Ce que nous dit le ralenti
22 janvier 2008 à 16:35
Ière partie
Les semaines qui s’annoncent seront à n’en pas douter décisives en vue du prochain Euro 2008 (Autriche-Suisse : du 7 au 29 juin 2008). L’état de forme des joueurs susceptibles de constituer les sélections nationales, l’avenir des sélectionneurs, la sécurité dans et autour des stades, les prophéties relatives aux poules qualificatives pour les rencontres à élimination directe seront autant de réalités tangibles que de rêves qui alimenteront la chronique.
Comme à l’accoutumée, il s’agira, soit d’y être, soit d’en être, d’y participer, grâce aux médias. Et comme toujours, la télévision aura une importance informative et pourquoi pas éducative.
La récente publication du numéro 72 consacré au sport et aux médias de la revue Sciences de la société (presses universitaires du Mirail) nous offre l’occasion de débattre et de faire un point sur la retransmission télévisée des matchs de football.
En ligne de mire : le ralenti, cet effet visuel qui permet de ralentir artificiellement une action pour en augmenter l’impact visuel ou émotionnel. Techniquement, il s’agit d’un procédé qui consiste en une accélération de la cadence des prises de vue et qui fait apparaître, lors de la projection, les mouvements plus lents qu’ils ne le sont en réalité.
Elément indissociable d’une retransmission télévisée, le ralenti s’est imposé ces dernières années comme le dispositif essentiel pour faire mieux vivre le match aux téléspectateurs. L’effet de contamination est tel qu’il n’est plus rare d’entendre dans un stade, à la suite d’une action litigieuse, qu’elle soit individuelle ou collective, la phrase suivante : « Ah ! Si on avait le ralenti ». Et les ralentis sont toujours le prétexte à juger de l’arbitrage et des fautes d’appréciation qui font basculer une rencontre (par exemple : 20ème journée de Ligue, 13 janvier 2008, Rennes / Marseille (3-1), Marseille crie au complot, l’Equipe, édition du 14 janvier 2008, p. 5).
Atrocement pervers pour certains parce qu’utilisé à des fins, sinon pédagogiques, du moins polémiques, avec pour but avoué ( ?) de transformer le téléspectateur en juge de l’arbitrage (BLOCISZEWSKI, (J.), Le match de football télévisé, (Paris éditions « apogée », collection Médias et nouvelles technologies), juin 2007), le ralenti est devenu si évident pour nous tous qu’il représente la mémoire immédiate du match de football. Le supprimer reviendrait à imposer comme une sorte d’amnésie. Le critiquer consisterait à être taxé de primitiviste de l’audiovisuel.
Indissociable du magnétoscope qui constitue en amont la mémoire à long terme du match de football, le ralenti complète les moyens techniques qui permettent de connaître le jeu de l’adversaire grâce à l’analyse vidéo (TESSON, (C.), Mise en scène du football. Le ballon dans la lucarne, (Paris, les éditions de l’étoile, revue « les cahiers du cinéma » n°386), juillet-août 1986, p. 46).
Le ralenti ou comment le réel n’a plus d’intérêt mais seulement ce qui lui survit
Intégré au magnétoscope, outil d’écriture des scénarios des matchs pour les entraîneurs qui construisent la tactique destinée à neutraliser l’adversaire avant l’affrontement réel lors du match, le ralenti nous permet, à nous téléspectateurs, de revoir ce qui s’est passé. Revenir sur l’immédiateté en la décomposant selon une vitesse variable de l’image proposée.
Comme l’écrit Charles Tesson « la télévision fabrique de l’image de marque en direct. A ce régime, le réel n’a plus grand intérêt. N’a de valeur désormais que ce qui survit de lui dans le ralenti » (TESSON, (C.), Filmer le football. Pour quelques crampons de plus, (Paris, les éditions de l’étoile, revue « les cahiers du cinéma » n°526), juillet-août 1998, p. 63). « Le ralenti fabrique un texte second qui redouble la vision en temps réel » (TESSON, (C.), Op. Cit., p. 63).
