Faute Tactique

19/03/2014

Quel pied. Après une dizaine d’années d’observation, il ne fait plus aucun doute que la patte gauche de Robin van Persie a des superpouvoirs. Tout comme ses compatriotes néerlandais Bergkamp, Rembrandt, Sneijder, van Dyck, van Basten, Vermeer ou encore Robben. Comme si une force créatrice avait décidé de compenser la laideur de leur langue par la grandeur de leurs talents artistiques. La peinture, la sculpture, le football. Puisque la création ne s’explique pas, limitons-nous à raconter celle de Robin van Persie : sa trajectoire, ses choix, ses œuvres.

Si Rotterdam est le plus grand port européen, il n’est pas certain que Robin ait eu l’occasion d’admirer de nombreux albatros au cours de sa jeunesse. Il est simplement né comme ça, avec des bras d’une longueur infinie. Et si sa dégaine est fascinante, elle ne l’est pas autant que ses pieds. Ceux-là deviennent pros à 17 ans sous les couleurs du Feyenoord. Victime de son talent insolent, van Persie joue deux demi-saisons sous Bert van Marwijk, entre exclusions, grosses prestations et caprices. « J’étais jeune, immature, très ambitieux et impatient ». A 21 ans, il traverse la mer du Nord, à peine 321 kilomètres jusqu’à Londres, et 2,75M£. Le Sun s’empresse de parler d’un « bad boy » au « tempérament explosif ». Avec un peu de talent, aussi.

Huit ans à Arsenal, deux titres et trois périodes

En huit années passées chez les Gunners, il connaît trois périodes. 2004-2006. C’est dramatique, mais Robin remporte ses deux seuls titres avec Arsenal lors de sa première saison : un vulgaire Community Shield et une légère FA Cup. Robin gagne surtout sur le banc, ou alors sur un côté. Derrière Henry, au service de Bergkamp, en retrait. En 2006, il n’inscrit pas son nom sur la feuille de match de la finale de C1 contre le Barça. 2006-2009. La prise de pouvoir manquée. Peu à peu, professeur Wenger retente les expériences qui avaient fonctionné sur Henry : le 11 devient un avant-centre. Robin essaye, convainc, mais se blesse. Beaucoup. Entre 2005 et 2009, Adebayor marque plus et mieux : 46 buts avec un ratio de 0,44 but par match, contre 34 et 0,38 pour van Persie le maudit. A 26 ans en 2009, van Persie sort de sa saison la plus complète avec seulement 11 buts et 11 assists. Et 2009-2012. La première saison est courte – 16 matchs de championnat – mais intense. Le Néerlandais tire les pénaltys, les corners, marque 9 buts et porte le brassard lorsque Cesc est blessé. Surtout, il se fait adopter définitivement par les Gooners. « Mon cœur est à Arsenal et je ne peux pas m’imaginer porter un maillot différent ». Cela fait de l’effet. Aussi, Adebayor le traître choisit van Persie pour s’essuyer les crampons lors du polémique City-Arsenal. Sur le point de devenir une icône, van Persie est déjà un symbole.

Mais si sa carrière s’était arrêtée en décembre 2010, on aurait été embêté pour tenter de la qualifier. Pourquoi n’arrivait-il pas à exprimer son potentiel ? Etait-il vraiment moins fort ? Pouvait-on tout mettre sur les dos des blessures ? Tactiquement, il est certain que les présences d’Henry et Bergkamp, puis Adebayor, Nasri et Cesc ont contribué à diminuer l’influence du gaucher sur le jeu de Wenger. Van Persie, jusqu’en janvier 2011, n’était pas beaucoup plus qu’un joueur d’Arsenal : son maillot en disait plus que ses statistiques. Puis, en un an et demi, tout s’emballe. 35 buts en 36 matchs de championnat sur l’année civile, et le titre de meilleur buteur de Premier League la saison suivante avec 30 buts. Van Persie est alors capitaine, figure emblématique, meilleur joueur et esprit d’Arsenal. Février 2011, finale de la League Cup contre Birmingham City. Robin marque en première mi-temps, se blesse en marquant, sort après la pause. Et Arsenal s’incline en prolongations. La lose. Manchester United propose 24M£ pour un joueur qui refuse de prolonger. Wenger dit oui.

