Faute Tactique

27/06/2014

Loin des caméras fixées sur le ballon, Diego Milito a toujours aimé l'ombre. Hors du champ de la caméra et de celui des défenseurs. C'est l'histoire d'un génie du jeu sans ballon, amoureux des filets plus que de la sphère. L'histoire d'un homme qui n'a jamais fait de déplacement pour rien. L'histoire d'Il Principe.

« Si j'étais l'Inter, après qu'il nous ait donné la Champion's en 2010, je lui aurais proposé un contrat à vie. Il voulait devenir cuistot ? Tiens, voilà le contrat de cuistot. » Mais Maicon n'est pas l'Inter. Heureusement pour le cuisinier d'Appiano Gentile, malheureusement pour Diego Milito. Quatre ans après avoir déposé l'Inter sur le toit de l'Europe, Il Principe retourne par la petite porte dans son Argentine natale. Un dernier défi l'attend au Racing, le club de ses débuts. Milito disparait dans cette ombre dont il n'est jamais entièrement sorti. Retour sur le parcours d'un homme qui a mis l'Europe à ses pieds sans jamais le crier trop fort.

Dès son premier cri, Diego Milito est à l'écart. Loin du centre bruyant de Buenos Aires, c'est à Bernal, dans la grande banlieue sud de la capitale argentine, que nait Diego Alberto Milito. Sept ans avant qu'El Diez marche sur le monde, les parents Milito donnent déjà à leur progéniture les initiales d'un certain Diego Armando Maradona. Du mythique Diego, Milito n'aura jamais les pieds d'or. Par contre, il héritera de cet inexplicable flair. Ce don qui lui permet d'appuyer sur le bouton pause dès que le ballon pénètre dans les seize mètres, histoire d'avoir toujours un temps d'avance.

Diego est de ceux dont le talent s'exprime quand le ballon n'est pas à proximité. C'est hors du champ des caméras que Milito est un génie. Un artiste des mouvements a priori insignifiants, mais qui finissent par fissurer une défense lassée d'être promenée d'un côté à l'autre par ses appels. Un amour du hors-champ et du contre-appel qui coûtent à l'Argentin une notoriété précoce et un départ juvénile pour l'Europe. Le Prince devra attendre 2004, près de 150 matches et une quarantaine de buts sous les couleurs du Racing pour franchir l'Atlantique. Destination Gênes et la Serie B italienne.

Débarqué en Italie au cœur de l'hiver, Milito fait rapidement du stade Luigi Ferraris son jardin, et y plante des roses par dizaines pour en faire l'un des plus beaux parterres de la Botte. En un an et demi, Il Principe emmène le Genoa en Serie A. Malheureusement, les ailes du Griffon sont coupées par des soupçons de match truqué et le titre devient synonyme de relégation administrative en Serie C1. Amoureux mais raisonnable, Diego quitte Gênes le cœur gros. Direction Saragosse.

Madrid à genoux

Privés d'un David Villa parti pour Valence, sur le point d'engager El Piojo Lopez pour le remplacer, los Blanquillos se rabattent sur le frère de Gabriel, leur défenseur central. Le 31 août 2008, Milito débarque à La Romareda comme un anonyme, à l'ultime souffle du mercato. Et puis, semaine après semaine, son nom grandit dans les journaux espagnols. Diego écrit son avenir avec des buts. Sans style, sans état d'âme, avec une rigueur froide qui lui vaudra plus tard un surnom aussi impersonnel que celui de « Principe », en partie pour sa ressemblance troublante avec Enzo Francescoli. Si Milito marque, c'est seulement parce que c'est son métier. Et à Saragosse, il sera souvent l'employé du mois.

Plus que ses quatorze buts en Liga, sa première saison en Espagne est marquée par une demi-finale de Copa épique face au Real Madrid. Au tour précédent, déjà, le Prince avait été royal face au Barça, claquant un doublé synonyme de dernier carré. Ce soir-là, à La Romareda, il est carrément divin. Saragosse braque la banque galactique en perçant six trous dans le coffre-fort madrilène. En bon prince des voleurs qu'il est, Milito prend la plus grande part du travail à son compte, avec un quadruplé qui lui ouvre les portes de l'Albiceleste à quelques mois du Mondial allemand.

« C'est le meilleur attaquant argentin après Crespo » lance alors José Pekerman, sélectionneur des Gauchos. Le chauffeur de taxi emmène Milito sur son siège arrière pour une rencontre amicale, mais le dépose sur le trottoir avant de prendre la route de l'Allemagne. Première désillusion d'une histoire d'amour qui ne dépassera jamais vraiment le stade des premiers rendez-vous.

