FouTaPaPa

08/03/2016

En plein essor national et planétaire depuis le début du siècle, le football féminin n’a pas toujours bénéficié de la même bienveillance. A leurs débuts, les femmes ont davantage essuyé les tacles appuyés que célébré les victoires. A l’occasion de la 106e Journée Internationale de la Femme, FoutaPaPa revient sur la genèse mouvementée de la conjugaison du football au féminin…

La nouvelle est tombée il y a un peu plus d’un an. En juin 2019, la France accueillera la Coupe du Monde de football féminin. Aussitôt, les officiels se congratulent, Noël le Graët remercie la FIFA et Sepp Blatter de son soutien, tandis que Patrick Kanner, secrétaire d’Etat aux Sports, tweete son « immense fierté » d’accueillir un tel événement sur le sol français. Les médias se frottent également les mains, opportunistes parce qu’impatients de redorer le blason sportif et éthique d’une discipline pour le moins discréditée par les méchants garçons.

Douze mois plus tard, la France du foot s’apprête de nouveau à vibrer aux rythmes des exploits de sa sélection féminine, d’ores et déjà qualifiée pour les Jeux Olympiques de Rio. Le championnat national se développe, les annonceurs se multiplient et les licenciées (la barre des 100 000 s’apprête à être franchie) prolifèrent. En bref, tout le monde semble ravi, à juste titre, de la féminisation croissante du football français.

Au risque d’interrompre ce flot discontinu de gaieté, FouTaPaPa s’est permis d’exhumer la tumultueuse histoire qui lie les femmes au ballon rond, en France mais aussi en Angleterre, marquée tant par la misogynie institutionnelle que par la ferveur populaire.

Genèse d’une curiosité



Malgré ses origines troubles et son lot de légendes urbaines, le fait semble établi : c’est en Angleterre que le football est né. Rien d’étonnant, dès lors, à recenser le premier match officiel de football féminin sur les terres de Sa Majesté. Celui-ci date du 9 mai 1881 et opposait, à Edimbourg, la sélection anglaise à sa voisine écossaise. Mais plus que la performance sur le terrain (« le match était un échec, même si certaines avaient l'air de comprendre le jeu. »), ce sont les tenues des joueuses qui concentrent l’attention du Glasgow Herald, qui y consacre pas moins de la moitié de son court article :

« Les jeunes femmes, qui devaient avoir entre 18 et 24 ans, étaient très bien habillées. Les Écossaises portaient des maillots bleus, des culottes blanches, des collants rouges, une ceinture rouge, des bottes à talon et un capuchon bleu et blanc. Leurs sœurs anglaises avaient des maillots blancs et bleus, des collants et une ceinture bleue, des bottes à talon, et un capuchon blanc et rouge. »

Si la curiosité semble toucher la sphère médiatique de l’époque, la défiance va quant à elle s’emparer des gradins. Une semaine plus tard, les 5 000 spectateurs d’un match de football féminin à Glasgow envahissent la pelouse avant même la fin de la rencontre. La description qui suit, terrifiante, est tirée du Dunferlime Journal :

« Vers la fin, quelques brutes se sont introduits sur le terrain, suivis d'une centaine d'autres qui ont violemment bousculé les joueuses. Elles ont dû se réfugier dans l'omnibus qui les avait transportées sur le terrain. Elles n'étaient pas au bout de leurs peines, car la foule a commencé à détruire les poteaux et à les jeter contre le véhicule en mouvement. S'il n'y avait pas eu de policiers, elles auraient pu être blessées.»



Malgré un léger retard à l’allumage, le football féminin est pourtant bel et bien lancé. Dans le sillage du British Ladies Football Club (voir photo), qui dispute un premier match de prestige en 1895 face à une sélection londonienne (avec des crampons, cette fois), la pratique se développe à travers le Royaume. Surtout, les discours misogynes se dissolvent peu à peu dans l’engouement populaire pour cette discipline nouvelle. Et tandis que la Guerre secoue l’Europe entière, le ballon rond s’en va rebondir Outre-Manche, puisque l’on organise la première rencontre de foot féminin en France en 1917. A l’époque, deux équipes du Fémina Sport, club parisien fondé cinq ans plus tôt par deux enseignantes d’éducation physique, s’affrontent dans un relatif anonymat et se quittent sur le score de 2-0. Les graines d’un football au féminin sont désormais plantées, reste à trouver celles qui sauront favoriser son éclosion…

1917 – 1920 : Les Trois Glorieuses



La Première Guerre Mondiale fait des ravages, depuis bientôt trois ans, sur l’ensemble du Vieux Continent. Difficile d’imaginer une profonde révolution, à la fois sportive et sociétale, s’opérer dans de si effroyables conditions. A moins que l’on ne possède le légendaire flegme britannique. Face à l’horreur qui jonche les tranchées, un industriel anglais, à la tête de l’usine Dick, Kerr & Co de Preston, appelle à jouer au football et promeut son équipe féminine. Les Dick Kerr Ladies voient le jour dans l’Ouest de l’Angleterre.



