1. // Foot et religion

De la discrétion religieuse dans le foot

Le burkini fut donc le feuilleton de l'été, relançant la sempiternelle controverse sur les « signes ostentatoires » religieux. Une problématique qu'avait également relancée Jean-Pierre Chevènement, pressenti pour occuper le poste de président de la Fondation pour les œuvres de l’islam de France, en appelant les musulmans à user de « discrétion » au quotidien. Alors que s'annonce une longue saison avec les présidentielles en guise de titre, le football, déjà sujet au débat sur la façon de manifester sa foi dans l'espace public, risque d'être de plus en plus convoqué au tribunal des bonnes mœurs laïques.

Modififié
2k 183
Le communiqué avait été sorti au début de l'Euro. Le staff de l'équipe de France annonçait que les cinq joueurs musulmans du groupe France n'allaient pas se conformer aux contraintes du Ramadan, qui se terminait le 5 juillet, mais qu'en revanche, ils rattraperaient les jours de jeûne en retard. Une précision, on le suppose, censée rassurer l'Ouma sur le respect de ces capés envers leur religion. «  J'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait clairement d'une volonté de neutraliser d'avance les supputations sur le sujet, décrypte Abdelkrim Branine, rédacteur en chef de la radio Beur FM. Une mesure de com préventive contre les éventuelles rumeurs ou autres sous-entendus qui touchent un éventuel conflit entre le fait de jouer en bleu et celui de pratiquer sa religion en plein mois du Ramadan.  » Certains se souviendront d'un conflit en décembre 2000 entre Alain Perrin, alors entraîneur de Troyes, et deux attaquants de son effectif, Farid Ghazi et Rafik Saïfi, internationaux algériens. Le coach était allé chercher conseil et informations auprès d'un imam. «  De fait, depuis la Coupe du monde au Brésil, prolonge l'historien Pascal Blanchard, la Fédération a clairement donné des consignes pour que l'expression de la foi se réalise de la manière la plus discrète possible, que ce soit le signe de croix ou la prière islamique.  »

Neymar-Giroud, 100% Jésus


Dans un pays désormais obsédé par la place de l'islam dans la société, le football ne pouvait de toute manière échapper à l'air du temps. «  C'est l'un des derniers espaces aussi médiatisés où se représente la nation dans sa diversité, continue Pascal Blanchard, codirecteur aux éditions La Découverte de Vers la guerre des identités. Impossible en retour que les crispations et les débats ne s'y projettent pas, parfois de façon déformée.  » « Ce sport est comme le reste de la société, confirme Claude Askolovitch, auteur de Nos mal-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas chez Grasset. Les évidences, ou les normes musulmanes, y compris strictes, progressent. C'est la réalité de notre monde, que cela plaise ou non.  »

Dès lors qu'on se met à verbaliser les femmes en burkini sur les plages, quel sort réserver alors à ceux qui affirment leur spiritualité en portant le maillot bleu ou les couleurs de leur club ? «  Par exemple, au départ, l'habitude de se prosterner après un but est apparu en Égypte dans un pays très fortement marqué par l'influence des Frères musulmans, détaille Abdelkrim Branine. Puis ensuite c'est arrivé en Algérie. En France, on reste quand même très loin de cela. Il s'agit davantage du registre de l'appel au Tout-Puissant ou à Dieu pour se protéger des coups du sort ou des blessures. Les Sud-Américains le font sans problème depuis toujours. Qui ne se remémore pas Maradona et ses rituels d'avant-match ? Cela relève du folklore du jeu.  » «  Beaucoup de joueurs sont superstitieux, ajoute Claude Askoloivtch, souvent religieux, voire bigots, pour se rassurer. Il y a un autre phénomène. Les joueurs sont des gens souvent très intelligents, mais sans le capital culturel qui va avec. Avec l'âge, ils se posent des questions, ils cherchent un sens, ils se construisent, et ça passe aussi par la foi religieuse...  »


