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> Le papier ne suffit pas > Entretien avec Walter Pandiani
Entretien avec Walter Pandianijeudi 27 septembre 2007 Walter Pandiani a typiquement le profil de l’attaquant sous-coté, uruguayen donc pas sexy, buteur régulier de clubs de seconde zone, il a pourtant un lourd avantage...de 3 tonnes. Interview complète qui vient en supplément de l’article du numéro de septembre 2007.
Ton enfance en Uruguay ? J’ai commencé à jouer au football quand j’avais 6 ans, la vie allait bien, à cette époque on n’avait pas encore trop de problèmes, le pays allait bien, il y a 100% de différence avec ce qu’est l’Uruguay aujourd’hui. Moi je vivais avec mes parents et tout allait bien, mes parents m’emmenaient souvent au foot, autant l’un que l’autre d’ailleurs, et c’est surtout grâce à eux que j’en suis là aujourd’hui, ils m’ont toujours encouragé. Je jouais aussi beaucoup au collège ; une fois les devoirs terminés, je prenais le ballon et j’allais jouer avec mes potes, pendant des heures et des heures... Quelles étaient tes idoles, tes références ? C’étaient et ce seront toujours Enzo Francescoli et Ruben Paz. C’étaient des joueurs de chez nous. Il n’y a pas si longtemps, j’ai réalisé un rêve, j’ai joué un match caritatif face à Ruben Paz, mon idole, on s’est fait une photo et il m’a avoué que j’étais moi, l’idole de son fils ! J’ai aussi eu la chance de jouer le match d’adieu de Francescoli au stade Monumental de River, on y avait été avec le Penarol, ça a été un match fantastique, un merveilleux souvenir. Que représente Francescoli pour l’Uruguay ? C’est comme Maradona pour l’Argentine, il a marqué de son empreinte le football mondial, nous en sommes fiers, nous, les Uruguayens. Donc tu jouais avec tes potes... Oui et tu sais, mes potes avec qui je jouais dans la petite cour contre le mur, je les ai ramenés avec moi en Espagne, il y en a qui sont à La Corogne, d’autres à Cadix, ils sont heureux ici. J’ai ensuite joué chez les Wanderers de Montevideo, une équipe de première division locale, dans les catégories inférieures, et en 1993, mon papa meurt. Et là les choses se compliquent. Je jouais donc chez les Wanderers, ce qui faisait loin pour les entraînements, je devais prendre deux bus, et puis l’argent, bon bah un salaire ce n’était pas la même chose que deux. J’ai demandé aux dirigeants du club s’ils pouvaient m’aider financièrement pour payer les billets de bus pour que je puisse m’entraîner ou alors qu’ils me prêtent à un club plus proche, le Club Atlético Basáñez. Ils m’ont prêté là-bas. Tu as eu envie d’arrêter le football ? Oui, les choses étaient devenues bien trop difficiles, mais ma mère a pleuré pour que je n’arrête pas le football, elle disait que c’était mon avenir, que j’allais y arriver… Mais moi je voyais mon devoir, il fallait que je travaille, alors je bossais entre les entraînements, j’ai travaillé sur une moto, j’ai fait l’éboueur, peintre sur des marchés, j’ai fait un tas de boulot pendant que je jouais. Ca ne devait pas être évident à combiner avec le football ? Bon, j’étais aussi homme de sécurité et je bossais de 10 heures du soir à 5 heures du matin, et à 9 heures je devais être à l’entraînement. Forcément, ça complique un peu les choses. En 93, je me marie avec celle qui aujourd’hui encore est ma femme et que j’aime plus que tout ; un an après, en 94, nait mon premier garçon. Il s’est passé tellement de choses en si peu de temps. Comment as-tu vécu cette période ? Bon, ça m’a aidé à grandir, et puis il faut vite voir ce qu’il y a de mieux pour sa famille, alors j’ai fait un choix, même si ma mère était contre l’idée que je travaille, elle aurait travaillé plus de 20 heures par jour pour que je puisse