Faute Tactique

06/05/2012

Retour dans le passé, plus précisément dans les années 60’, pour revivre le succès de la première émission de radio italienne ayant eu l’idée géniale de raconter en direct tous les matchs de la Serie A. Une émission révolutionnaire, qui a profondément changé les habitudes des italiens et qui continue à enthousiasmer ses auditeurs nostalgiques d’une époque qui n’existe plus.

Les deux passions des italiens

Le miracle économique. Le lancement de la mythique FIAT 500. La scène politique dominée par la Democrazia Cristiana de Giovanni Gronchi, Président de la République. Le luxembourgeois Charly Gaul qui gagne le Giro d’Italia. José Altafini qui amène le Milan A.C au sommet de la Serie A. C’est l’Italie de 1960. Une Italie bien différente de celle de maintenant. Une Italie pleine d’espoir, qui s’est remise du choc du fascisme, de la guerre, de l’occupation nazie et qui regarde l’horizon avec confiance. Un pays qui doit encore affronter le terrorisme des Brigades Rouges, des guerres mafieuses et la corruption de sa classe politique. Tout simplement, une Italie heureuse et insouciante, qui profite du développement de la société de consommation, du mode de vie occidental. D’ailleurs, de plus en plus de gens s’achètent une radio, objet-symbole de cette nouvelle société. Introduite en Italie au début du siècle, la radio est devenue le produit le plus convoité par les italiens, et ce malgré l’arrivée de la télévision en noir et blanc, encore trop chère pour la majorité des ménages. La radio est donc l’objet idéal pour se détendre à la plage en écoutant les stars musicales de l’époque, d’Edoardo Vianello à Adriano Celentano, tout comme pour suivre la vie politique du pays et écouter les débats entres les différents courants politiques de la Democrazia Cristiana, le vrai parti du pouvoir des ces années là. Sans aucun doute, la radio constitue la nouvelle grande passion des italiens.

En cette fameuse année 1960, une révolution est lancée. Par le biais de la radio, Roberto Bortoluzzi, Guglielmo Moretti et Sergio Zavoli, trois journalistes italiens de la RAI, trois inconnus, déclenchent un changement historique. Une idée simple mais géniale : mélanger les deux grandes passions de l’Italie, à savoir la radio bien sûr mais surtout, le football, et offrir à leurs compatriotes une nouvelle façon de vivre les émotions du sport national. Créer une émission qui permettrait au grand public, des ouvriers qui n’ont pas les moyens d’aller au stade aux riches bourgeois trop occupés par leur affaires pour y penser, d’écouter en direct, à travers cette fameuse radio, l’histoire préférée des Italiens : le spectacle exceptionnel de la Serie A. Tutto il calcio minuto per minuto, littéralement ‘‘Tout le football, minute par minute’’, est donc introduit un lointain 10 Janvier 1960 dans l’indifférence la plus totale. Mais, au fond de lui, Roberto Bortoluzzi sait qu’il tient dans ses mains un concept avant-gardiste qui aura un succès inégalé et, peut-être, inégalable. Lors de sa première transmission, il donne la bienvenue à ses auditeurs en leur disant : "On espère changer à jamais vos dimanches après-midi" (jour de matchs, à 14h). Inutile de dire qu’il avait raison. Les italiens tombent immédiatement amoureux et à peine quatre ans plus tard, l’émission touche son premier pic avec 6 millions d’auditeurs. Ils deviendront 22 millions à la fin des années 70’, soit presque la moitié de la population transalpine de l’époque.


Un succès invraisemblable

L’émission se base sur un concept simple et efficace. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a été exporté autour du monde et appliqué à la télé. Les journalistes de la RAI (la radio et télé publique italienne) sont envoyés dans les principaux stades de la Serie A et racontent en live, chacun leur tour, le match auquel ils assistent. Toutes les rencontres se jouent à 14h, d’où la difficulté de pouvoir gérer les événements des 9 matchs du dimanche. Les règles sont donc très strictes : chaque journaliste parle pendant deux ou trois minutes avant de donner la parole à un collègue assistant à un autre match. Son boulot est simple : résumer les actions les plus dangereuses et raconter la rencontre en direct pendant quelques minutes avant de laisser la place à un autre collègue. Le tout est dirigé par Bortoluzzi qui, assis derrière son bureau de Saxa Rubra, QG de la RAI à Rome, veille au bon fonctionnement de l’émission. Au début, il est le seul pouvant interrompre un direct pour donner la parole à un autre journaliste ayant été témoin d’un but sur un autre terrain. Puis petit à petit, l’émission évolue et les journalistes n’hésitent pas à intervenir dès qu’ils assistent à une action dangereuse. Ce concept tout con, presque élémentaire, qui montre bien comment les idées les plus simples sont souvent aussi les plus géniales, exalte les qualités journalistiques des envoyés de la RAI. Leurs voix deviennent mythiques et accompagnent les souffrances de millions de supporters lors des matchs du dimanche. La rivalité parmi certains d’entre eux, notamment entre Sandro Ciotti et Enrico Ameri, divise les italiens en deux camps. Une moitié préfère la voix profonde et rauque du romain Ciotti, l’autre l’énergie et l’improvisation du toscan Ameri.

