Faute Tactique

26/02/2013

Dimanche 17 février, Adriano Leite Ribeiro a fêté ses 31 ans. Loin de l’Europe, de la Seleçao, du football qui compte et de ce Mondial 2014 qui aurait pu être le sien. Adriano, c’était des dribbles et des frappes, des explosions de joie, des célébrations rageuses et un grand sourire. Mais aussi des pleurs, de la honte, de la tristesse, des rails de « gros sel », des bouteilles et des réveils qui sonnent encore. Retour sur le souvenir laissé par celui qui peut être considéré comme le meilleur footballeur brésilien né dans les années 1980. Un pied gauche qui valait 100 millions.

Le 14 août 2001, l’Inter est invitée à jouer le trophée Bernabéu contre le Real Madrid. Adriano a quitté Vila Cruzeiro et rejoint l’Inter pour un été, avant d’aller faire mûrir sa patte gauche à Florence et Parme. Plus tard, il deviendra « l’Imperatore di Milano ». Mais en cette soirée d’été madrilène, il entre à huit minutes de la fin. Petit pont à Karanka, crochet mortel devant Fernando Hierro. Et ce coup-franc terrifiant de 150km/h sous la barre de Casillas. Adriano repousse déjà certaines limites. Le correspondant du Corriere della Sera à Madrid écrira alors : « Peut-être était-ce une hallucination, mais hier soir, à la 39è minute de la seconde mi-temps, on a cru que Ronaldo jouait pour l’Inter (blessé depuis un an, ndlr). Ce n’était pas lui, mais un autre qui a montré en huit minutes, si c’est possible, qu’il peut être encore meilleur ». « Si possible ». A l’époque, Ronaldo est le plus grand phénomène du football mondial. Adriano arrive et fait croire au miracle : et s’il y avait encore plus fort ? Et si le Brésil pouvait avoir couvé un animal encore plus dominant?

L’arrivée au pouvoir

Entre 2003 et 2006, Adriano bouleverse le monde du football comme une véritable météorite. Les hiérarchies sont alors bien établies. Il y a la génération des Ronaldo, Henry et Shevchenko, et la montée en puissance de certains jeunes comme Zlatan et Eto’o. Quand Adriano se révèle, il tape dans le haut du panier. On le surnomme l’Empereur, et son sacre consiste à bouleverser l’ordre des choses, en Europe, mais aussi en Seleçao. Soudainement, le numéro 7 du maillot auriverde devient plus attrayant que le 9 de Ronaldo. Evidemment, la nouveauté est toujours intrigante, mais Adriano apporte quelque chose que l’on n’avait plus vu depuis le Ronaldo pré-1999 : la violence. Voir jouer Adriano, c’est être balancé au fond de son canapé sans pouvoir réagir. Un joueur d’une violence inouïe, capable de déboîter n’importe quel défenseur d’un seul coup d’épaule, et d’exploser les filets de sa frappe de balle exceptionnelle (ce but contre l'Atalanta…).

Adriano, c’était des courbes que l’on pensait avoir oubliées. La frappe de Rivaldo, avec encore plus de puissance. Et pas seulement. Une puissance physique hors-norme, que l’on pourrait qualifier de « puissance technique ». Adriano avait tout. De la même génération, on peut comparer avec Zlatan Ibrahimovic et Samuel Eto’o. Ibra n’a jamais de jeu de tête, Eto’o n’a jamais eu la puissance (ni le jeu de tête, d’ailleurs). Pas Adriano, qui n’avait aucune faiblesse. La frappe de balle de celui qui a appris à jouer pieds nus. Le jeu en déviation. La finesse brésilienne. Le sens du jeu d’un danseur qui connaît la musique. Et puis aussi le jeu de tête. Adriano enchaînait roulettes, coups d’épaule, coups-francs, buts sur corner, traversées du terrain et on se demandait tous où il s’arrêterait. Et puis cette force ! Encore aujourd’hui (à 2min50), c’en est presque comique…

Un pied gauche à 100 millions

Ne nous trompons pas, Adriano a eu le temps de concrétiser son potentiel. En 2004/2005, Adriano marque 10 buts en Ligue des Champions et fait dire à Abramovitch qu’il dépenserait bien 100 millions sur l’attaquant du futur. Le Brésilien porte le numéro 10, non pas celui du meneur de jeu, mais celui du meilleur joueur de son équipe. Lors de la Copa América 2004, l’Europe voit jouer un ovni. Un titan. Adriano finit meilleur buteur (7 buts) et marque en finale. Même en 2006/2007, Ibra allait se placer sur un côté et servait l’Empereur. Surtout, Adriano nous a laissé des images marquantes. Forcément, le premier réflexe est de penser à cet enchaînement roulette-petit pont à l’aveugle contre Valence. Ce but complètement dingue contre Pérouse : 360, feintes de corps, petit piqué. Cette frappe sur la transversale contre Palerme, qui revient aux trente mètres. Et puis tous ces buts décisifs. Le doublé du Derby de décembre 2005 marquera certainement l’apogée de sa carrière. Enfin, il y avait ces célébrations qui feraient passer celles de Balotelli et Hulk pour de vulgaires remakes. D’ailleurs, le but de Cristiano contre Porto (trophée Puskas 2009) n’est qu’un remake de celui d’Adriano contre la Roma.