m’entrainer, j’étais enfant unique. En 94, le club me paye quelque chose comme 1500 dollars, et je me suis acheté une moto pour pouvoir travailler. En deux heures, je me faisais quasiment plus du double qu’en faisant de la sécu, là j’étais un espèce de coursier. En 95, je débute en première division, avec le Club Atlético Basáñez. C’était un rêve pour toi ? Bien sûr. Après tout ce qui m’était arrivé, toutes les souffrances que j’avais endurées, ça voulait dire quelque chose pour moi. Un an auparavant, chez les jeunes de Basáñez, j’avais terminé meilleur buteur du championnat, et me voilà qui débute le premier match de la saison contre le Danubio Fútbol Club. Puis les choses ont commencé à changer pour moi, j’ai signé un contrat de joueur de première division ; le problème, c’est que le Club Atlético Basáñez reste un petit club et que les paiements n’étaient pas toujours réguliers. Ils nous arrivait de ne pas être payés pendant 6 mois. Cette année 1995, le Club Atlético Basáñez descend en deuxième division, moi j’avais 17 ans, et l’année qui suit, en 96, je deviens un titulaire indiscutable ; en 97, le Nacional vient me chercher. J’étais comme un fou, je travaillais du jeudi au dimanche comme agent de sécu dans une discothèque dans la banlieue de Montevideo, quand à la télé l’entraineur du Nacional a confirmé qu’il me voulait. On fait une super fête avec mes potes, alors que moi, j’étais du Peñarol ! Mais bon, dans mon club, on ne me payait plus alors j’étais prêt à aller n’importe où. Mais au final, le président du Peñarol m’a payé toute une saison pour que je patiente en deuxième division, pour ensuite les rejoindre dès l’année suivante, et en 98, je signe enfin au Peñarol. A partir de ce moment-là, ma vie a changé du tout au tout, à Basáñez, je touchais 10% de ce que je touchais à Peñarol. Avoir aussi vite beaucoup d’argent, t’as pris la grosse tête ? Bon, c’est sûr que ça complique un peu les choses, avoir beaucoup d’argent en si peu de temps, mais j’avais la tête bien sur les épaules, j’étais déjà marié et père de famille, je considérais mon salaire comme le dernier que j’aurais peut-être la chance de toucher. Mon tout premier salaire au Peñarol, je l’ai dépensé en entier pour mon fils, je lui ai acheté une jeep, tu sais, pour gamin, avec batterie, ça m’avait coûté une fortune, mais ça m’a fait un plaisir fou, tu sais, de pouvoir la lui offrir, moi je n’avais jamais pu en avoir, c’était quelque chose d’énorme de pouvoir lui offrir ça. Je fais donc une super saison, mais on ne finit pas champions. En 99 arrive un nouvel entraîneur, là encore on sort une grosse saison, et on termine champions d’Uruguay, et lors de la coupe Mercosur, on perd en demi-finale contre Flamengo, où la fin du match se termine en une bagarre géante (voir ladite bagarre sur So Foot TV, rubrique Trash and Dumb - Intitulé : Pure bastonnade feat. Pandiani et quelques autres, ndlr) où, franchement, j’ai bien cogné ! Et en fin de saison, le Deportivo La Corogne m’achète. Comment as-tu vécu le changement Amérique du Sud/Europe, Uruguay/Espagne ? Eh bien en 2000, je sais que je vais jouer pour le Depor, qui avait eu des joueurs comme Rivaldo, Bebeto, Mauro Silva, bref des joueurs de ce calibre, mais Peñarol souhaitait que je reste 6 mois en prêt, ce qui se concrétise. Je reviens en Juillet pour faire la préparation avec le Depor et le premier match que je joue, c’est en Ligue des Champions contre Hambourg. Je démarre titulaire, au Riazor, et je marque le premier but du Depor en Ligue des Champions, on gagne 2-1. La vie à La Corogne ? Très différente de Montevideo sur le point économique, ensuite tu sais, moi j’ai eu une vie assez difficile, alors j’étais prêt pour tout. En tout, je suis resté 4 ans en Galice, j’ai été prêté à Majorque, où j’ai joué à un super niveau. On a d’ailleurs gagné la Coupe du Roi. Tu as des souvenirs de ton match contre le PSG ? Ah ça oui, un match inoubliable. Je crois que les gens de La Corogne ne sont pas prêts de l’oublier, l’équipe perdait 0-2, on file au vestiaire avec ce score, moi j’étais remplaçant. A la mi-temps, je rentre, et au bout de cinq minutes, le PSG nous marque le troisième. 