Le succès de Tutto il Calcio Minuto per Minuto repose principalement sur la qualité des journalistes racontant les directs, mais profite aussi de l’absence de concurrence pour conquérir tout un pays. La télévision vient d’être introduite en Italie et n’aura les droits pour retransmettre les matchs de Serie A en direct qu’à partir des années 90’. Les stades transalpins des années 60′ sont plus petits que ceux d’aujourd’hui et ne peuvent contenir qu’un nombre limité de spectateurs : à titre de comparaison la Roma et la Lazio ne jouent pas à l’Olimpico mais au Flaminio, petit stade d’à peine 25.000 personnes, alors que la construction du troisième anneau de San Siro, augmentant la capacité du stade de près de 18.000 spectateurs, ne sera complétée qu’en 1990. La radio est donc le seul moyen de vivre en direct les émotions de la Serie A et suivre tous les dimanches les performances des équipes respectives. Surtout, la radio n’est pas discriminatoire. Contrairement aux abonnements au stade, elle coûte peu et est accessible par tout le monde, à tout moment. Que ce soit au restaurant, à la station service, en voiture ou à la plage, la radio informe un pays entiers de la situation au Flaminio de Rome, au Meazza de Milan, au San Paolo de Naples, au Franchi de Florence, au Cibali de Catane et à tant d’autres stades de la Botte.

Le dimanche des italiens est donc formaté par leurs traditions et leur passion pour Tutto il Calcio Minuto per Minuto. Réveil tôt, café au bar, messe à 11h, déjeuner à 13h et, enfin, à 14h tous dans le salon ou au bar du quartier pour suivre la Serie A en direct et sans interruptions. Une scène reprise maintes fois par films et pièces de théâtre italiens (ici un exemple dans le film "I 100 passi", de la minute 8.31 à la minute 8.46) et qui s’est graduellement ancrée dans l’imaginaire collectif du pays. Le foot envahit brutalement la tranquillité des ménages de la péninsule. Écouter les voix des grands journalistes de l’émission devient une habitude, presque un rituel religieux qui rassemble les italiens, qui les excite et qui les fait sentir un seul et unique peuple. Un peuple qui vit simultanément les mêmes émotions, du Frioul à la Sicile, de la Toscane à la Sardaigne. D’ailleurs, Carlo Azeglio Ciampi, ancien Président de la République, a remercié publiquement Bortoluzzi à l’occasion de sa retraite, lui disant : "Vous avez uni les italiens bien plus que n’importe quel idéal politique ou fait historique depuis l’unification de notre cher pays. Merci de coeur."


Un déclin relatif

Malheureusement, le succès n’est jamais infini. Dans les années 80′, l’explosion d’émissions télé retransmettant en différé les moments forts des matchs de Serie A, notamment La Domenica Sportiva ou 90 minuto, affaiblit la popularité de Tutto il Calcio Minuto per Minuto. Une nouvelle révolution est lancée : le foot se vit désormais devant la télé et non plus à la radio. L’arrivée des matchs de Serie A en live à la télévision dans les années 90’ semble devoir donner le coup fatal à l’émission créée par Bortoluzzi & co. Pourtant, Tutto il Calcio Minuto et Minuto limite la casse, surmonte les moments difficiles et réussit à survivre. Désormais, elle ne réunit "que" deux millions d’italiens chaque weekend, mais a réussi miraculeusement à tenir bon malgré la domination totale du petit écran qui diffuse tous les matchs d’Europe, à tout moment. L’émission continue à être écoutée dans les endroits où la télé ne peut pas (encore) lui porter concurrence : dans les voitures, les trains, les bateaux et mêmes dans les gradins des stades, où les supporters continuent à amener leur radio pour se renseigner en direct sur les scores des autres terrains. Les voix des journalistes Francesco Repice, Riccardo Cucchi et Giulio Delfino, pièces maîtresses de l’émission d’aujourd’hui et dignes héritiers de leurs illustres prédécesseurs, continuent donc à résonner dans la péninsule. Heureusement d’ailleurs, puisque la survie de Tutto il Calcio Minuto per Minuto offre la possibilité à des millions d’italiens de se plonger dans leur passé collectif, et de vivre le foot d’une manière merveilleusement nostalgique et dépassée.

Moretti, Zavoli et Bortoluzzi : si on aime autant le football en Italie, on le doit en grande partie à votre génie. Les Italiens vous seront à jamais reconnaissants.

Nous vous proposons donc quelques minutes de pur bonheur, en écoutant Tutto il Calcio Minuto per Minuto, 1ère jounée du championnat 1978/1979 : vidéo.


Ruggero

Retrouvez tous nos articles "Calcio" ICI

Suivez FauteTactique.com sur Twitter

Suivez FauteTactique.com sur Facebook


Votre compte sur SOFOOT.com

0 réaction ;
Poster un commentaire


0 réaction :
Poster un commentaire