Le numéro 9 qui manque à la Seleçao

Adriano a fêté ses 31 ans. L’âge de la maturité, l’heure d’affronter les derniers défis. Au même âge, Ibra et Eto’o sont capitaines de leur sélection. De 2003 à 2006, Adriano marque 22 fois en 29 matchs. En tout, cela fait 29 buts en 52 matchs pour la Seleçao. Pour comparer, Ronaldo aura planté 62 fois en 98 rencontres. Des ratios comparables : 0,56 contre 0,63 but par match. Mais ces défis, cela fait longtemps qu’Adriano les a abandonnés. Aujourd’hui, le Brésil est plein de promesses, mais manque cruellement de champions. Neymar, Oscar et Lucas sont tous les trois en train de confirmer leurs grandissimes capacités et de faire oublier Kaka et Robinho. Seulement, devant, cela fait longtemps que c’est le vide. Fred a joué en février contre l’Angleterre. Luis Fabiano était titulaire en Afrique du Sud. Une attaque Neymar-Oscar-Lucas derrière Adriano, cela aurait fait trembler la terre entière. Cela aurait pu valoir une Coupe du monde.

La mort du père

Mais non. A la fin de l’année 2004, son père meurt subitement de problèmes cardiaques, à 44 ans. Adriano tient le coup six mois, un an. Puis sombre. « Avec la mort de mon père je suis tombé dans une grave dépression que seul l’alcool arrivait à me guérir. Je n’étais heureux que quand je buvais. Et je n’arrêtais jamais de boire. Tous les jours, j’arrivais saoul à l’entraînement. Je sortais tous les soirs et je ne dormais jamais de peur de ne pas me présenter à l’heure. Sauf que j’arrivais dans un état pitoyable. On m’envoyait alors dormir à l’infirmerie et on disait aux journalistes que j’avais un problème musculaire. La situation était insoutenable jusqu’à ce que j’entre en conflit avec Roberto Mancini. » En 2007, Adriano part se refaire une santé au Brésil avec Sao Paulo. Puis revient sous les ordres de Mourinho. On joue la saison 2008-2009. Mourinho est perçu comme un dernier espoir. « Seul lui peut retrouver l’Adriano que l’on a connu », se dit-on.

Résultats : des assists, quelques buts (cinq), et une impression de croissance. Finalement, l’histoire se joue sur quelques centimètres. Ceux d’un poteau à Old Trafford. Ibra est alors titulaire pour le huitième de finale retour 2009 de la C1. Zlatan bute sur son pire ennemi, la phase finale de la LDC. Alors qu’il a une tête toute faite, le ballon rebondit sur la barre. José comprend : Adriano entre en jeu, avec ses kilos en trop, mais aussi son brin de folie. Tant pis si c’est Old Trafford. Tant pis s’il est en surpoids. Le ballon est lancé par Cambiasso. Adriano s’envole, reprend de volée. Poteau rentrant, qui ne rentrera en fait jamais assez (vidéo, à 1min22). L’aventure européenne se termine.

« De quoi, ça ? C’est du gros sel »

Mourinho s’exprime sur son cas : « Il ne s’agit pas d’un manque de discipline ou d’une plaisanterie, c’est beaucoup plus sérieux. La seule chose que je peux faire, avec tristesse et sans énervement ni critiques, c’est de ne rien dire. Nous devrons attendre et voir comment tout cela se termine pour lui, mais pour le moment je suis bien plus inquiet pour l’homme que pour le joueur ». L’occasion de revenir au Flamengo, dans son club de toujours, est inespérée. Cette saison-là, Adriano montre que même en cure de désintoxication, il est capable de remporter le championnat du Brésil et finir meilleur buteur et meilleur joueur. Une façon de rappeler à tous ce que l’on a raté. Puis vient l’échec de la Roma, tandis qu’Adriano est en plein déboire avec la justice italienne. Devant des clichés compromettants sur lesquels on le voit affalé sur une table pleine de poudre blanche, Adriano marque son dernier but italien d’une frappe à la trajectoire imprévisible, cette fois-ci en plein tribunal : « De quoi, ça ? C’est du gros sel ».