Il n'empêche, depuis quelques années, l'attention s'est petit à petit focalisée sur ces petits détails qui expriment ces évolutions individuelles, jusqu'à des signes aussi insignifiants que la longueur de la barbe ou les collants portés sous le short. «  Depuis que des joueurs musulmans évoluent en équipe de France, reprend Pascal Blanchard, c'est-à-dire en 1936, la dimension religieuse n'est devenue finalement centrale que depuis les années 90. Pendant longtemps prévalait exclusivement la référence ethnique. La religiosité de Benbarek était même présentée de manière extrêmement positive, et son qualitatif, la perle noire de Casablanca, renvoyait d'abord à ses origines. Or une bascule s'est produite avec de nouveaux joueurs, surtout des convertis. Nicolas Anelka se révéla de ce point de vue un déclencheur : un noir, antillais, issu des quartiers populaires et donc assimilé comme "racaille", et converti à l'islam. Il cumulait, avec un prisme musulman dorénavant déterminant.  »

«  Les convertis ont en effet eu un rôle particulier, qui correspondait aussi à l'arrivée d'une nouvelle génération, continue Abdelkrim Branine. Franck Ribéry tranchait par exemple, car il n'avait aucun problème à parler de sa conversion et de l'islam. Au contraire, il aimait bien s'exprimer dessus. Je pense aussi que ces joueurs musulmans ont libéré la parole d'autres partenaires de clubs ou en équipe de France, d'autres confessions, qui ont commencé à manifester sans pudeur leur foi, chrétienne notamment, en se disant que désormais c'était possible.  » Cet été, Olivier Giroud a ainsi été interviewé sur son lit à Clairefontaine pendant l'Euro, en train de lire Un moment avec Jésus de Sarah Young, un livre par ailleurs très contesté au sein du monde chrétien et protestant notamment. Signalons la présence au PSG de nombreux Brésiliens évangélistes rarement low profileNeymar a encore fait scandale en affichant son bandeau « 100% JÉSUS » à l’issue de la victoire contre l'Allemagne au tournoi olympique –, qui ramenèrent par exemple dans leur filet spirituel un certain Blaise Matuidi.

Laurent Blanc, la balle dans le buffet hallal


Toutefois, il serait faussement naïf de ne pas comprendre que le cas de l'islam renvoie en matière de visibilité à des types de réactions dans la presse ou dans l'opinion fortement accentuées. Le moindre geste ou attitude d'un joueur considéré comme musulman peut se retrouver au cœur d'une polémique, y compris quand elle constitue une conséquence normale de sa « soumission » à Allah, comme le prénom de ses enfants ou le financement d'une mosquée. «  Ce basculement s'opère entre 2006 et l'Euro 2008, rembobine Pascal Blanchard. On ne regardait pas avant à ce point le facteur religieux. La polarisation ethnique d'autrefois s'est ramifiée dans l'islamophobie. Nous avons par exemple connu le problème des buffets halal auquel Laurent Blanc affirmera avoir mis un terme. À titre d'illustration, en 1988, William Ayache avait lui aussi droit à une prise en compte des interdits alimentaires du judaïsme sans que cela ne choque personne. On n'y faisait alors pas attention.  » Un cas qui renvoie à la proposition très médiatique du candidat Nicolas Sarkozy de mettre un terme au menu de substitution dans les écoles.

Le football constitue un cas bien particulier, qui, s'il absorbe bien les doutes sociétaux, sait aussi les recracher. Et cela quelle que soit la chronologie, et même les paramètres de droit individuels ou de liberté religieuse. « Après Knysna, il y a eu tout ce discours assez dégueulasse sur le foot des "racailles", qu'on a retrouvé un peu autour de Benzema, considère Claude Askolovitch. Et dans ce discours, l'idée qu'on avait perdu parce que les joueurs étaient des musulmans qui n'aimaient pas la France... Quand Laurent Blanc arrive, il fait savoir qu'il distribue les paroles de la Marseillaise aux joueurs, et qu'on va supprimer le buffet halal. Mais ce genre de fantaisie, ça ne peut pas durer longtemps dans le football tel qu'il est. Sans les musulmans, tu n'as pas de foot, et sans les pays musulmans, tu as un problème d'argent. Au PSG, on ne va pas supprimer un buffet halal, on ne va pas faire de démagogie islamophobe quand on est payé par les Qataris. Ça calme!  »

Aujourd'hui, Karim Benzema incarne néanmoins un bon indicateur de ce que peut recouvrir ce fameux appel à la discrétion. Il suffit qu'il se laisse pousser la barbe pour que tout le monde surinterprète, avec en retour une identification en sa faveur de la « communauté » , quelle que soit sa responsabilité individuelle dans ses vicissitudes judiciaires. Soulignons enfin le véritable paradoxe de l'histoire : connaissez-vous un athée qui s'assume en équipe de France ?