Le public est au rendez-vous. Les filles divertissent ceux qui sont restés à l’arrière, tandis que les villes voisines tentent à leur tour de bâtir des équipes concurrentes. Les DKL séduisent tant qu’à l’occasion d’un match de charité, disputé à Preston le jour de Noël 1917, elles se produisent devant près de 10 000 spectateurs et récoltent plusieurs centaines de Livres en guise de soutien aux soldats.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Manche, on s’active pour rattraper son légendaire retard. Il faut dire qu’aucune fédération existante n’accepte de s’occuper des affaires du sport féminin. Pas même Pierre de Coubertin, qui refusera catégoriquement de favoriser l’accès aux Jeux Olympiques de la gent féminine. Dans la foulée du premier match de football féminin organisé à Paris, la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) est donc créée à l’initiative d’Alice Milliat, qui sera par ailleurs à l’origine des Jeux Olympiques Féminins (1922). Rapidement, un championnat de football s’y développe et, après n’avoir concerné que les équipes du bassin parisien, s’ouvre aux joueuses de province dès 1920. A ce titre, la compétition peut se targuer d’être une pionnière mondiale.

Déjà évoqué plus haut, le Fémina Sport s’impose comme la puissance dominante, avec pas moins de 11 titres remportés entre 1918 et 1932 (soit 14 éditions), en plus de servir d’étendard au football féminin à travers l’Hexagone. De tournées en matchs exhibition, les filles du Fémina suscitent des vocations, et les clubs profitent du climat favorable de l’entre-deux guerres pour bâtir à leur tour des sections féminines. Ainsi, l’essor de la discipline devient peu à peu comparable à celui que connait l’Angleterre. Il était donc inévitable d’assister au premier Crunch féminin de l’Histoire du football…



Le 29 avril 1920, une sélection des meilleures joueuses françaises s’envole donc pour Manchester, afin d’y retrouver les fameuses Dick Kerr Ladies. A peine troublées par la présence de 25 00 spectateurs massés dans les tribunes, les Bleues l’emportent 2 à 0 et terminent leur tournée britannique invaincues. Quelques mois plus tard, la revanche est organisée au Stade Pershing de Paris. Cette fois-ci, Françaises et Anglaises se neutralisent (1-1), mais sortent toutes gagnantes devant l’ampleur de l’événement, puisque 12 000 personnes avaient assisté à leur opposition. Un record national à l’époque, et qui peinerait à être battu par bon nombre d’équipes professionnelles en 2016…

A leur retour au Royaume, les désormais célèbres DKL n’en finissent plus d’attirer les foules. Si bien qu’un soir d’octobre 1920, les Ladies envahissent littéralement le Goodison Park. Sans compter les 15 000 personnes restées bloquées aux abords de l’enceinte, ce sont plus de 53 000 spectateurs qui sont venus assister à leur rencontre face à St Helen. Colossal. A l’image de cette affluence phénoménale, le football féminin semble alors solidement implanté sur le sol anglais, qui compte près de 150 équipes, mais aussi en France, où le championnat national regroupe désormais 16 équipes. Mais l’engouement a toujours ses limites. D’autant plus lorsque certains les fixent à votre place…

De populaire à illégal



Le 5 décembre 1921, la Football Association (FA) qui, contrairement à son homologue française, s’occupe des compétitions féminines sur son territoire, décide d’interdire le football féminin. Pourquoi ? Difficile de le savoir réellement. Au nom de bon nombre de considérations misogynes, justifiées plus ou moins habilement par des préoccupations sanitaires ou morales. Par peur de cette discipline qui attire les foules, aussi. Parmi le flot d’opposants à la féminisation du ballon rond, on soulignera l’illumination de Robert Miles, membre de l’équipe nationale de Cricket : « La maternité, c’est un sport aussi, le vrai sport de la femme. »

De la même façon que l’éclosion du foot féminin avait conquis la France, son déclin va également traverser la Manche. Dès lors, les compétitions perdent de l’attrait pour le public, et les discours acerbes se font de plus en plus bruyants. Parmi eux, certaines sorties médiatiques de célèbres journalistes, comme Gabriel Hanot. Membre du journal L’Equipe, celui qui œuvrera pour la création des Coupes d’Europe de clubs et pour la mise en place du professionnalisme déclare, en parlant du football féminin, que « le jeu ne vaut rien ». Plus virulent encore, Henri Desgrange, connu pour avoir été le maître d’œuvre du Tour de France au début du siècle, se permet une échappée des plus machistes :

« Que les jeunes filles fassent du sport entre elles, dans un terrain rigoureusement clos, inaccessible au public : oui d'accord. Mais qu'elles se donnent en spectacle, à certains jours de fêtes, où sera convié le public, qu'elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n'est pas entourée de murs épais, voilà qui est intolérable! »

Influents, ces quelques réticents vont trouver oreille attentive dans l’ensemble de la société civile. Le décès en plein match d’une joueuse, Miss C.V. Richards (1926), accrédite la thèse d’un risque sanitaire encouru par les footballeuses. La découverte d’un amateurisme marron, permettant aux joueuses de signer des contrats et de décrocher diverses primes, finira de convaincre les instances officielles : En 1932, la FSFSF supprime le football des activités encadrées, et en condamne ainsi la pratique. C’est la fin du football féminin en France, du moins de manière officielle.



Il faudra attendre le début des années 70 pour que les fédérations anglaises, françaises mais aussi allemandes ou italiennes, ne reconnaissent à nouveau le football féminin. Concernant l’UEFA et la FIFA, principales institutions européennes et mondiales, l’organisation des compétitions féminines ne débutera qu’en 1991. Si la Journée Internationale de la Femme s’attarde logiquement sur l’évolution du droit de vote à travers l’Histoire, le droit de pratiquer le sport le plus populaire du monde fut, lui aussi, loin d’être aisé à acquérir…

Ghislain Corréa


Votre compte sur SOFOOT.com

0 réaction ;
Poster un commentaire


0 réaction :
Poster un commentaire