Foot de Gauche : crédit et débit d’un pléonasme
mardi 24 avril 2007
Le débat fait rage au sein de la rédaction, entre ceux qui considèrent le football – on parle ici de l’essence même du jeu - comme de gauche, fondamentalement, ceux qui le considèrent plutôt à droite et enfin les derniers qui distinguent plusieurs courants. François Bégaudeau, écrivain, auteur, entre nombreux autres, du très recommandable ’Jouer Juste’ ou du best-seller ’Entre les murs’, expose sa théorie. Article paru dans le SF 18, en décembre 2004. Il est aujourd’hui un complément idéal au sujet de couverture « Pour qui voter ? » du numéro 43 de So Foot, en kiosque le 5 avril 2007.
Axiome : est de gauche qui croit à la vertu émulatoire du collectif, est de droite qui n’y croit pas.
Axiome partial, puisque la droite n’y est définie que par la négative, mais c’est une façon de me présenter, de dire bonjour au lecteur et voilà qui je suis. Axiome discutable, puisque le fascisme par exemple est une apologie du collectif. À quoi je réponds : certes mais le collectif, en terre fasciste, est-il promu en tant qu’émulatoire ? En attend-on qu’il émancipe ses membres, porte chacun à son régime optimum ? Rien de moins sûr. En terre fasciste le collectif est une fin en soi, un tout organique déjà constitué (ou fantasmé comme originel) dont la consolidation est le but. L’individu n’a pas à attendre en retour un bénéfice personnel de la bonne santé du collectif, si ce n’est sa sécurité, et la joie d’appartenir à une entité forte. Précisons donc l’axiome : est de gauche la conviction, et toute pratique en découlant, que j’ai tout intérêt à m’arrimer à du collectif. De même que j’ai tout à gagner à draguer en bande. En résumé : les copains me font monter.
Corollaire : les sports collectifs sont de gauche, les sports individuels de droite.
Ce qui se confirme par le marquage à droite du tennis, et à gauche du handball (Costantini communiste). Et s’infirme par le tennis de table où excelle la Chine communiste, alors que cette même Chine mêmement communiste s’avère une tanche dans tous les sports collectifs, la construction de muraille exceptée. À moins que la Chine n’ait de gauche que sa maladresse, thèse qui se défend. Ainsi, ceux qui ont bien connu le président Mao peuvent témoigner ne jamais l’avoir entendu prononcer le mot gauche. On se souvient de son retentissant Quand la chine s’éveillera, j’aurai l’air malin, de son historique Quand la coupe est pleine, elle est pleine, de son définitif Quand le gâteau est sucré, alors voilà, mais en aucun cas d’une phrase comme Je suis de gauche, n’en déplaise à ma veuve.
Parmi les sports collectifs, donc tous de gauche ipso facto, on prendra soin d’établir une hiérarchie. D’attribuer à chacun un coefficient de gauchitude à proportion de ce que le collectif y joue un rôle central. Prenons l’aviron. Le huit barré. Certes il s’agit de ramer à l’unisson des sept autres, de produire un effort en parfaite synchronisation avec eux, ce à quoi veille le barreur, sorte de Halilhodzic nain planqué au fond de l’embarcation. En dernier ressort, il s’agit quand même d’une logique purement additionnelle -j’emprunte cette expression à un roman français à la gloire de feu le FC Nantes Atlantique paru en septembre 2003, gros succès au Japon. C’est-à-dire qu’à aucun moment la force du tout multiplie la force de la partie, et inversement. Donc l’aviron c’est le moins-disant de la gauche, le dernier cran avant le centre. Strauss-Kahn le pratiquerait, s’il était moins fainéant.
Évidemment pour les vrais sports collectifs, ceux à ballon, le tri se complique. Il y a pourtant un critère élémentaire qui à l’épreuve s’avère opératoire, c’est le nombre de joueurs. On s’apercevra en effet que le basket, qui se joue à cinq, est le moins de gauche des sports co, alors que le rugby à quinze est sans conteste au haut de l’échelle. Pourquoi accabler ainsi le basket, que les schémas couchés sur ardoise des temps morts laissent croire au contraire hyper-collectif ? Parce que, précisément, vous aurez beau gribouiller toutes les courbes et flèches et croix que vous voudrez, à un moment il y a un type qui s’appelle Michael Jordan qui décide d’y aller tout seul, et il y va, et il marque, et ses quatre partenaires pourraient être Crosby, Still, Nash et Young, ça serait pareil. Ou alors vous avez un certain Goran Fantastic (prononcer Fantastitche) qui a comme on dit la main dans le panier et vous enfile les tirs à trois points depuis le milieu de terrain. On dira : oui mais c’est tout un travail d’équipe d’arriver à décaler Goran pour le mettre en position de tir idéale. Mouais, dirai-je. Le problème c’est que Goran, les paniers à trois points, il vous les met en faisant le poirier si vous lui demandez.
