositif avec pour seul objectif de rendre le tourbillon trépidant des actions (même si l’on sait que tout cela est une fiction).
LE MATCH DE FOOTBALL TÉLÉVISÉ : UNE MACHINE QUI PRODUIT DE LA FICTION
Bien que cela soit évident, le football est une discipline de stade, c’est-à-dire qui assimile la pratique à un lieu clos, aux dimensions réduites. On l’oppose aux milieux ouverts (le cyclisme). Cette caractéristique, si évidente qu’on l’oublie, marque la façon de filmer le football, et ce d’autant plus qu’à la clôture spatiale s’ajoute la boucle temporelle (le temps défini de la rencontre, 90 ou 120 minutes dans les tournois, outre les minutes réglementées du temps additionnel).
Ces deux caractéristiques majeures ont pour effet de rendre le spectacle comme une fiction (idée de la fiction par opposition à la vision documentaire de sports de parcours à temps libre : une épreuve cycliste. En ce sens Nicolas, (M.,) de la télégénie du sport, Quaderni, 1988, volume 4, n°1). Lorsqu’il est filmé, le cadre (l’écran de télévision), espace clos, a besoin d’être rempli. Quoi de mieux alors pour le remplir que de se concentrer à propos des joueurs, de leurs actions et de construire une fiction.
Pour mieux s’en convaincre, on renverra à Hellmuth Costard à qui revient le mérite, bien avant Douglas Gordon et Philippe Parreno et leur « Zidane, portrait du XXIème siècle » (2006), d’avoir montré dans son documentaire : « Fußball wie noch nie » (le football comme jamais, 1971) combien la télévision modèle une rencontre, crée de la fiction. Le propos de Costard était de suivre George Best avec six caméras de 16mn pendant une rencontre de championnat d’Angleterre afin de constater que Best était rarement en action, courait peu alors que la retransmission télévisée montrait le contraire, le rendant si présent à l’image. Il y avait donc bien création d’une fiction pour que le téléspectateur croit voir autant Best alors que toute l’observation à la loupe de Costard le contredisait.
LE RALENTI : UN MOYEN D’ANALYSE DÉTOURNÉ DE SON OBJET
Il n’en demeure pas moins que la fiction télévisée d’une rencontre conjuguée au modernisme de la réalisation focalisée sur la vitesse engendre le trouble. Pourtant, qu’on le veuille on non, la réalisation audiovisuelle, par le besoin de vitesse, crée la « tétanisation, [le] vertige, [la] surexcitation, [l’]état de choc qui évacue le jugement, tout système d’évaluation » (Paul Virilio, l’art du moteur, Galilée, Paris, 1993).
Le reportage trouble nos repères car il ne permet pas nécessairement de donner le sens qui convient au spectacle sportif. Ainsi, il semble naître un besoin de comprendre, d’analyser, de prendre son souffle pour ne pas s’asphyxier. Le ralenti comble ce manque bien qu’il soit ambivalent (pour une analyse critique du ralenti, voir : Jacques Blociszewski dans « le match de football télévisé », éditions Apogée).
Lié à la vitesse, le ralenti sert d’abord à magnifier le geste sportif, à lui restituer, en le décortiquant, le prodige de la vitesse d’exécution que l’œil n’avait pas mesuré. Mais le ralenti, lorsqu’il s’intéresse non plus à l’acte sportif mais à l’action sportive, sert à l’expliquer. Il révèle le hors-jeu ignoré par l’arbitre, détecte la faute réalisée en dehors du champ de vision de la caméra ou de celui qui assure le respect de la règle sur le terrain, « vérifie, a posteriori, les faits de jeu ayant échappé à la vigilance du corps arbitral » (selon la formation retenue à propos du rôle du comité de visionnage institué en mars 2008 par la fédération française de football). A la fois pervers (il nous érige en juge, utilise les images d’une fiction pour faire croire que le réel nous est donné) et didactique (il permet d’expliquer les phases essentielles même si là encore il les sublime plus qu’il ne les démonte), le ralenti obéit au besoin de souffler.
L’hypertrophie de la vitesse et la réalisation comme moteur d’une fiction conduisent celui qui regarde à rechercher un sens à ce qui lui est proposé. Et le sens naît de la pause qui brise la fluidité mais ne démonte pas plus ce qu’elle donne à voir.
Réduire la vitesse, quitter le monde de la fiction par le retour à des plans plus larges sont peut-être le moyen de sortir de l’impasse : rendre la fluidité naturelle au jeu ainsi que l’intelligibilité de la rencontre.
Jean-François BORNE
Pour aller plus loin : « Fußball wie noch nie » par Hellmuth Costard, voir pour un extrait : http://www.youtube.com/watch ?v=N-iM7Cht28I
» Du problème de la vitesse · 4 janvier 2010 02:56 | |
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