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Catenaccio. Tout le pouvoir aux soviets ?
Catenaccio. Tout le pouvoir aux soviets ?vendredi 27 avril 2007 Postulat : il existe un foot de droite et un foot de gauche. Contrairement à une croyance trop répandue et totalement farfelue, le football offensif n’est pas un football de gauche, non, le vrai foot de gauche est le foot de défense. Démonstration. Ce texte est paru dans le SF 18, intitulé « Le foot est-il de droite ou de gauche ? » (décembre 2004), ce qui en fait un complément idéal au dossier « Pour qui voter ? » du SF n°43, actuellement en kiosque (sorti le 5 avril 2007).
Prenons un cobaye symbolique, appelons-le Daniel Cohn-Bendit et branchons-le immédiatement sur la question de savoir ce qu’il y a de gauchiste et de droitier dans le football tel qu’il peut être pratiqué sur le terrain. En gros, le foot d’attaque, c’est l’aventure, les valeurs progressistes, donc la gauche, et le foot défensif, c’est la fermeture, l’esprit conservateur, bref, la droite. Simple comme du Cruyff, expéditif, logique, bref fin du débat en même pas 100 mots ? Oh que non. Danny le rouge croit voir clair, mais il voit brouillé. Ou se trompe d’angle de vue, tout bêtement. Reprenons à la source le raisonnement du leader vert (décidément, ces couleurs...). Cohn-Bendit aime le foot de celui qui prend les risques, qui attaque, qui prend l’initiative, et vilipende celui qui résiste. Ce faisant, il appelle tout bonnement à la victoire de l’entrepreneur sur l’entrepris – si l’on ose dire. Bref à une sorte de logique libérale primitive. Or, et c’est là que le bât blesse, en foot comme ailleurs, celui qui prend l’initiative est souvent celui qui en a les moyens, qu’ils soient économiques, physiques ou sociaux. Exemple : quoi de plus logique pour le Real Madrid que de jouer l’attaque à outrance ? Il lui suffit pour cela de s’acheter du Ballon d’Or au kilo. De même, il est tout à fait naturel (au sens dans l’ordre des choses) que le Rayo Vallecano, pauvre et sans talent individuel capable de faire la différence, se contente le plus souvent de résister et de défendre. Quelle est, des deux équipes, celle que l’on placerait instantanément la plus à gauche ? Pas celle de Florentino Perez. Schématiquement, on peut résumer la droite à une sorte d’état des choses naturel, et la gauche à tout ce qu’il est possible de réaliser pour corriger les différences de naissance. Le foot de gauche pourrait donc être celui-ci : je suis moins fort que mon adversaire, mais je vais m’organiser pour renverser cette injustice originelle. Ce faisant, dans un premier temps, je lui résiste. C’est par ailleurs le principe de base de plus de cent ans d’histoire syndicaliste. Attaquer, défendre. Instantanément, notre cœur de midinette admirateur de la guerre d’Espagne et de Kronstadt nous poussera toujours vers celui qui défend. Ça tombe bien, en football, il existe une sorte d’Eden des admirateurs de la défense, qui s’appelle le Catenaccio. Sans s’étendre plus que nécessaire, rappelons que le catenaccio, inventé en Italie à l’aube des années 60, est une déclinaison transalpine du verrou mis au point en Suisse dans les fifties. Cette tactique vise à préserver son but à l’aide d’une disposition plutôt basse des joueurs (4 défenseurs en ligne, trois milieux ayant pour mission de gêner la relance adverse, deux attaquants rapides), et l’ajout, devant le gardien et derrière la défense, d’un libero (littéralement : l’homme libre, celui qui ne marque aucun adversaire en particulier) chargé de verrouiller le système et de colmater les brèches. Cela permet de résister aux assauts et, grâce à une remontée de balle très rapide, de prendre l’adversaire à revers. Les puristes du catenaccio, comme toujours dans les débats de spécialistes, aiment à se disputer la naissance du dispositif : le vrai père de la sainte tactique s’appelle-t-il Nereo Rocco, Gipo Viani, Helenio Herrera ? En l’absence d’une place plus conséquente, on ne tranchera pas. Mais restons un instant sur l’origine italienne du catenaccio, qui n’est évidemment pas anodine. L’Italie de la fin des années 50 et du début des années 60 est ce pays hautement contradictoire : catholique et communiste, moderne et archaïque, amateur de la belle chose et, donc, inventeur d’un foot qui fait fi du spectacle... ; une sorte de damné humilié par la guerre et désireux de retrouver une dignité, qu’il gagnera par le cinéma et le football, notamment - ; un laboratoire, surtout, de l’avenir de la gauche : un Parti Communiste plutôt indépendant de Moscou, une idéologie capable de séduire ouvriers et bourgeois. L’invention du catenaccio est justement à replacer dans ce triple contexte. On l’a vu, ce dispositif tactique est d’abord synonyme de défense des acquis sociaux ; nous revient ainsi en écho le témoignage quasi- CGTiste d’Helenio Herrera soulignant qu’avec un score initial de 0-0, et grâce aux règles, on entre sur le terrain avec un point et sur un pied d’égalité. L’important, c’est de ne pas le perdre. Deuxième chose, le catenaccio, avec sa primauté à l’organisation sur la démarche individuelle, repose sur l’idée de confiance qui unit les joueurs ; il est donc sur le terrain la traduction démocratique d’un système de société où tout le monde accepte de travailler pour l’autre. L’erreur consisterait alors à penser que le catenaccio est en fait soviétique, qu’il sacrifie l’individu sur l’autel de la collectivité, et que d’ailleurs ce n’est pas un hasard s’il est né dans le pays de Mussolini - ce socialiste dévoyé – et des légions romaines. Ce serait faire fausse route : le catenaccio est aussi un formidable libérateur individuel tout à fait raccord avec les désirs d’émancipation sixties alors à l’œuvre dans nos sociétés. On l’oublie souvent, mais c’est en effet ce système, et nul autre, qui permit le premier aux arrières, ces sans-grade du football, ces ratés, ces prolétaires du ballon, d’attaquer et de se mettre en valeur individuellement – mais pas gratuitement. Andy Roxburgh, directeur technique de l’UEFA, ne dit pas autre chose dans le magazine de son organisme, Champions : Fachetti, l’arrière de l’Inter Milan, n’était jamais aussi dangereux que quand il remontait son couloir. Une saison de série A l’a même vu signer 10 buts, une véritable prouesse pour un défenseur à une époque où les buteurs mettaient rarement plus de 20 buts. Alors, castrateur le catenaccio ? Il faudrait décidément lui réserver une place dans l’histoire des gauches. Stéphane Régy Articles de cette rubrique
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