Faute Tactique

17/04/2012

Arrivé pour 40M€ à l’Atlético Madrid pour reprendre le numéro 9 du grand Diego Forlan avec les sous de la vente du génial Kun Aguëro, Falcao avait la pression. Neuf mois plus tard, El Tigre colombien s’est imposé comme l’une des références de la Liga sans pour autant convaincre son public, lui reprochant de ne pas « savoir jouer au football ». Car Falcao ne joue pas, il marque ; comme les autres purs buteurs Huntelaar, Gomez, ou encore Higuain. Comme eux, il ne trouve pas vraiment sa place dans le football de 2012 que dominent les attaquants ultra-complets que sont Messi, Cristiano, Rooney, Zlatan ou Van Persie, et ce malgré des stats comparables. N’y a-t-il plus de place pour les purs buteurs dans le football européen de 2012 ? Considérés par certains comme le Mal absolu et par d’autres comme les sauveurs d’une certaine idée du football, FT revient sur le désamour du public à leur égard.
Portrait du colombien à la double casquette d’héritier de Zamorano et d’Inzaghi, et réflexion sur le peu d’écho que trouvent ses buts, aussi nombreux soient-ils.



« Qué cabrón, ce mec ne sait même pas jouer au football »

Rappelez-vous, l’arrivée du matador colombien à Madrid l’été dernier avait été accompagnée de nombreux doutes. Les colchoneros attendent un investissement important depuis des années, et du jour au lendemain quarante millions sont dépensés sur un colombien de la Superliga portugaise qui avait coûté trois petits millions deux ans plus tôt. Pas simple de débarquer dans ces conditions, surtout quand la mission est de faire oublier Forlan et Aguëro. A l’époque, un chauffeur de taxi colombien installé à Madrid nous avait confié que Falcao allait se faire bouffer en Europe, « lui qui vient du paradis Santa Marta, là où tout le monde est beau et gentil ». Mais depuis, Falcao s’est imposé. En 29 matchs de championnat, il marque 22 fois, soit un taux hallucinant de 50% des buts de l’Atlético. Ajoutez à cela 8 buts en Europa League (sur 17 tirs, pas mal) et cette faculté à marquer dans les rendez-vous importants (Barça, Real Madrid, Bilbao, Lazio, Udinese) et vous vous rendrez compte de la super saison du colombien. Même Shakira avait mis plus de temps à conquérir le marché espagnol. Ainsi, si vous ne regardez que les résumés des matchs de l’Atlético, vous êtes sans aucun doute convaincu de l’apport de l’avant-centre. Une carrure et des stats de franchise player, les paillettes, ce beau numéro 9, Falcao doit logiquement régner sur la partie rouge et blanche de Madrid, non ?

Non, car le Vicente Calderon (à lire, notre papier sur l'âme de l'Atlético Madrid) ne se laisse pas avoir si facilement. Voilà, sans exagérer, le récit d’un match d’un aficionado colchonero cette saison : répéter durant quatre-vingt minutes que Falcao est mauvais, qu’il n’est pas un vrai joueur de football, qu’il ne sait pas doser une passe ou réaliser un contrôle décent, et puis se voir finalement sauver par l’un de ses coups de têtes ou buts opportunistes dans les dernières minutes de la rencontre. « Qué cabrón ! » s’exclament-ils tous. Enfoiré, salaud, escroc pour certains, Falcao est adoré par El Cholo Simeone mais questionné par la foule. Copieusement sifflé par le Calderon en mars, le colombien en a vu d’autres douter de son football atypique : « Je ne suis personne pour juger ceux qui viennent au stade. »

Il faut dire que Falcao n’a pas le profil idéal pour le football espagnol. Une équipe qui joue avec El Tigre, elle joue avant tout pour El Tigre : que ce soit un 4-2-3-1 ou un 4-3-3, ça se termine toujours en 10-1, et tant pis pour la posesión del balón. Le Calderon n’est pas de mauvaise foi : Falcao n’est pas un attaquant complet et à côté de lui, Higuain a le toucher d’un meneur de jeu. D’où cette dépendance envers la création des trois artistes Adrian, Arda Turan et Diego qui sont devenus les véritables héros du public. Des ingrats, vous pensez ? « Personnellement j’ai essayé d’aider l’équipe en mettant des buts, surtout, ce qui est la raison pour laquelle on m’a fait venir. » dit le colombien. Le « surtout » est assez génial pour être souligné : si Falcao ne sait faire qu’une seule chose, il le fait très bien. Ses 72 buts en 84 matchs avec Porto n’ont pas été marqués par hasard.