À l’inverse, donc, le rugby. S’il a pu arriver qu’un Lomu gagne un match à lui seul en dégommant tout ce qui prétendait obstruer sa ligne droite, qu’un Campese ou un Blanco ailés gambadent au-dessus de la défense adverse, l’ordinaire de ce sport est que le collectif y est la clé. Le jeu fonctionne même sur un système de causes et d’effets à faire rêver le plus zélé des planificateurs quinquennaux. Si les piliers poussent bien en mêlée, alors les troisième ligne sont libérés de la masse et peuvent faire pression sur les demis adverses qui du coup reculent et alors les premiers cités récupèrent la balle dans la zone plaqueur-plaqué et peuvent la transmettre dans de bonnes conditions aux centres, lesquels enfoncent leurs homologues, consomment beaucoup de défenseurs et ainsi parviennent, relayés par l’arrière intercalé, à démarquer l’ailier qui n’a plus qu’à filer à l’essai, non pas héros dont la force individuelle aurait fait basculer le rapport de forces, mais dernier maillon de la chaîne de gestes tendue par chacun dévoué à la cause.
C’est là qu’on peut tiquer. Maillon, chaîne, dévoué, cause. Peut-être pas résonances fascistes, mais quelque chose d’approchant : l’esprit de corps promu jadis dans l’armée mué en esprit d’entreprise. Il n’y a qu’à écouter comme les techniciens du rugby moderne empruntent allègrement au lexique managérial (optimiser les performances, et autres sinistres octosyllabes). Il n’y a qu’à, de même, constater la parenté évidente du foot américain, sport hautement collectif et nirvana de la tactique, et du taylorisme. Absolue division du travail : le botteur ne rentre que pour botter, le coureur ne fait que courir, le plaqueur que plaquer, les petits sont petits et les grands beaucoup moins. Cela dit, le décret inverse de la nécessaire polyvalence des joueurs, litanie du rugby de pointe, est assurément analogique des appels médefiens à la flexibilité. Qu’on prenne le problème par un bout ou par l’autre, il faut donc se rendre à cette évidence que les sports les plus collectifs ne sont pas les plus à gauche. Est-ce là démentir l’axiome ? Non, puisqu’il y est bien question de vertu émulatoire, c’est-à-dire d’un enrichissement mutuel du collectif et de l’individu. Précisons une seconde fois : est de gauche le sport qui cheville l’une à l’autre, ET TOUT EN LES CONSERVANT, les catégories d’individu et de collectif.
En tant qu’il offre le meilleur mixage de gestes individuels et de mouvements pluriels, le foot est le sport le plus à gauche. Dit autrement : de la patate de vingt-cinq mètres au jeu en triangle, le foot affiche une gamme de figures qui permet de faire émerger à la fois des entités et des stars, sans qu’il soit jamais vraiment possible de faire la part des choses entre ce qui est redevable aux unes ou aux autres.
Ce qui n’empêche pas un autre principe de classement. Il est évident que le but conclusif d’une quinzaine de passes mérite davantage le label gauche que le coup franc, exploit d’un seul. De là la possibilité, observant de près les phases de jeu privilégiées par telle équipe, de la localiser sur le camembert politique du foot.
Ainsi, le Racing puis le PSG d’Arthur Jorge, spécialistes du but sur corner, déplacent très clairement le curseur du jeu vers la droite. Un corner, c’est une passe, reconnaissons-le. Mais d’une part c’est une seule passe, et d’autre part on n’est jamais sûr que le tireur entendait vraiment déposer le ballon sur la tête de tel partenaire plutôt que tel autre. Il y a dans le corner, comme dans le coup-franc indirect, aussi travaillés soient-il, un fond hourrah football. Un côté démerde-toi pour sauter le plus haut, bonhomme, tes dix partenaires ne peuvent pas grand-chose pour toi. La version light du kick and run à quinze. À l’opposé, un onze dont la plupart des buts ont été inscrits dans le jeu n’est jamais loin de chanter l’Internationale. Or impossible de savoir quelles équipes se distinguent de la sorte, car ce type de comptabilité n’existe pas, ce qui en dit long sur les attentes réelles et les mentalités dominantes de ceux, spectateurs comme journalistes, qui font vivre ce sport. Plus généralement, que la proportion de buts sur coup de pied arrêté n’ait cessé de croître depuis vingt ans confirme l’intuition que le monde se droitise.