Par Nicolas Kssis-Martov
Vous avez relevé une coquille ou une inexactitude dans ce papier ? Proposez une correction à nos secrétaires de rédaction.
Modifié

Dans cet article

Quand tu ne supportes déjà pas la face de Neymar, le 100% Djizeuss, c'est la goutte...
Neymar et son look de cuistot japonais avec ce bandana
GENERAL DE GOAL. Niveau : Ligue 2
tolerance et respect de la foi de l'autre.Certains ne croient en rien;c'est leur choix;d'autres croient en Dieu (allah) etc...c'est le leur.

des joueurs feront toujours le signe de croix ou se prosterneront apres un but

Je ne comprends pas pourquoi ca gene autant
PedroMiguel Niveau : DHR
Intéressante problématique.

J'ai l'impression qu'il y a deux conceptions de la laïcité. Celle de 1905 qui voudrait nous libérer d'une religion officielle, et celle des dix-quinze dernière années qui semble s'être dévolue à un simple prétexte pour imposer une vision culturelle particulière de la France. (La question du foulard à l'école, à ses débuts, ne centrait que sur la règle sociétale qu'on ne rentre pas en classe la tête couverte. Les histoires de laïcité sont venues après.)

Ça fait bizzare de voir les 100% Jesus dans le foot mais au fond, si on peut en rire comme les mecs qui feraient des signes de croix trop élaborées, c'est pas la fin du monde. Les reportages un peu malsain sur les Brésiliens du PSG par contre c'est plus du voyeurisme qu'autre chose.

Au final, la religion dans le foot peut servir à dédramatiser la chose. C'est dommage que les footballeurs qu'on associe à l'Islam soit de la trempe d'Anelka, mais ce n'est pas en cachant l'Islam qu'on brisera un jour les stéréotypes qui y sont associé.
GENERAL DE GOAL. Niveau : Ligue 2
je comprends aussi que les messages politiques et religieux soient evités dans les stades face à certaines derives

Mais de la à succiter tant d'intoleranceet d'insulte pour un bandeau(qui n'attaque personne)...
Coach Kévinovitch Niveau : Ligue 1
Neymar pense vraiment que celui qu'il appelle son fils est de lui?
pierrot92 Niveau : CFA2
Dieu n'existe pas.
"Soulignons enfin le véritable paradoxe de l'histoire : connaissez-vous un athée qui s'assume en équipe de France ?"

Cette question me donne beaucoup à réfléchir, car si effectivement les signes religieux sont visibles très facilement, le contraire reste plus compliqué à déterminer. L’absence de preuves n’étant pas la preuve d’absence, ça va être compliqué d’avoir une réponse "100 % juste".

A titre personnel, ça reste du sport. Idéalement, la foi (l'absence de ) de chacun ne devrait pas s'exprimer dans ce cadre là; afin de ne pas en faire un facteur discriminatoire/clivant.
Message posté par BulBy972

A titre personnel, ça reste du sport. Idéalement, la foi ( ou l'absence de ) de chacun ne devrait pas s'exprimer dans ce cadre là; afin de ne pas en faire un facteur discriminatoire/clivant.



OU* l'absence de.
Note : -1
Au bout de combien de temps cela va-t-il dégénérer dans les commentaires ?
Message posté par Pig Benis
Au bout de combien de temps cela va-t-il dégénérer dans les commentaires ?


Nous sommes des personnes raisonnables & civilisées; ça devrait aller =)
Le Baldé Vampire Niveau : Ligue 2
Message posté par BulBy972
"Soulignons enfin le véritable paradoxe de l'histoire : connaissez-vous un athée qui s'assume en équipe de France ?"

Cette question me donne beaucoup à réfléchir, car si effectivement les signes religieux sont visibles très facilement, le contraire reste plus compliqué à déterminer. L’absence de preuves n’étant pas la preuve d’absence, ça va être compliqué d’avoir une réponse "100 % juste".