0-3, là je me dis « La putain de sa mère, on est mal barrés ». Mais à la 7ème minute, je marque, 1-3, je prends le ballon dans les buts et je dis allez, on y croit. On avait la haine, et tous les joueurs de l’équipe se communiquaient cette colère. A la 13ème je crois, on met le deuxième, c’est le Diego Tristan qui nous le met, qui lui aussi venait de rentrer ; corner et poum Tristan la met au fond. Là avec le temps qu’il restait, on s’est mis à y croire, c’était pour la qualification pour les huitièmes de finale, et c’était assez simple, c’étaient eux ou nous. Ensuite, Enrique Romero déborde sur la gauche, centre au second poteau, Roy Makaay me la donne de la tête, et je la retape de la tête pour l’égalisation. Il reste alors 12 minutes à jouer, on a un corner, tiré par Djalminha, moi je me démarque, je vais au premier poteau, je suis tout seul, j’ai lâché mon défenseur avec un changement de rythme, je mets le 4ème et là c’est l’explosion dans le stade. C’est ton meilleur souvenir en Ligue des Champions ? Un de mes meilleurs, il y a aussi le match à Turin contre la Juve, j’y ai fait un match extraordinaire, c’était la première fois qu’une équipe espagnole gagnait à Turin, on gagne 0-1 avec un but splendide que je marque, je mets un sombrero à Ferrara et à Montero, et j’enchaîne avec une volée du gauche, le gardien n’a même pas bougé. Cerise sur le gâteau, on éliminait la Juventus par la même occasion. Contre le Milan, on fait une autre remontée extraordinaire, en 2004 je crois, on avait perdu 4-1 à l’aller, et on gagne 4-0 à la maison, là encore j’avais marqué le premier but de l’équipe, donc des bons souvenirs en Champions, j’en ai plein… Tu penses que cette équipe aurait pu gagner la Ligue des Champions ? Sans aucun doute, oui, c’était l’année parfaite pour la remporter, on a commis une seule erreur contre Porto en demi-finale, des bêtises d’enfant qu’on ne peut pas se permettre de commettre. On avait fait 0-0 chez nous à l’aller et au retour, on se fait expulser Andrade, parce qu’il cherche un peu Deco, ils étaient pourtant potes, mais l’arbitre n’a pas compris, et dans la foulée, Deco part sur le côté gauche de la surface de réparation pour temporiser, Cesar vient à son contact, il s’effondre et pénalty. Et là c’était terminé, mais bon on finit deuxièmes du championnat, une grosse saison. A la fin de cette saison, tu as reçu des propositions ? Une de la Juventus oui, et une de Luis Fernandez qui me voulait pour le PSG. Au final, ça ne s’est pas fait alors que moi je mourrais d’envie de venir jouer en France, c’est Pauleta qui a finalement signé je crois. Deux saisons plus tard, Fernandez atterrit à l’Espanyol où là encore il fait le forcing pour me faire venir, mais là encore sans accord. Tu as joué aussi en Angleterre... Oui, prêté par le Depor, en fait j’étais quasiment vendu à la Fiorentina, mais le Président Lendoiro a compliqué les choses, il n’a pas envoyé le fax définitif au moment donné, pour essayer de tirer encore plus d’argent, alors que j’avais quand même un pré-contrat avec la Fiorentina de trois ans et demi. Je me retrouve donc plus au moins sans équipe ; là-dessus se présente l’option Birmingham, je me mets d’accord, l’idée de partir jouer en Angleterre m’attirait, je suis donc parti là-bas pour y jouer 6 mois, je fais une bonne