Ainsi, le Marseille de Tapie aura été beaucoup moins à gauche que son socialiste de président, s’en remettant aux papinades de l’avant-centre. Et s’il est vrai que lesdits exploits concluaient un travail de sape collectif, notons deux choses : un, la galipette finale n’est pas directement induite par l’effort de groupe qui a précédé, il y a solution de continuité de l’une à l’autre ; deux, l’effort en question est essentiellement défensif, cinq ou six galériens de la récupération cumulant leurs efforts pour étouffer le porteur d’en face, lui piquer le cuir et le balancer aussitôt au virevoltant JPP. Où l’on retrouve un collectif de type jacquettien, du nom de ce qu’il inspira quelques années après, Deschamps assurant le pont entre les deux moutures du même schéma, et la star Papin ayant jarreté. Jacquettien, c’est-à-dire calqué sur l’esprit patronage. Paternaliste rural, comme le GuyRouxisme, en moins éclairé. Recoupant paradoxalement, depuis son terroir, les postulats du libéralisme le plus hype, à l’image d’un De Villiers à la fois souverainiste et thatcherien : un pour tous, tous pour la ferme ou la boîte. Préférant à la brebis égarée (le cas Cantona) le mouton docile et anonyme. Réussissant l’exploit inégalé de remporter la coupe du monde sans faire briller un seul attaquant, ni même une star, Zidane ne s’étant distingué qu’en finale, et encore sur deux corners, ce qui nous ramène quelques lignes plus haut. En se déportant radicalement vers le pôle collectif du jeu, l’équipe de France de 98, loin de se gauchir, devenait la vitrine footballistique de la FNSEA, ou plus généralement de la République à la papa. Entre Chevènement et le Chirac social - animal qu’on voit sortir du bois une fois tous les sept ou cinq ans.
Quel exemple proposer d’une équipe qui, jouant sur des bases indubitablement collectives, mettant la passe au centre de son système, donne dans le même élan l’impression de profiter/carburer aux talents individuels ? Ajax 72 ? Je n’y étais pas. Real 88 ? J’y étais un peu plus, pas assez. Par contre les hasards de la vie m’ont fait me trouver au bord de l’Atlantique en 95, non loin de l’estuaire de la Loire. Pendant un an j’y ai vu une bande de jeunes jouer ensemble dans le même temps que chacun s’y faisait un nom. Repassant dans le coin six ans après, j’ai souvenir, ma partialité sans doute m’égare, d’avoir une seconde fois vu s’écrire sur la pelouse le pléonasme d’un foot de gauche.
Cependant, pour toutes les raisons qu’on a dites, il n’est plus si sûr que foot de gauche relève du pléonasme. Aux fins de le réhabiliter, je propose que les buts façonnés par un minimum de trois passes rapportent deux points. Que symétriquement les coups-francs comptent pour une moitié de but. Que Monaco soit déclaré champion d’office tous les ans. Qu’on interdise ce sport aux joueurs de plus d’un mètre quatre-vingt, dont la masse athlétique est une invite à parier sur les coups de pied arrêtés. Et si l’on m’objecte que vingt joueurs d’1 mètre 60 ne se défieraient pas moins au jeu de tête que vingt Tony Adams, je réponds qu’avec des équipes composées exclusivement de handballeuses sud-coréennes, nous serions sauvés.
FB
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Commentaires :1
fredoninho :
Foot de Gauche : crédit et débit d’un pléonasme
24 août 2007 05:46
Pour être né à quelque mètres du stade Maréchal Saupin, je peux vous éclairer sur le fait que pendant la quasi totalité des mandats Arribas et Vincent, la présidence ne sentait elle pas vraiment la rose. Notre cher Jean Clerfeuille peut aujourd’hui s’enorgeuillir d’avoir eu sous sa coupe un football socialiste, le couperet n’en est néanmoins souvent passé, malgré la cohésion apparente, que trop près d’entraîneurs la jouant trop collectif et surtout pas assez efficace,en somme la fameuse culture du résultat chère à Nico premier. Comme quoi Ministre de gauche sous Présidence de droite, et ce hors cohabitation, cela à déjà existé !
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