Un spécialiste, un goleador, rematador, matador… Falcao, arrivé à 14 ans dans le centre de formation du River Plate, est fait de asado argentino. 177cm de force, d’agilité, de détente verticale incroyable (photo) et d’opportunisme. Le colombien s’impose à la fois comme le véritable héritier de la lignée des derniers grands goleadores sud-américains que sont les Zamorano, Batistuta ou Crespo, mais aussi comme un survivant de ces vieux renards de surface dont la mort était annoncée. Né dans la même ville que le génial Carlos Alberto Valderrama, Falcao est aussi intraitable avec les défenses européennes que Gabriel Garcia Marquez a été critique avec la politique en Colombie. El Tigre a tous les atouts pour devenir un attaquant mythique : le numéro 9, des célébrations sympas, des tonnes de buts, des titres, ce côté sauveur qu’ont les joueurs qui sont là quand tout va mal, et puis enfin cette tête de lover de telenovela et ces cheveux longs qui alimentent le folklore de l’avant-centre sud-américain qui fait chavirer les cœurs. Mais voilà, de nos jours il faut croire que cela ne suffit plus pour séduire les foules…

Les raisons du désamour des buteurs à l’ancienne

Non, en 2012 le football n’accroche pas avec Falcao. Et il n’est pas le seul mal-aimé. Les Gomez (97 buts en 104 matchs depuis deux saisons), Huntelaar (48 buts en 51 matchs cette saison) ou Higuain (qui a la stat hallucinante de 21 buts sur 54 tirs en Liga cette saison, 39% de réussite !) n’ont pas plus de crédit. Le constat est simple : marquer des buts ne suffit plus pour être considéré comme un très grand attaquant. Prenons la liste des meilleurs attaquants au monde : Messi, Zlatan, Rooney, Van Persie, Cristiano, Aguëro, ou même Tevez, Luis Suarez, Torres, Cavani, Robben ou encore Benzema (liste non exhaustive), des joueurs qui non seulement marquent beaucoup mais qui savent faire bien plus. Ils jouent à la mène, participent à la construction, peuvent évoluer très loin de la surface, dans l’axe ou sur l’aile, lâchent des assists, des diagonales.

En fait, nous avons assisté durant les années 1990 et 2000 à la naissance d’une génération d’attaquants capables de tout faire (les Ronaldo, Rivaldo, Sheva, Raul, Henry, Totti, Eto’o, Adriano, etc.) qui a fini par tuer les vrais tueurs, produisant des combos 7-9-10-11 que sont devenus les Messi et les Cristiano. Quand Falcao plante 38 buts en 42 rencontres en 2010-2011 pour Porto (quatre titres), il est dit qu’il ne sait faire que des têtes. Pipita Higuain est annoncé sur le départ à Madrid, malgré une efficacité incroyable, victime de la polyvalence d’un Benzema qui « participe plus au jeu ». Gomez et Huntelaar sont des joueurs « chanceux », n’est-ce pas ? Il faut croire que Gerhard Muller n’a pas laissé un héritage très positif. Une évolution du football ? Certainement. Une concurrence plus rude pour jouer près des buts ? Sans aucun doute. Mais pourquoi ce désamour ? La reconnaissance de ces génies unidimensionnels a deux facettes : celle du public, faite d’amour et de popularité, et celle de leurs entraîneurs, faite de temps de jeu et de confiance.

Pour ce qui est de l’amour du public, les vautours ont clairement du mal à séduire. Leur mojo est parti. Il suffit de comparer la réaction du spectateur à l’action de l’attaquant moderne et à celle du buteur à l’ancienne pour comprendre pourquoi.

L’attaquant moderne qui a la finesse des gestes d’un meneur de jeu sait caresser la balle, dribbler en douceur, brosser le ballon d’une façon si plaisante que nous ne nous lassons pas des ralentis de ses buts. C’est beau, cela fait sourire, cela fait plaisir. Parfois, en admiration totale devant une action, nous pouvons même tenter d’anticiper le prochain geste de cet attaquant moderne, avant de se laisser surprendre et guider par son talent angélique. Le temps se suspend lorsque le stade admire la trajectoire de ce ballon qui contourne les gants du gardien pour aller se loger dans la lucarne opposée, aussi bien pour le supporter adverse que pour le spectateur neutre. Parfois, le seul fait de regarder le gros plan sur la chaussure réalisant un petit pont lors d’un super ralenti fait émerveiller le peuple. Le talent à l’état pur. La joie.