L’envol à Manchester

Une saison plus tard, l’arrogant numéro 20 floqué dans le dos, le héros marque d’une reprise de volée artistique le but du vingtième titre des Red Devils. Un triplé en moins d’une mi-temps, pour finir à 26 buts. 30, toutes compétitions confondues. Van Persie fait passer Rooney pour un joueur brouillon et est élu « homme de la saison 2012-2013 ». Toujours aussi esthétique, le batave rend United attrayant à lui tout seul. Lors de ses pires saisons, van Persie disparaissait sur le terrain. A Old Trafford, il développe l’art de la constance du coup d’éclat. Les « late-minute goals » deviennent une spécialité. A une certaine époque de la saison 2012-13, tout fan de football se devait de regarder Manchester pour ne pas rater les gestes osés, les déviations précises et les frappes chirurgicales de RVP. Pour résumer cet état de grâce, Robin est arrivé à un moment de sa vie où il peut marquer des reprises acrobatiques du droit sans que personne ne demande des explications.

Des explications sont en revanche demandées pour ses performances lors des grands rendez-vous. Alors qu’Ibra sera pourchassé jusqu’à sa tombe pour quelques matchs manqués avec l’Inter et le Barça (depuis 2011, il a toujours été décisif en C1, et ses éliminations ont toujours été logiques), van Persie est moins emmerdé. C’est certainement parce qu’il n’a jamais atteint un niveau de domination suffisant pour y avoir droit. La double confrontation de 2011 contre le Barça aurait pu tout changer. Ce but de chirurgien à l’Emirates, et puis cette expulsion « médicale » au Camp Nou, après que Robin n’ait « pas entendu le sifflet ». Une injustice historique. En équipe nationale, van Persie est un paradoxe. Meilleur buteur de l’histoire d’une nation (41 buts) dont le cœur a battu pour des Bergkamp, van Basten, van Nistelrooy ou autre Kluivert, Robin reste coupable de n’avoir jamais marqué en match à élimination directe. En 2010, il reste muet quand Sneijder et Robben volent jusqu’en finale. Lors du dernier Euro, il offre un beau but contre l’Allemagne, mais surtout beaucoup de ratés. En ce sens, van Persie est un anti-Sneijder : au top lors des qualifications, discret en phase finale. La revanche en juin ?

L’albatros et son pinceau

Si l’on s’intéresse tant à Robin van Persie, c’est bien plus grâce à la poésie de son jeu que pour ses statistiques. La manière de voler des oiseaux est souvent plus fascinante que l’oiseau en lui-même. Chez les footballeurs, c’est pareil. Il y a Robben le ptérodactyle, et van Persie l’albatros. Les gauchers sont fascinants. De la conduite de balle « publicitaire » d’un James Rodriguez aux angles fous d’Angel Di Maria en passant par le toucher d’un Recoba et les passes de Guti, le constat est le même : il n’est pas naturel d’être aussi doué, aussi adroit (c’est le cas de le dire). Et si le gaucher est parfois un brin vulgaire, à force d’en faire trop, ce n'est certainement pas le cas de Robin van Persie. Un nom digne d’un chevalier, ou d’un pilote de F1, au choix. Les tempes grisonnantes, le regard intelligent et le corps droit et long (1m88). Van Persie, sa dégaine désarticulée, ses bras infiniment longs, ses doigts d’artiste, est un élégant qui ne respecte pas les conventions. Insaisissable car harmonieux dans la disproportion. On l’imagine en tueur à gages, long manteau en cuir, gants noirs, costume cintré. Un méchant fascinant, qui irait égorger silencieusement les Stoke, Everton ou encore Arsenal. Une technique aussi élaborée, un sens du but aussi poignant. On croit souvent que c’est vulgaire ou futile de parler de « footballeurs artistes ». Mais Robin, né d’un père sculpteur et d’une mère peintre, a bien conscience de ce qu’est l’art, son monde, ses valeurs et ses représentations. « Je pense qu’il y a un lien créatif entre mes parents et moi. Et je pense que le football est l’endroit où ma créativité s’exprime. Comme eux, je vois des choses que les autres ne voient pas. Quand je vois un terrain de football, je le regarde comme si c’était ma toile. Et j’y vois des solutions, des possibilités, des espaces pour m’exprimer ».