A titre personnel, ça reste du sport. Idéalement, la foi (l'absence de ) de chacun ne devrait pas s'exprimer dans ce cadre là; afin de ne pas en faire un facteur discriminatoire/clivant.


Sur la foi de ses différentes déclarations, de son histoire perso, j'aurais bien envie de dire Ibra.
J'attends Darcheville et son bandeau "100% Bouddha"
Note : 1
J'ai déjà exprimé mon avis sur le bandana de Neymar (merci Two-Face, nous avons exactement la même image en tête lorsqu'il arbore ce truc) après la finale des JO.

Pour résumer, je pense que se sentir heurté par ce bandana, s'est faire preuve d'intolérance et trahir le fait de ne pas être en accord avec soi-même car je pense que lorsqu'on est serein avec ses choix de vie, l'ostentatoire des autres importe peu.

A un niveau plus macroscopique, je pense d'ailleurs que ces nombreux débats sur l'identité, la laïcité et la place de la religion sont le signe d'une société malade.
Ce n'est d'ailleurs pas tant les débats qui me font penser ça, mais plutôt la tension dans laquelle ils ont lieu.

Pour en revenir au football, je suis partisan de l'exhibitionnisme religieux tant qu'il ne va pas dans la surenchère, la violence physique ou morale envers autrui.
Je vois ces manifestations comme le folklore poétique du football que nous aimons, et j'ai toujours eu la naïveté de voir de la poésie dans le football.

Dans un sport où le jeu devient de plus en plus aseptisé, je serais triste de ne plus voir en plus les joueurs exprimer ce qu'ils sont et de montrer ce en quoi ils croient.
Ca fait partie de la dramaturgie du football, de sa culture et de son intérêt.

Supprimer ça, c'est donner raison à ceux qui caricaturent ce si beau sport en "onze gars qui courent derrière un ballon".
Message posté par Le Baldé Vampire
Sur la foi de ses différentes déclarations, de son histoire perso, j'aurais bien envie de dire Ibra.


C'est possible, effectivement.

Mais il me semble qu'il a un tatouage 'Only God Can Judge Me' (est - ce de la dérision ou une expression de sa croyance en Dieu ? ) et il me semble qu'il a aussi certain(e)s attaches/croyances/préceptes musulman(e)s ( de par son père).

Après, j'étais un peu concentré sur l'aspect 'équipe de France', aussi.
@Big Penis

A partir du moment où tu feras entrer ton gros machin en Ukraine.
benoit_sokal Niveau : District
Message posté par Le Baldé Vampire
Sur la foi de ses différentes déclarations, de son histoire perso, j'aurais bien envie de dire Ibra.


Techniquement, Ibra n'est pas athée, puisqu'il se vénère lui-même comme un Dieu ^^
PS : et c'est d'ailleurs pour cette raison que je ne jette pas non plus l'anathème sur les joueurs qui profitent de leur notoriété pour faire passer des messages politiques.
Je pense que c'est faire une erreur majeure que d'envisager le sport comme la simple expression de la performance physique.

@Le Baldé Vampire

C'est rigolo cet article après les commentaires sur celui de la rechute de Fekir !
NikkoFromLyon Niveau : CFA
Si même sur SO Foot on en vient à parler de religion (même si le sujet est intéressant dans le cadre du football) c'est que le "combat" pour moins de religion partout, tout le temps, est perdu.

Il n'est juste plus possible d'avoir ne serait ce qu'un jour où le non croyant ne soit pas obligé de subir la dictature du discours religieux.
Message posté par Algiers


Pour en revenir au football, je suis partisan de l'exhibitionnisme religieux tant qu'il ne va pas dans la surenchère, la violence physique ou morale envers autrui.
Je vois ces manifestations comme le folklore poétique du football que nous aimons, et j'ai toujours eu la naïveté de voir de la poésie dans le football.




J'applique sans souci ce raisonnement en club (car il s'agit d'une société privée et chacune à sa propre politique à ce sujet).
Mais dans le cas d'une équipe nationale, & notamment la France - puisque c'est la question de l'auteur- faut - il avoir le même axe de réflexion ?
Partenaires
Logo FOOT.fr Olive & Tom
2k 183