Pour sa deuxième saison à Saragosse, Diego Milito attire presque la lumière. Presque en Ligue des Champions, presque meilleur buteur. Mais Saragosse termine finalement sixième de la Liga, et les 23 buts de l'Argentin ne suffisent pas pour voler la place en haut de l'affiche à Ruud Van Nistelrooy et ses 25 pions. Une saison catastrophique et une relégation plus tard, Milito quitte Saragosse avec quinze nouveaux buts marqués. Preziosi sort douze millions pour faire revenir son buteur prodige au Genoa, remonté à toute allure vers la Serie A. Le même prix encaissé par Saragosse pour David Villa trois ans plus tôt. Le prix d'un matador qui commence à se faire un nom, à force de faire danser les défenses des plus gros taureaux d'Espagne pour y planter des banderilles.

Des buts dans la Botte

Avec Gasperini au gouvernail et Motta à la salle des machines, Milito et le Genoa volent sur les flots de la Serie A. Au soir d'un derby perdu avec la Samp', Antonio Cassano ne s'y trompe pas : « c'est l'un des cinq meilleurs attaquants du monde » déclare un FantAntonio qui confirme que dans la Botte, il est de ceux qui voient tout avant tout le monde. Comme à Saragosse, Diego flirte avec la C1 et le titre de capocannoniere. Deux désirs ardents qui tournent la tête au moment du baiser. A la fin de la saison, Il Principe parvient tout de même à emballer la C1 en signant à l'Inter en même temps que Thiago Motta. En tout début de mercato, cette fois-ci. Tout ça avec un dernier compliment de son ex, écrit sur une banderole déployée à Luigi Ferraris : « C'est mieux de te voir partir que de ne jamais t'avoir connu. »

C'est le début de l'année la plus folle de la Pazza Inter. Après quelques entraînements en commun en tournée en Etats-Unis, Ibrahimovic préfère partir « pour soulever la C1 », tandis que Mourinho reste pour la gagner. Eto'o, Sneijder, Lucio, Motta et Milito débarquent à Meazza. En juillet, Milito se présente aux tifosi intériste à l'occasion d'un derby estival aux Etats-Unis : un doublé et trois petits ponts sur Gattuso... Il Principe bouclera l'année avec 30 buts en 52 matches. Surtout, il prendra la plume au bout du pied pour écrire les lignes les plus folles de l'épopée bleue et noire.

Diego avait marqué partout. En Amérique et en Europe, en D1 et en D2, en Espagne et en Italie. Restait à franchir cette étape qui devait l'emmener sur le toit du football mondial. À trente ans, Milito a découvert la Ligue des Champions, mais cette année-là, c'est surtout la Ligue des Champions qui a découvert Milito. Un premier but contre Kiev en phase de poules, et puis un festival qui commence en 2010. Chelsea : un but. CSKA : un but. Barcelone : un but et deux assists. Le Prince est royal. Grâce à Mourinho, comme il l'explique dans une interview au Gráfico : « À la mi-temps d'un match contre Cagliari, on perdait 0-1. Mourinho s'est adressé à moi, très direct comme à son habitude : ‘Diego, tu ne peux pas jouer comme ça, tu es en train de te promener'. Dix minutes après la reprise, on mène 2-1. » Faut-il vraiment préciser le nom du double buteur ?

Diego, la Bambina et le Capitano

Au printemps, Diego est l'homme de toutes les finales. La première étape vers le Triplete se fait pourtant dans son canapé. Et c'est Javier Zanetti, invité chez les Milito, qui la raconte dans sa biographie : « Paula était partie en Argentine ce soir-là. Diego m'a appelé et m'a dit ‘Pupi, je ne résiste pas à toute cette tension. S'il te plait, viens voir le match à la maison. On commandera une pizza.' J'ai accepté l'invitation et je suis allé chez Diego : il était avec sa femme et sa petite fille. On s'est installé sur le divan, devant l'écran. En première mi-temps, il n'y en avait que pour la Roma. Totti avait marqué le 1-0 et aurait pu doubler la mise sans un miracle de Storari. ‘La Roma a les nerfs à fleurs de peau', ai-je dit pour tenter de garder le moral. Milito tirait une tête de six pieds de long : ‘Négatif Pupi, négatif. Qu'est-ce que je t'avais dit ? Ils vont gagner le Scudetto, il n'y a rien à faire. Le 2-0 est dans l'air.' […] Le match a repris. Un match différent. La Sampdoria attaquait sans cesse. La petite fille, malgré le volume de la télévision, s'était endormie sagement dans les bras de son papa. Alors, la mère murmura : ‘Diego, la petite s'est endormie, donne-la moi, je vais la mettre au lit.'