De l’excellence de United à la quête de Robin

Au fil des années de métamorphose du football en Angleterre, Sir Alex Ferguson est peu à peu devenu à lui seul l’identité de Manchester United. Si ce n’était plus le club de George Best, si les supporters vigoureux étaient partis, Manchester conservait ses valeurs à travers la poigne de son chef. Les joueurs s’y sentaient mieux que nulle part ailleurs (ils y restent en moyenne 5 ans !), le club gagnait et le prestige de l’institution grandissait. Surtout, United rimait avec la gagne. Avant de parler de nationalité ou de style de jeu, un joueur de Manchester était avant tout un gagnant. Une tête bien faite, un travailleur, un orgueil bien placé. Van Persie, le blessé, l’irrégulier, était un pur produit de cet Arsenal moderne. Acheté pour rien à 21 ans, nourri au biberon par tonton Arsène, technique, beau à voir jouer, et peu titré. Aujourd’hui, van Persie est devenu un joueur plus cynique que son propre club et a un plus beau pied gauche que Ryan Giggs. Ce transfert a quelque part démontré que tout ce qui est beau va bien à Manchester United, même quand cela vient d’Arsenal. Si l’on va plus loin, cela signifie qu’un Bergkamp aurait pu finir à United. L’excellence est une valeur, et Manchester l’incarne parfaitement en Angleterre, malgré les problèmes de jeu récurrents depuis 2009 et le départ de Cristiano.

Pour Manchester United, Arsenal n’est qu’un club londonien de plus, et Londres est bien plus une rivale sur la scène rock que football. Ainsi, l’arrivée de Robin n’est pas un argument pour la « perte de valeurs » de la Barclays Premier League. Si les supporters de Stamford Bridge ont rejeté Benitez du début à la fin, c’était avant tout une histoire personnelle. Et il n’y avait rien de personnel dans le transfert de van Persie. D’où la tristesse de l’histoire. Van Persie, de son côté, a bien trahi ces huit années passées aux côtés de Wenger. Evidemment, il n’a fait que suivre l’exemple de Cesc et Nasri, tous deux plus couronnés loin de Londres. Van Persie voulait être roi, peu importe le royaume. Une quête individuelle comme une autre, donc. Après tout, les artistes aussi vendent leurs toiles. Son agent l’a confirmé : « Robin aurait quitté Arsenal dans tous les cas, parce que rester revenait à gagner zéro trophée. Mais s’il avait su que Ferguson allait partir, il serait allé à Barcelone ou au Bayern ». Aujourd’hui, alors que Manchester s’enfonce dans une triste période, l’albatros est à présent sans peuple ni royaume. L’occasion de démontrer qu’il peut voler seul ?

Markus

à lire : la rubrique Un Jeu de Héros

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  • Message posté par dylan93 (379) le 19/03/2014 à 16:31
      

    Je pense que les joueurs de MU ne sont plus derrière l'entraîneur, et s'il y en a bien un chez qui ça se voit c'est Van Persie. On le sent très très frustré sur le terrain.. Une saison à oublier pour lui comme pour le club, il faut espérer que la prochaine se passera mieux


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