A l’opposé, le geste du pur buteur est fait d’une seule touche de balle, ou deux s’il y a contrôle. Ce geste est sec, rapide, inattendu, moche, terrible, méchant, cruel. Imaginez que le ballon traîne dans la surface de votre équipe, il passe le premier poteau, vous frémissez, il continue sa course, vous êtes terrifiés, mais personne ne le touche, vous reprenez vos esprits, vous vous apprêtez à souffler un peu lorsqu’au fin fond du second poteau, là où vous ne pensiez qu’il n’y avait plus aucun danger, là où personne ne devrait se trouver par raison, un bout de pied (ou autre) vient pousser le cuir au fond des filets. Tragique, diabolique, d’une brutalité inouïe ! En plus, le ballon n’est jamais bien touché, le gardien arrive toujours à toucher le cuir sans jamais en dévier la trajectoire, la sphère trouve forcément le moyen de passer entre les deux cuisses du défenseur central adverse là où il n’y a physiquement pas assez de place ! L’impuissance de l’homme bon face à la cruauté du football. Si nous étudions ce match de football comme une tragédie, ce but diabolique ne rentrerait pas dans l’analyse de la « machine infernale » de Cocteau : il n’y a pas d’engrenage tragique, pas de mal entraînant le mal, pas d’erreur défensive entraînant une autre et donc un but encaissé. Nous serions plutôt dans le fameux « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien » de La Haine. Accepter de jouer face à un tel buteur revient à accepter l’inévitable, et attendre, attendre, attendre, jusqu’à la chute.

Ce buteur va alors courir à toute vitesse vers un côté du terrain, comme un fou, un taré, un possédé, preuve ultime que ces actions sont dessinées par le diable. Pire, parfois le ballon ne touche même pas les filets. Il passe alors lentement la ligne et s’arrête au milieu du but. Comme s’il n’y avait pas eu but, comme si le tableau d’affichage nous mentait, nous riait au nez. Pas de bruit, pas de secousse émotionnelle provoquée par le mouvement des filets, mais juste un fait : le ballon a passé la ligne. « Ça compte, ça ? », demanderait un enfant. Enfin, si jamais cet attaquant cruel ose avoir la dégaine subtile d’un Pippo Inzaghi, vous avez alors l’impression de vous être fait violer par le Mal incarné. D’ailleurs, cela n’est pas seulement désagréable pour vous, mais bien pour tout spectateur neutre qui voit ce spectacle en se disant : « quelle horreur, ce genre de choses ne devrait pas arriver ». Dans ces moments-là, vous vous dites que la question n’est pas de savoir comment Inzaghi a pu « naître hors-jeu », mais plutôt pourquoi il est né tout court ! Préférez-vous perdre une finale de LDC comme Manchester en 2011 ou comme Liverpool en 2007 ?

Quant à la confiance des entraîneurs, là aussi nous pouvons observer une évolution, et celle-là nous ne la comprenons pas. Pourquoi Allegri ne met pas Inzaghi sur la liste Champions League du Milan cette saison quand nous savons tous ce que Pippo aurait pu apporter face au Barça ? Beaucoup de choses ont été racontées sur les exploits de Kaka et Seedorf lors de la LDC 2007, mais si Inzaghi n’avait pas été là… Pourquoi n’a-t-on pas réussi à convaincre Trezeguet de terminer sa carrière en Ligue 1 ? Et pourquoi Blanc ne l’emmenera-t-il pas à l’Euro ? Si Huntelaar et Klose jouent à la pointe de l’attaque de leur sélection, il doit y avoir une raison. Pourquoi Aulas n’avait-il pas un Brandao à faire rentrer samedi soir ? Le talent du buteur-inné est finalement peut-être trop négligé dans la détection des talents. Ou alors, dans ce football où les coachs cherchent à avoir le contrôle le plus total sur tous les éléments, ont-ils peur ? Peur de ne pas pouvoir contrôler ce Mal incontrôlable ? Peur de ne pas pouvoir expliquer pourquoi le nombre de buts de ces êtres n’est pas proportionnel à leur nombre d’heures d’entraînement ? Il n’y a pas de réponse générale. Certains buteurs trouvent un certain temps de jeu dans certains systèmes de certains coachs pour certains matchs dans certaines compétitions, et c’est suffisamment incertain comme cela.

Mais ce qui ne changera jamais, c’est la finalité du football : mettre le ballon au fond des filets plus de fois que l’adversaire, peu importe le nombre de passes réalisées ou les statistiques de possession de balle. Si le football est un sport unique, c’est aussi grâce à ces joueurs uniques. Au tennis, au rugby, au basket, au hand, il est rare qu’un camp bien plus faible que l’autre parvienne à l’emporter. Dans le football, tout est possible. Faire passer un ballon rond derrière une ligne blanche, rien de plus. Pour ça, vous pouvez avoir besoin de tactiques élaborées, de dribbles fantastiques, de courses impressionnantes, ou alors juste d’un bout de pied, cuisse, mollet, hanche ou tête qui traîne quelque part dans la surface au bon moment.