« Très sérieusement, Diego Milito, père le plus attentionné et le plus aimant qui soit, un homme sérieux et intelligent, catholique pratiquant, serre sa fille contre lui en disant : ‘Même pas en rêve Sofi, à peine l'ai-je prise dans mes bras que le match a changé. La petite reste ici, dans les bras de son papa.' Quand la Sampdoria a égalisé, on a hurlé comme dans la curva. On a rapproché le divan de la télé, et Milito a serré sa fille plus fort dans ses bras. ‘Allez Diego, s'il te plait, laisse-moi au moins la changer' insistait sa femme. Et il répondit, sans même la regarder : ‘Ils ont marqué le 1-1 quand elle était dans mes bras, Sofi. Ma fille dort ici avec moi jusqu'à la 90e, capito ?'

« Ranieri tente alors le tout pour le tout. La Roma joue avec quatre attaquants. Chez les Milito, l'ambiance est infernale. La petite ouvre les yeux brutalement. ‘Tu vois, maintenant elle se met à pleurer. Donne-la moi, je te dis, je vais la mettre au lit' insiste la maman. Mais Diego, l'évitant comme il esquive le tacle d'un latéral adverse, réplique : ‘Mon amour, pas de lit, pas de lange, pas de pleurs : la petite est très bien ici, dans mes bras.' Et la fillette, fière de son papa goleador, a eu un sourire béat, posant sa petite tête sur son bras. »

« Cinq minutes plus tard, Burdisso et Riise perdent la trace du Pazzo (Giampaolo Pazzini, ndlr), qui fait 2-1 pour la Sampdoria. On commence à calculer, montre en main. Coup de sifflet final. Roma-Sampdoria, 1-2. Nous étions de nouveau en tête, maitres de notre destin, à trois journées de la fin. Diego Milito rendit la fille à sa mère, non sans lui avoir donné un énorme baiser. ‘Sofi, mon amour, la voilà. Merci ! C'est elle qui a gagné ce match !' Le destin avait fait son œuvre et encore aujourd'hui, Diego Milito reste persuadé que c'est cette embrassade fatale avec sa petite fille qui a piégé la Roma. »

Quatre buts qui valent trois titres

Propulsé par la bambina, Diego Milito ne s'arrête plus de marquer. Toutes les finales sont les siennes. Quatre buts qui valent trois titres. Un solo fantastique contre la Roma pour la Coppa, un but contre Sienne synonyme de Scudetto. Et puis, cette nuit madrilène. Le 22 mai devait fatalement être le jour du 22. Mis sur orbite par Sneijder, Milito file droit au but, feinte une première frappe pour agenouiller Butt avant de l'exécuter froidement. Un but de professionnel.

Sur le deuxième but, il y a plus de fantaisie. Un crochet digne d'un uppercut qui met Van Buyten K.O. debout. Spectaculaire, mais réalisé uniquement pour se rapprocher du but. Cette année-là, Milito voit toujours le but. Son jeu se fait à vol d'oiseau, avec tous ses mouvements dirigés vers la cage. Un crochet, un intérieur du pied, et une Ligue des Champions. À Bernabeu, Milito n'a tiré que deux fois en quatre-vingt dix minutes. C'est la nuit du Prince. Quelques heures de gloire, avant un retour trop rapide dans l'ombre.

Maradona lui offre bien son premier Mondial, mais le Prince, incontestablement meilleur attaquant du monde en 2010, doit se contenter de deux pâles apparitions dans l'ombre de l'armada offensive argentine. Benitez remet l'Eto'o besogneux de Mourinho dans la lumière, et sape l'aura d'un Milito oublié par la FIFA au moment de sortir les noms des 23 candidats au Ballon d'Or. Sir Alex Ferguson a beau déclarer que l'argentin est l'homme de la saison et le favori pour le sacre individuel, l'homme dont les buts valent trois titres est finalement oublié au profit d'un Gyan symbole du Mondial africain. Le Triplete est ramené au génie de Mourinho, au sacrifice d'Eto'o et aux éclairs de Sneijder. Milito, lui, n'est qu'un sombre exécutant. Un homme de main que l'on paie pour faire le sale travail sans attirer la lumière et les caméras sur lui. Un joueur hors-champ, aux appels de balle télépathiques plus que télégéniques.

