Ballon d'air et algues vertes

Fin juillet, la plage Saint-Maurice à Morieux (Côtes d'Armor) se réveillait avec 36 sangliers canés sur un lit d'algues vertes. Désignés comme les parents de ces algues, les agriculteurs du coin ont protesté en tapant la balle, vendredi, sur la plage désormais interdite. Frissons.

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La dernière fois qu'on a parlé de sangliers et de football, c'était pour évoquer la coupe au carré d'Olivier Quint, les débordements fougueux tout en nuque longue de Cédric Elzéard et le bouc de Nicolas Sachy. Ce 12 août, la Bretagne est à son tour entrée dans le cercle, avec cette partie de ballon rond, organisée par les agriculteurs du cru, sur la plage dite désormais “des sangliers”. Coincée en bas d'une côte à 18% à vous faire exploser un Sandy Casar, d'une chapelle et d'un accès au GR 34, l'entrée de la plage Saint-Maurice à Morieux est grillagée : « Arrêté municipal n°44/2011, art. 1, la plage de Saint-Maurice est fermée en totalité pour une durée indéterminée, sauf pour les entreprises chargées du ramassage des algues vertes » . A 11h30, une centaine de personnes est déjà sur place. La Chambre départementale de l'Agriculture, la FNSEA locale et l'association des Jeunes Agriculteurs des Côtes d'Armor sont au taquet. Les stickers “Agriculteur enragé” sont distribués. Moment d'humour : « Eh, t'aurais pas des autocollants retraitée enragée aussi ? » demande une sexagénaire.

“Radio Bonheur, c'est meilleur que le chou-fleur !”

11h50. Les constrifoots, chasubles, plots et ballon arrivent. Un sosie de Robert Wurtz dégaine le sifflet pour rameuter les troupes et les équipes. Le grillage interdisant l'accès à la plage est franchi. Pas de CRS à l'horizon, pas de forces de l'ordre, que dalle. On est très loin de la fermeté décrétée par la ministre NKM quelques jours auparavant. Les journalistes ont aussi répondu présents pour ce sommet du foot agricole. L'AFP a ses 207 garées sur un champ de blé improvisé en parking. RTL et Europe 1 sont plutôt en mode 307, sans parler des habituels médias locaux, France Bleu, Ouest-France, le Télégramme et même Radio Bonheur, institution FM du 22 au slogan très personnel : “Radio Bonheur, c'est meilleur que le chou-fleur !” Les cameramen des télés nationales, sans doute effrayés par les images initiales des sangliers dans les algues, ont prévu le coup : tous ont chaussé les longues bottes pour ne pas salir leurs Gola. Une bande vaseuse et d'algues vertes trône bien sur une partie de la plage, refoule sérieusement du bec ( « œuf pourri » pour les journaleux, « l'odeur de la mer » pour les agriculteurs) mais l'ensemble est plutôt propre, et personne n'avait franchement besoin de bottes pour arpenter la plage du crime.

C'est l'heure du photo-call pour les deux équipes. Bon, pas d'Eva Mendes, ni de Johnny Depp ou de Depardieu mais deux équipes, une en rouge “L'agriculture fait son show” floqué dans le dos, une autre en blanc sous la bannière “FDSEA 22, l'agriculture, des métiers à la mode”. L'arbitre donne ses consignes : « Pas de coups violents, dans le respect messieurs. Et tant qu'il n'y a pas de morts, on reste sur le terrain » . C'est avec la phrase « Fiers d'être paysans » lancée par un membre du public que le match démarre. On ne va pas tourner autour du pot, sur le terrain, enfin le sable mou, c'est une boucherie. Les deux équipes envoient des grands coups de tatane loin devant et marquent la plupart du temps sur des malentendus. Un type sort du lot : Alain Galliot, un petit trapu, la cinquantaine au moins, dans les cages. Pas peur du nez dans le sable, des arrêts suicidaires, tête en avant à la John Terry, un péno arrêté et un maillot rose sur le dos floqué M. Le Maire. Pour les puristes des noms de villages bretons, ce cher Alain est maire de Penguily et pour les puristes des matchs très amateurs, M. Galliot sévit en foot loisir vers cette contrée qu'est Penguily. Mais vous ne l'y verrez plus avec les gants. One shot. M. Le Maire est un polyvalent, un Nicolas Savinaud quoi : « D'habitude, je suis plutôt arrière ou devant. Mais pas demi par contre » .

« Pourquoi tu filmes ça toi ? »

Pas de score final annoncé. Ils n'étaient pas là pour compter les buts mais exprimer un malaise assez profond dans la corporation : être le bouc émissaire dans cette puante affaire des algues vertes. Le malaise était d'ailleurs assez palpable avec les médias présents sur site. Durant la “rencontre”, un caméraman de Canal, semble-t-il, décide de poser son gros caméscope devant un banc d'algue, avec en arrière-plan les footeux d'un jour. Un senior voit la scène de loin, tique, se rapproche pour orienter à sa façon le caméraman : « Pourquoi tu filmes ça toi ? Il est par là le match, c'est ça qu'il faut filmer » . Les collègues agriculteurs comprennent la scène et rejoignent le duo pour se farcir du journaliste. Télé en plus. Le tout finit par se calmer. Caméra à l'épaule, micro à la main, le caméraman effectue sur le vif quelques interviews avec les belligérants. La télévision, les agriculteurs l'ont dans le viseur. « Pourquoi ils ne filment pas les trotteurs en train de s'entraîner sur la plage au fond là ? Elle ne doit pas être si dangereuse que ça cette plage en fait ? »

Au point-presse final, le monde médiatique en prend une petite louche. Les trois leaders sont debout sur le coffre du pick-up Nissan. Olivier Allain, président de la chambre départementale d'agriculture, prend le micro et fait le naïf : « Qui aurait imaginé que la mort de 36 sangliers fasse la une des journaux avant des événements comme la Somalie ? » . Franchement et cyniquement, on arrive facilement à s'imaginer que la Somalie, dans nos JT actuels, ne fasse pas la une tous les jours. C'est qu'il faut aussi de la place pour les mariages princiers, un tueur norvégien ou le mari fou qui terrasse sa famille à Nantes. Alors pourquoi cette belle histoire de sangliers n'aurait-elle pas sa place dans la vitrine ? Pour le monde agricole du coin, il s'agissait juste de montrer que si responsables du développement des algues vertes ils étaient, ils n'étaient pas seuls. Le développement urbain est cité, le climat, les courants maritimes ou encore le rejet des eaux usées.

Bref, le coup médiatique a plutôt fonctionné. Les agriculteurs ont réussi à passer leur message. Bon, le foot n'en est pas forcément sorti grandi, si ce n'est pour sa capacité à rassembler. L'événement a tout de même rassemblé, selon les sources entre 300 et 400 personnes (sources non policières). Les saucisses maison au barbecue offertes en fin de happening n'y étaient aussi peut-être pas étrangères. Elles ont aussi pesé pour certains, pas à l'abri d'une fringale lors de la remontée à 18% vers les voitures.

Ronan BOSCHER, à Morieux, chaussé en Palladium

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