Ironie du sort, Adriano est né le même jour que Michael Jordan, le compétiteur acharné, le malade de la victoire, le fou à lier de la réussite totale. Adriano aussi avait le talent pour tout écraser. Il en a progressivement perdu l’envie, puis le mental, le physique et la force d’insister. Evidemment, Adriano restera le plus gros gâchis des dernières années. Oui, l’Imperatore aurait pu tout gagner, créer son agence, gérer l’image de Neymar et grossir une fois sa carrière terminée, peinard, comme Ronaldo. Adriano restera plutôt le gamin de Vila Cruzeiro qui a rapidement montré à tous qu’il était capable d’écraser le football mondial, et qui s’est peut-être rendu compte que ni l’argent et ni les titres n’en valaient vraiment la peine.

Markus

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15 réactions ;
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  • Message posté par OuinOuinOuin le 27/02/2013 à 12:58
      

    Merci.

  • Message posté par Dr Peter Venkman le 27/02/2013 à 13:05
      

    Une petite larme est de circonstance

  • Message posté par lcsblc le 27/02/2013 à 13:14
      Note : 1 

    Quel joueur.. Emouvant!

  • Message posté par KDurant le 27/02/2013 à 13:27
      Note : 1 

    En tant qu'adorateur de Ronaldo avec qui j'ai grandi, je ne pouvais être que conquis par Adriano.
    Ce papier me ferait presque verser une larme ...

  • Message posté par Dandyludique le 27/02/2013 à 14:02
      

    Larme

  • Message posté par youri le 27/02/2013 à 15:11
      

    Adriano: plus qu'un joueur
    L'article est excellent, on voudrait encore croire à sa résurrection si c'était possible...

    Et accessoirement, on a toujours pris l'équipe où il jouait sur PES ou FIFA, rien que pour essayer de remettre les buts qu'il claquait toutes les semaines.

  • Message posté par manu4242 le 27/02/2013 à 16:27
      

    Merci,
    Il y en a eu des monstres de ce talent la a cette epoque.
    Ca fait du bien de se les rememorer!

  • Message posté par Jarriveducalme! le 27/02/2013 à 18:21
      

    Superbe article pour un joueur qui malgré tous ses écarts le merite bien.
    sinon je me rappelerai aussi toujours de son match de dingue en finale de la coupe des confédérations 2005 face a l'argentine pour une victoire 4-1, son 1er but est juste magistrale : Décalage sur la gauche + petit saut pour esquiver le tacle echainer de son coup du fusil du gauche. JUSTE MAGIQUE.
    Ce joueur aurait mérité de pouvoir surpasser ce terrible moment qu'il a vécu, contrairement a C.ronaldo qui a reussi a s'en faire une force et je suis sur que ce gars aurait accompli une carriere a la messi ou ronaldo (les deux).

  • Message posté par Comalipa le 27/02/2013 à 18:26
      

    Excellent paplard! Le pire, c'est que même ici au Brésil on entend même plus parler de lui... Je me demande même si je préfèrais ne jamais plus entendre parler de lui, plutôt que d'apprendre une terrible nouvelle!

  • Message posté par aniagood le 27/02/2013 à 19:23
      

    Excellent article! Merci Markus

  • Message posté par saliyouyou le 27/02/2013 à 23:01
      

    merci pour cet article car adriano , malgré tout a été un joueur exceptionnel !!

  • Message posté par Hilda de Polaris le 28/02/2013 à 15:35
      

    Mon idole, je suis archi fan d'adriano, ce mec a tout compris à la vida loca !
    On a qu'une vie !
    Puis faut être honnête, je préfère avoir dans mon équipe un adriano qui pèse 100kg que d'avoir reinaldo artilheiro qui était physiquement proche d'albert banning !

  • Message posté par juventinho_88 le 01/03/2013 à 01:28
      

    Pour ce mec restera un très grand. Il m'a ft plaiz sur le terrain (bien que je sois pr la juve) et en dehors sur youtube mais surtout sur PES. J'en ai fait des victimes grace à lui !!!
    L'un des meilleurs 9 de ces dernières années pour moi

  • Message posté par rudao le 03/03/2013 à 11:15
      

    Adriano,un Garrincha des années 2000 ?

  • Message posté par Chriswillow le 05/03/2013 à 14:33
      

    Bravo pour ce papier émouvant d'un (très) grand attaquant qui, à défaut d'avoir eu la carrière qu'il méritait, nous aura fait rêvé le temps d'instants magiques...


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