Notons que nous pouvons malheureusement observer la même évolution en ce qui concerne les joueurs de tennis jouant systématiquement le service-volée. Stefan Edberg le magnifique avait cette même façon de « tuer » le point cruellement.

Quel destin pour Falcao ?

L’Atlético est actuellement neuvième de Liga à six points de la zone de la Ligue des Champions. Les saisons moyennes aux gros parcours en Europa League, Falcao les connaît déjà. Ses talents exceptionnels auront du mal à rester dix ans à l’Atlético, sauf investissement massif à venir, ce dont nous sommes clairement en mesure de douter. Quelle sera alors sa prochaine destination ?

Falcao n’ira vraisemblablement ni au Real ni au Barça. Pas assez complet, pas assez joueur pour les deux géants, qui préfèreront sans aucun doute investir sur la polyvalence d’un Kun, d’un Mata ou d’un Tevez. En fait, Falcao représente tout ce que détestent les Espagnols dans le football argentin (et italien) : l’opportunisme, la philosophie du « une action suffit », l’anti-possession. Du coup, sans vouloir manquer de respect envers la Bundesliga, il reste l’Angleterre et l’Italie. Nous pourrions nous tromper, mais un colombien en Angleterre, malgré les sous de la Barclays, ça n’est pas très sérieux. Juan Pablo Angel est d’ailleurs l’exception qui confirme la règle. D’où cette conclusion inévitable : Radamel, nommé après le vrai Falcao de la Roma, a pour destin de venir exercer ses talents de killer en Serie A. Et de devenir le nouveau Batigol de la Roma, le Bierhoff du Milan, le Trezegol de la Juve, le Crespo de la Lazio ou encore le Zamorano de l’Inter. Dans le pays où les buteurs sont d’autant plus vénérés si leur talent se limite à la mettre dedans, personne ne lui en voudra pour des passes ou des contrôles approximatifs. Klose ne lui dira pas le contraire.


Markus

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Twitter

Suivez FAUTETACTIQUE.com sur Facebook


Votre compte sur SOFOOT.com

13 réactions sur 3 pages Précédent 1/3 Suivant ;
Poster un commentaire

  • Message posté par Johnny Dramma (536) le 17/04/2012 à 13:18
      

    Bravo, superbe article, et qui est dans le vrai.

  • Message posté par Trap (4659) le 17/04/2012 à 13:45
      

    Beaucoup de plaisir à vous lire encore une fois.

  • Message posté par jobse_ (1) le 17/04/2012 à 13:59
      

    Article incroyablement bien rédigé, j'ai adoré, du début à la fin...
    Euh parcontre la référence à Stefan edberg c'est quand même pousser le bouchon un poil trop loin, c'est plus l'inverse qui se passe dans le tennis avec l'avènement de joueurs moches sans réelle imagination dans le jeu (nadal, rodick, djoko, et les espagnols en général )

  • Message posté par Jaep (252) le 17/04/2012 à 14:08
      

    Excellent article !

  • Message posté par Denoueix-touch (334) le 17/04/2012 à 14:09
      

    Je vois dans cette évolution du rôle de l'attaquant plutôt matière à réjouissance, car elle prouve selon moi le déclin d'une pensée "sociologique et politique" celle de la prédominance de la conception anglo-saxonne de la vie et de toute ses composantes sport y compris du moins en occident(le football étant un précurseur puisqu'il n'est pas pris au sérieux quant on fait une analyse socio politique donc libre d'expérimenter différent paradigme), en clair c'est un retour vers une conception plus méridionale de la vie qui rejette en bloc la sacro-sainte idée libérale de l'utilitarisme comme point cardinale, en clair le geste ne doit plus être simplement utile il se doit aussi de flatter d'autres sentiments (intellectuels ou autres).
    Ce n'est pas anodin que ce soit les argentins ou les colombiens qui ont cette culture de buteur unidimensionnel ce sont des pays à forte influence gringo et les italiens ont en eux les restes d'un passé tourné vers l'Empire des césars (Benito tu m'entends?) qui était plus utilitariste et sclérosé qu'on bien voulu nous faire croire les génies de la renaissance.

    Pour moi le foot rentre donc plus dans une ère de maturité avec l'avènement de ce football de technique et de possession, même si les serial buteurs à l'ancienne peuvent parfois débloquer des situations (donc leur disparition totale n'est pas souhaitable), mais je comprend le public du Calderon qui ne s'enthousiasme pas pour Falcao, va on faire une ola pour un plombier qui fait juste son job sans plus? Non. En clair on à face à face deux visions du monde, celle de l'ouvrier et celle de l'artisan.


3 pages Précédent   Suivant :
Poster un commentaire