’Bellissima’, ça vaut même pas un Ukraine-Tunisie
7 juillet 2006 à 08:41
Bon, un peu de sueur, de sexe, de trahison et autres coups tordus avant la finale, je cause bien entendu des "novelas". Notez que je suis en train de rater un épisode évidemment crucial de "Bellíssima", série-phare de TV Globo, messe télévisée dont même Dieu - oui, Dieu lui même, ce Brésilien fameux, puisque Deus è Brasileiro- jalouse l’audience. S’affaler devant les trois ou quatre novelas de TV Globo est un bon alibi pour parfaire son Brasileiro, et se congeler les neurones. Ça démarre par "cobras et lagartos", comprendre les cobras -les gros vilains- et les lézards -plus petits, mais sournois tout autant-. Alors le tableau est bien sûr très simple, deux ou trois familles friquées, rivales, une blonde un peu salope, la belle-mère et la belle-fille ne peuvent pas se voir, et le fils-mari qui lui n’y voit rien, une brune très garce qui met de l’huile sur le feu, et qui tente de se taper un beau noir ténebreux mais un peu naïf qui se prend des baffes sans trop piger pourquoi. Il en cause à son meilleur pote, lui aussi ténébreux, dans la salle de musculation du quartier... Ça gaze donc jusqu’à ce que le Pater familias casse sa pipe dans un incendie bien sûr criminel, et que se passe-t-il le jour des funérailles ? Ne cherchez pas, c’est simple, tout ce beau monde se retrouve, les cobras, les lagartos, et surtout la première épouse du défunt, que tous croyaient disparue, déboule et réclame sa part d’un gros gâteau déjà pas simple à partager. Le générique est exotique : on y voit un serpent (cobra) manger la queue d’un lézard (lagarto), mais ce dernier ne se laisse pas faire et mord aussi la queue du dit cobra, d’où les milliers d’épisodes, les heures de pub, et les cerveaux malheureusement lessivés de pas mal de Caruaruenses. Parce que bien sûr, ici chaque maison dispose de ses trois ou quatre téléviseurs, tout comme les boutiques, les cafés, la rue... Bref on gobe, et ceci explique entre autres les raisons du conformisme des habitants du coin : ici on écoute trois chansons en boucle, ici on ne lit pas de livres, aussi parce qu’il n’y a pas de librairie, - de toute manière beaucoup de monde ne sait pas lire. Ici pas de cinéma - ah si, deux salles, elles donnent "mission impossible 3" depuis un mois-, enfin voilà Caruaru c’est sympa, ses habitants n’y sont pas plus malheureux qu’ailleurs, c’est l’essentiel vous me direz, mais c’est quand même un peu vide, parfois. Cela explique peut-être pourquoi Terry Gilliam appela son film "Brazil". Sauf qu’ici, "Brazil", on ne le trouve nulle part.
Tarifs maison
Vivre à Caruaru ce n’est pas cher, le "cher" étant une idée très relative fixée par les salaires, pas lourds ici. Pour trouver le prix en euro, diviser par deux le tarif en real, et enlever environ 20% (1 euro donne 2,7 real). Notre copine Monica empoche 1,6 real pour une heure d’alphabétisation avec 28 gosses en classe, soit 200 reals par mois, moins de 70 euros. En gros, un salarié peut prétendre à 300 reals par mois, et c’est bien. Le prix de la vie donc, les essentiels d’abord : la rasade de Pitú e limão se négocie à un demi real, sachant que vous serez par terre à partir de la quatrième ; la bouteille de 65 cl de Skol c’est 2 reals, la bière Nova Schin 1,5 real, comme les 20 Derbys brunes ; le paquet d’Hollywood 2 reals, le Marlboro rouge 3 reals ; la dizaine de mangues se trouve à 1 real, le kilo de viande ou de poisson dans les 6 reals sur le marché, la brochette dans la rue revient à 1 real, monter dans un bus de transport public urbain varie de 0,7 à 1 real, préférer l’amour du risque en moto-taxi n’excède pas les 3 reals pour cinq kilomètres. Pour tout cela, un petit revenu peut suffire, le reste n’est qu’un doux rêve. Le reste, c’est par exemple aller chez le médecin, avoir l’eau, l’électricité, des luxes qui peuvent coûter plus chers qu’en France, où nous disposons encore de la Sécu pour payer les médicaments. Voilà peut-être pourquoi les gens d’ici comptent tant sur Deus, ou imaginent des recettes curieuses pour se soigner, ce qui n’est parfois pas plus idiot. Un autre confort : pour un logement très modeste, genre une pièce de vie, une chambre, un coin cuisine, une salle de bain, 50 m², compter 300 reals. Comme pour tous les pans de l’existence brésilienne, des fantaisies égaient le quotidien : l’an dernier mon ami Vanderlei a téléphoné gratuitement pendant vingt heures de Nantes vers Rio, parce que c’était carnaval. Et pour un vol Rio vers Recife, je suis entré dans une agence qui proposait le ticket à 150 reals. Le temps de trouver des sous en liquide, il était grimpé à plus de 200 reals. Parce qu’au Brésil, la vie c’est maintenant, pas dans dix minutes.