A l’hymne footballeurs
10 février 2009 à 13:55
La doxa libérale est partout. Même à l’Assemblée nationale on serait tenté de rajouter. Une récente proposition de loi en offre l’illustration. On rappellera qu’un texte a été déposé le 21 janvier 2009 sur le bureau de l’Assemblée nationale par quelques députés, dont M. Jean-Claude Guibal (quatrième circonscription des Alpes-Maritimes, UMP), tendant à imposer aux fédérations sportives une charte de bonne conduite qui obligerait les joueurs à chanter la Marseillaise lors de son exécution. A croire les députés, si ce n’est pas la patrie qui est en danger, c’est l’hymne qu’il conviendrait de défendre car les joueurs n’en connaissent plus ou pas les paroles. Même si le Premier ministre s’est exprimé depuis en défaveur du texte, un telle prise de position de la part de députés révèle l’impasse d’un mode de pensée : le modèle libéral pour lequel la liberté individuelle prime sur tout et tous à condition que cette liberté n’entrave pas celle des autres. Au stade ultime de son développement, l’obligation de légiférer à propos de tout pour préserver la liberté de chacun rend les lois bavardes et inutiles.
L’exposé des motifs de la proposition tient d’illustration exemplaire. Si « siffler l’hymne national est un délit », « davantage que la répression c’est l’exemple qui importe ». Tous les membres de l’équipe de France « portent en eux une valeur d’exemplarité forte » qui impose « certaines obligations morales » dont le respect des symboles comme le maillot ou l’hymne. Et pour rappeler le respect des symboles, il faudrait une charte des droits et devoirs des joueurs sélectionnés qui comprendrait l’obligation de chanter l’hymne national pendant son exécution. Même si l’idée aurait vocation à s’appliquer à toutes les équipes de France, tous sports confondus, on ne peut s’empêcher de penser à la plus célèbre d’entre elles, celle de football. On s’en voudrait de rire ou de répondre à cette fierté des députés par une sorte de honte. Après tout, l’appartenance à une nation découle au départ du hasard le plus absolu : il n’y a ni honte ni gloire à être né quelque part. La difficulté tient au modèle qu’on nous impose. Dans la doctrine libérale, chacun adopte le mode de vie qui lui correspond sous réserve qu’un tel mode de vie soit compatible avec la liberté d’autrui. Le pouvoir dévolu à l’autorité consistant à harmoniser les libertés de chacun, sous condition de la plus stricte neutralité (voir en ce sens, Michéa, Jean-Claude, l’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, climats). L’Etat le plus juste est alors celui qui ne pense pas. La difficulté de cette pure administration des choses, ce système de poids et contrepoids, conduit à mettre en place un système qui doit arbitrer les libertés individuelles, sans cesse plus absolues, mais aussi concurrentes. De quel droit m’obligerait-on à chanter la Marseillaise ? En quoi mon silence, ma liberté de me taire pendant l’hymne, gêne autrui ? C’est bien toute la question. A force de faire face à des rapports de force qui se font jour dans l’opinion (la question de l’hymne chez les sportifs en est un), les députés oublient que leur travail est vain car il n’a aucun appui philosophique sérieux pour distinguer l’essentiel du contingent. Sans le savoir, les parlementaires qui ont déposé le texte qui aurait imposé l’obligation de chanter l’hymne national ont ouvert à la question sportive une petite part de l’incongruité de la pensée libérale appliquée de la façon la plus extrême.
Jean-François BORNE