saison, bon c’est sûr qu’à côté de ça, le climat est différent, mais la vie y était chouette. L’équipe finit par m’acheter, donc j’installe ma famille, je m’achète une maison, mais les résultats ne sont pas au rendez-vous, l’équipe se met à jouer avec un seul attaquant, Emile Heskey, j’ai alors joué de moins en moins. Le fait de ne pas parler la langue, c’était compliqué ? Oui, mais bon tu sais, nous les Uruguayens, on est tous à moitié fous, et on s’emmerde pas avec ce genre de choses. Toujours est-il que Birmingham me met sur le marché des transferts, et je choisis alors l’Espanyol. Et me voilà ici, on a un super groupe, l’année dernière on a remporté la Copa del Rey, cette année a également été une très grande saison avec une finale d’UEFA à la clé, qu’on perd alors qu’on est restés invaincus tout au long de la compétition. Je termine pichichi de la compétition. Comment as-tu vécu le match de la semaine dernière (Barça 2/2 Espanyol - avant dernière journée de la Liga 2006-2007, ndlr) ? J’étais blessé donc je ne l’ai pas joué, je l’ai vu depuis les tribunes, c’était un match qu’on voulait absolument gagner, à cause de ce qui s’était passé l’année dernière, ils nous chantaient « A segunda ! a segunda » ! Ce sont des choses qu’on n’oublie pas, et l’équipe avait envie de leur rendre la gentillesse. Ils nous ont bien niqués l’année dernière, et nous on les nique cette année. La sélection uruguayenne ? J’avais vraiment envie de participer à la Copa America, bon je n’ai pas eu cette chance. J’ai du mal à expliquer pourquoi le niveau de la sélection reste faible alors qu’on a des joueurs de grande qualité, peut-être manque-t-on d’organisation. Tu m’expliques le camion ? Mon père travaillait en camion, et quand je n’avais pas école, je montais avec lui, il m’apprenait plein de choses sur la mécanique, l’électricité, et ça j’adore, moi mes voitures, à part moi personne ne les touche. Aujourd’hui, j’en ai onze. Mon père connaissait toutes les marques, je lui demandais : « Papi, c’est quoi celle-là, et celle-là… » J’adore cet univers, je lis beaucoup de revues, je surfe beaucoup sur Intenet, moi les voitures je sais tout, des chevaux à la motorisation. Et tu viens à l’entraînement en camion ? Alors attends, je te termine l’histoire du camion, j’ai donc passé énormément de temps en camion en Uruguay. Mon rêve, c’était de pouvoir avoir un camion à moi, et un jour j’en discutais à La Corogne, et là Iveco est venu avec une proposition, on a donc trouvé un accord avec eux. Bon ils ne m’ont pas offert le camion, disons qu’ils m’ont fait un prix pour pouvoir le personnaliser un peu. Donc j’ai choisi un rouge Ferrari, j’ai fait mettre les meilleures jantes, des italiennes, attention ce n’est pas du tuning hein, ça reste un camion original, on ne lui a rien fait de bizarre. Et le premier jour d’entraînement de l’année 2005, au Deportivo, je suis venu avec le camion. Putain, ah ils étaient tous fous ! Je suis arrivé avec le klaxon à fond, j’ai fait monter les coéquipiers dedans pour faire un tour ! Ici, à Barcelone, j’aime bien me balader avec mon camion, je viens même à l’entraînement avec. En somme, j’aime mieux conduire mon camion que n’importe quelle autre voiture. La relation avec Irureta au Depor ? Avec lui, j’ai appris ce que devait faire un entraîneur, et ce que ne devait pas faire un entraîneur. C’est un grand coach mais peut-être un peu trop tranquille, il devrait parfois se faire un peu plus entendre, être un peu plus présent par rapport au groupe, quitte à engueuler un peu les joueurs, lui non, on avait l’impression qu’il n’était pas vraiment là... Propos recueillis à Barcelone par Alexandre Gonzalez Articles de cette rubrique
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