Angleterre : la défaite sans chanter ?

Pour la première fois depuis le triomphe de 1966, la sélection aux Trois Lions se présente à une Coupe du monde sans un hymne composé pour l'occasion. Paradoxalement, c'est plutôt un mauvais présage.

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Silence dans les rangs ! Jeudi, la sélection anglaise est arrivée en Afrique du Sud sans chanson officielle spécialement commandée pour la compétition par la fédération. Dit comme ça, cela pourrait ne pas paraître un mauvais présage : la dernière fois que cela est arrivé, c'était en 1966, année qui vit en revanche le premier hymne officiel de la compétition, le primesautier "World Cup Willie" du roi écossais du skiffle Lonnie Donegan, hommage à la mascotte du Mondial ("He's tough as a lion and never will give up/That's why Willie is fav'rite for the Cup"). Aucun morceau n'avait en revanche été composé pour les supporters du onze anglais, qui remporta pourtant la finale face à l'Allemagne (4-2 a.p.).

En janvier, la fédération anglaise a justifié l'abandon de cette tradition par le fait que la sélection voulait être « pleinement concentrée sur le football » -car, c'est bien connu, Lampard, Gerrard et Carragher avaient sûrement en tête le vaporeux "World at Your Feet" d'Embrace ("Like stars in the sky/Burning bright, seen by a billion eyes") lorsqu'ils ont raté leurs tirs au but contre le Portugal en quarts de finale il y a quatre ans.



En réalité, d'autres raisons plus prosaïques ont dû jouer, comme le succès plutôt mitigé rencontré par certaines des précédentes livraisons : en 1998, notamment, le morceau "(How Does It Feel To Be) On Top Of The World", chanté par des membres d'Echo & The Bunnymen, d'Ocean Colour Scene et des Spice Girls, avait connu moins de succès dans les charts que des hymnes officieux.



Cette rupture avec la tradition est dommageable pour les journalistes locaux : les titres de ces chansons pouvaient au moins fournir matière à jeux de mots ou analyses rétrospectives. En 1970, dans la foulée du succès mondial, la FA dégaina ainsi le premier hymne officiel, intitulé "Back Home" et chanté par les joueurs eux-mêmes en hommage aux supporters qui n'avaient pas pu traverser l'Atlantique : en fait, c'est le trophée qui se retrouva back home, au Brésil, dont il était parti huit ans avant, et qui y resta définitivement, troisième succès oblige. En 1986, les joueurs clamèrent "We've got The Whole World at Our Feet", basé sur "He's Got The Whole World in His Hands", un classique spiritual composé trente ans avant : au final, c'est Maradona qui fit des pieds et des mains pour battre l'Angleterre en quarts (2-1). En 2002, l'Angleterre partit en Asie en criant "We're on the Ball" -sûrement ce que Seaman lança à ses défenseurs avant de voir le coup-franc de Ronaldinho nettoyer sa lucarne...



Mais ce n'est pas seulement pour les titreurs des quotidiens britanniques qu'il faut s'inquiéter : plutôt pour la sélection aux trois lions elle-même, qui semble s'être tiré une balle dans les crampons tant les performances de ces singles ont été étroitement corrélées aux siennes. Depuis 1966, trois fois un hymne officiel a atteint la sacro-sainte première place des charts : "Back Home" puis "World in Motion" de New Order et son fameux featuring hip-hop de John Barnes pour le Mondial 90, et le "Three Lions" de David Baddiel, Frank Skinner et Ian Broudie pour l'Euro 96, réactualisé pour le Mondial 98. Tout en s'inscrivant dans les genres dominants de l'époque (Madchester puis la britpop), ces deux derniers morceaux se présentaient autant comme des reconnaissances de dette au passé que comme des chants d'espoir pour le futur : "World in Motion" s'ouvrait sur les fameux commentaires du journaliste Kenneth Wolstenholme à la fin de la finale 1966 ("Some people are on the pitch... They think it's all over... It is now, it's four !") tandis que "Three Lions" compilait les plus glorieux moments de la sélection (1966 toujours, mais aussi l'arrêt de Gordon Banks face à Pelé ou encore les exploits de Gary Lineker l'année de... "World In Motion").



Ces chansons n'étaient pas seulement des hymnes de foot, mais aussi des coups de sonde dans l'inconscient culturel de la population à l'instant T, versant extase communautaire ("World In Motion") ou fierté légèrement pessimiste ("Three Lions"). Une symbiose qui, bien sûr, aide à gagner une Coupe du monde, tout autant que de bons joueurs ou un schéma tactique adapté... Ces tubes d'un été virent d'ailleurs l'Angleterre atteindre ses deux seules demi-finales depuis quarante ans, pour deux glorieuses défaites aux tirs au but face à l'Allemagne (qui avait aussi éliminé une belle sélection anglaise en 1970 au terme d'un match fou).

"This ain't a football song", clamait New Order en 1990. En oubliant qu'une Coupe du Monde, ça n'est pas que du football, en abandonnant ses classiques et en laissant à chacun de ses supporters le soin de se composer son hymne officieux dans son coin, l'Angleterre n'a pas mis toutes les chances de son côté. Loin de renouer avec 1966, elle risque plutôt, en silence, de rendre une nouvelle partition vierge en quittant la compétition trop tôt, sans montrer grand chose, un peu comme en 2002 ou 2006. On connaît la chanson.

Jean-Marie Pottier

Découvrez la playlist England Football Songs avec England New Order


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