Profondément déstabilisant, du fait de sa mise à disposition immédiate à l’ère du stockage numérique des images, le ralenti dépasse désormais une simple fonction de sous-titrage d’une rencontre pour nous entraîner vers la réécriture de l’histoire.
Nous ne disons pas ici que le ralenti est dangereux en soi. Il est comme la science. Seule l’utilisation qui en est faite doit nous faire réfléchir. Mais il n’empêche que l’offre audiovisuelle créée par Canal Plus à partir de 1984 a introduit le temps du tout voir.
Souvenons-nous du clinquant technologique vendu par Charles Biétry lors du lancement de Canal Plus, les vues aériennes prises en nocturne du théâtre du match, la profusion des caméras, le making of de l’avant-match. La télévision privée offrait la révolution audiovisuelle de la retransmission sportive.
Rien ne devait échapper à la réalisation. En offrir toujours plus grâce à des dispositifs qui mettent jusqu’à dix-sept caméras dans un stade. Mais surtout, voir, revoir, re-revoir un geste technique de qualité ou un acte antisportif, une position de hors-jeu, changent la rhétorique télévisuelle.
Combiné à la couverture la plus large du terrain grâce au réseau de caméras, le ralenti projette la coulisse sur le devant de la scène. La réalisation nous fait vivre le plat mais on sait surtout comment il a été préparé, dans les règles de l’art ou en le trafiquant (hors-jeu, faute, etc…).
Le ralenti : un révélateur de violence
Du point de vue des actes, le ralenti a exacerbé la violence des gestes, engendrant ça et là une perception démesurée d’un geste par rapport au réel, à la vitesse réelle. Un tacle diffusé au ralenti peut se révéler beaucoup plus violent que lors d’une vision à vitesse réelle. Une gifle devenir un uppercut.
L’idée selon laquelle le ralenti serait révélateur de violence mérite d’être nuancée. Est-ce le ralenti qui révèle la violence des gestes ou la télévision elle-même qui porte en soi le germe de la violence ? Jean Baudrillard, qui ne donnait aucun jugement moral, relevait que, d’un point de vue fonctionnel, la présence de la télévision dans un lieu public est porteur de violence, d’un « scénario fatal » (BAUDRILLARD, (J.), HEYSEL, in : BRIE (de), (C.), et RAMONET, (I.), (sous la direction de) : Manière de voir, n°39, mai-juin 1998 : Football et passions politiques, (Paris, Le Monde Diplomatique), 1998, p. 89).
De ce point, la récente rencontre entre le Stade Rennais et l’Olympique de Marseille, disputée le 13 janvier 2008, a décuplé la violence du tacle appuyé du Rennais Pagis sur le Marseillais Krupoviesa. Mauvais geste que l’arbitre sanctionna d’un carton jaune mais qui fit l’objet d’un examen attentif des commentateurs le soir même, le lendemain dans la presse, ainsi que de la part de la direction du club marseillais, criant pour ce qui la concerne, peut-être non sans raison, à une drôle de soirée pour l’OM. Il faut dire que ce même match vit une égalisation rennaise accordée alors que le buteur était hors-jeu. Mais à vitesse réelle on ne vit rien tellement la position de hors-jeu était ténue.
Ce qui survit de cette rencontre restera comme une mise en accusation de l’arbitrage (principalement l’arbitre central, M. Coué). Sans qu’on n’en prenne conscience, l’effet ralenti avait fait son œuvre. Ne survivrait du réel du match que deux mauvais gestes et une erreur d’arbitrage.
Outil de réécriture du réel autant que révélateur de la violence d’un mauvais geste, le ralenti participe activement au processus de réalisation, de retransmission, d’une rencontre de football. Mais nous verrons qu’il n’est pas que cela. Il est aussi l’outil par excellence qui permet d’expliquer le hors-champ des actions de jeu, de révéler ce que le temps a éclipsé. Il reste néanmoins tributaire de la valeur de la valeur de l’image.
A suivre…
Jean-François BORNE
» Ce que nous dit le ralenti · 25 janvier 2008 18:24 | |
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