Blessures et retours

Milito s'effondre dans l'anonymat et les blessures. « Depuis qu'il n'était pas dans les nominés de 2010, le Ballon d'Or a perdu sa crédibilité » répond Cambiasso quand on le questionne sur le prestigieux trophée. Il Principe disparait, mais ne réapparait plus pour pousser les ballons au fond. Son seul but en C1 est marqué contre son camp, et le titre de champion du monde des clubs tempère à peine sa victoire au Bidone d'Oro, devant Krasic et Amauri.

Mais Diego veut s'en aller comme un Prince. Son troisième but en cinq derbys est le signe de la résurrection. Un quadruplé contre Palerme, un triplé contre le Genoa, un autre face aux cugini : Il Principe boucle la saison 2011-2012 avec vingt-quatre buts, presque tous marqués au second tour. Le professionnel est de retour, et le Milan reste sa victime préférée. A cette époque, en huit matchs contre les rossoneri, Milito affiche le bilan extraordinaire de 8 buts et 5 assists, périodes Genoa et Inter confondues. Il est aussi le pire souvenir d'Abate, qui n'aura finalement jamais trouvé la solution face à ses appels. Les buts s'enchainent, et Milito abat un Juventus Stadium réputé imprenable. L'Argentin a ressuscité, jusqu'au 14 février. Pour la Saint-Valentin, Il Principe offre ses ligaments à la pelouse un soir d'Europa League contre Cluj. Les frissons accompagnent les bruits de fin de carrière dans les tribunes.

Le 22 septembre dernier a des airs d'énième retour. Monté au jeu contre Sassuolo, Diego Milito marque deux fois. Les deux dernières. Le Prince n'a plus la force d'accomplir ses idées. Ses crochets sont toujours dans ses yeux, mais n'arrivent plus assez vite jusqu'à ses jambes. Contre Bologne, il rate même le seul penalty de la saison de l'Inter. Alors, Milito s'en va finalement par la petite porte. Même ses adieux sont en demi-teinte, assombris par l'au revoir royal réservé par Meazza à son immense Capitano (à lire, "On a dit adieu à Javier Zanetti"). Non, Diego n'aura jamais eu le premier rôle.

Sous les couleurs d'une Inter qui s'enflammait pour les passements de jambe du Fenomeno ou les obus de l'Imperatore, Diego Milito n'aura jamais eu l'aura de ses illustres prédécesseurs. Les Brésiliens donnaient du spectacle quand Milito ne pouvait offrir que des buts. Il n'était pas le plus rapide. Ni le plus technique. Certainement pas le plus fort. Mais peut-être bien le plus grand. C'était Il Principe, tout simplement.

par Guillaume

à lire : la rubrique Un Jeu de Héros

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9 réactions sur 2 pages Précédent 1/2 Suivant ;
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  • Message posté par stankogus (150) le 27/06/2014 à 16:34
      

    Ca me rend nostalgique de lire ces lignes, on a envie qu'elles ne se terminent jamais tellement c'est beau
    L'article met tres bien en exergue le génie d'un mourihno versus la débilité d'un maradona. L'un savait, par les mots, tirer le meilleur de son joueur, quand l'autre lui préférait Higuain et Tevez face aux déménageurs de la défense centrale allemande. N'importe quoi, meme mes frangins juventini n'auraient pas osé.
    au final, on peut le dire, Inzaghi, c'était le milito des pauvres. La même obscession du but, mais franchement pas la meme classe

  • Message posté par stankogus (150) le 27/06/2014 à 16:34
      

    Ca me rend nostalgique de lire ces lignes, on a envie qu'elles ne se terminent jamais tellement c'est beau
    L'article met tres bien en exergue le génie d'un mourihno versus la débilité d'un maradona. L'un savait, par les mots, tirer le meilleur de son joueur, quand l'autre lui préférait Higuain et Tevez face aux déménageurs de la défense centrale allemande. N'importe quoi, meme mes frangins juventini n'auraient pas osé.
    au final, on peut le dire, Inzaghi, c'était le milito des pauvres. La même obscession du but, mais franchement pas la meme classe

  • Message posté par Matt78400 (2751) le 27/06/2014 à 17:15
      

    Merci ... :'(
    Hâte de le revoir sur les pelouses de Primera à la reprise !

  • Message posté par Lothaire (4208) le 27/06/2014 à 17:38
      

    Superbe !

    Diego est un grand joueur. Qui d'autre que lui a claqué un doublé en finale de C1 sur les 15 dernières années ? Inzaghi.

    Toujours là dans les grands rendez vous, pas besoin de 10 occasions pour marquer, un joueur qui ne sera jamais reconnu à sa juste valeur.

  • Message posté par cana bis (43) le 27/06/2014 à 18:44
      

    Guillaume, t'es mon héros!


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