À Bellenaves, les recrues viennent de loin

À Bellenaves, les caméras se pressent depuis une quinzaine de jours pour filmer ces joueurs pas toujours adroits devant le but, mais qu’importe. Ils viennent d’Afghanistan, du Soudan ou d’Érythrée, fuient des persécutions dans leur pays et résident depuis quelques mois dans ce village de l’Allier, où ils ont permis de reformer l’équipe B du club de foot local. Reportage.

Modififié
1k 4
Bellenaves : son château fort, son millier d’habitants et son église romane installée devant la place de la Poste ; à mi-chemin entre Vichy et Montluçon, au nord de Clermont-Ferrand. S’il l’on devait planter une punaise au milieu de l’Hexagone, alors on aurait des chances que la carte indique ce village de l’Allier, tout ce que la France rurale a de plus typique. À une exception près : depuis le mois de février, la commune accueille de nouveaux résidents venus de loin. Ils sont afghans, soudanais, érythréens, syriens. En tout, il y a une famille, avec trois enfants, et une vingtaine de jeunes hommes demandeurs d’asile, débarqués dans le Bourbonnais entre les mois de février et juin dernier. C’était une volonté du maire communiste de la ville, Dominique Bidet. « Bellenaves a toujours été une terre d’accueil. Il y a un monde associatif, ce côté humaniste » , note le maire.

Les talibans, la rue et Calais


Minza, vingt-huit ans, le sourire aux lèvres et des yeux noisette, fait partie de ces nouveaux habitants. Il vient d’Afghanistan. Pour se faire narrer son histoire, il faut franchir une première, puis une deuxième porte d’un petit gîte de la rue des Forges, avant de grimper les escaliers de l’arrière-cour. En haut : des chambres et un coin cuisine qui sert de lieu de vie à ceux qui n’ont pas encore le statut de réfugié. Une petite fiche bristol est accrochée au mur avec le planning des cours de français.
« C’était trop dangereux d'emmener ma femme avec moi. » Minza, réfugié afghan
Au départ de son périple, Minza avait d’abord coché l’Angleterre sur son planisphère. « Je suis parti de chez moi à cause des talibans » , confie-t-il. L’homme est originaire de la province de Baghlân, où il gagnait sa vie en tant agriculteur. Là-bas, il a laissé sa femme. « C’était trop dangereux de l’emmener avec moi » , poursuit Minza. Avec des vêtements pour seul bagage, son périple l’embarque vers le Pakistan, l’Iran, la Turquie et l’Europe via la Grèce. Où il verra des enfants laisser la vie. 2 500 euros, c’était le prix des économies de longues années de labeur à payer pour finalement se retrouver à « dormir dans la rue à Paris » , avant de rejoindre Calais, pour tenter plusieurs fois, en vain, de franchir la Manche caché dans un camion. L’homme en garde le souvenir du « gaz » – le lacrymogène – utilisé par les forces de l’ordre. Depuis désormais sept mois, il vit à Bellenaves.


Au départ, forcément, l’arrivée de ces nouveaux habitants pose question dans le village. « Il y avait des appréhensions. Peur de quoi ? Des vols…  » , souffle un commerçant qui préfère garder l’anonymat. On entend alors qu’ « ils » vont « nous piquer notre travail » et même la crainte « d’un mini Calais » . Une réunion est organisée, en présence d’une centaine de personnes. « Ça a été chaud » , se rappelle Colette, la gérante du Petit Casino.
« Je les ai amenés sur le terrain de hand. Ils préféraient jouer au pied. J’ai dit : "Bon, d’accord, on va aller au foot." » Salvatore
Le maire explique qu’en raison de leur statut, les demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler. « Très vite s’est donc posée la question de comment allaient-ils s’occuper dans le village » , reprend Dominique Bidet. Une association est alors créée, des bénévoles donnent des cours de cuisine française, en contrepartie les demandeurs d’asile leur apprennent quelques recettes de leurs pays. À ceux qui enseignent le français, les Soudanais apprennent l’arabe en retour. « Les villageois leur ont prêté des vélos » , complète Cyril, travailleur social. « Moi, je les ai amenés sur le terrain de hand, pose Salvatore, le mari de Colette, qui prend plaisir à recevoir ces nouveaux clients dans son magasin. Ils préféraient jouer au pied. J’ai dit : "Bon, d’accord, on va aller au foot." »

Le foot comme vecteur d’intégration


Minza et les autres veulent rejoindre le club de foot autant pour taper le ballon que pour s’intégrer un peu plus dans la vie locale. Le CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile) contacte une première fois Dominique Ferrandon, le président de l’AS Bellenaves, en février. N’ayant pas de papiers à fournir pour l’établissement des licences, le club n’accueille ses nouveaux joueurs que fin septembre. Ce mercato imprévu tombe plutôt bien. Le club dispose alors de vingt-sept joueurs, trop pour une équipe, mais pas assez pour deux. L’arrivée de Minza et des onze autres demandeurs d’asile permet de former une équipe B. Ce qui n’était plus arrivé depuis sept ans. Malgré toutes les bonnes volontés, les caisses du club en prennent un coup. « Je ne dirai pas qu’on est à la rue, mais c’est difficile » , reconnaît Dominique Ferrandon, qui vient de lancer une campagne de financement participatif.


Ce mardi soir d’octobre, il fait frisquet au bord du terrain synthétique du village. Les frappes ont plutôt tendance à fuir le cadre, même si certains joueurs se distinguent par leur technique.
« Il y en a même un, un Afghan, qui a été en équipe nationale junior dans son pays. » Dominique Ferrandon, président du club
« Il y en a même un, un Afghan, qui a été en équipe nationale junior dans son pays » , lâche le président du club. Mozamil, lui, reconnaît qu’il ne s’intéressait pas trop au foot dans son pays. Avec son collier aux couleurs de l’Afghanistan autour du cou, le jeune homme de dix-huit ans avoue être plus branché cricket. À la réception de ses passes pas toujours très sûres, Minza claque des contrôles impeccables. Ce fan de Ronaldo, « le Portugais » , rembobine les fois où il jouait avec ses copains, le soir, en rentrant du travail, ou quand il regardait des matchs français, portugais, allemands et espagnols à la télé.


L’arrivée des recrues est bien vue par l’ensemble du club. Les anciens prennent en main les nouveaux venus.
« On voit la différence. Avant il y avait vingt personnes sur le terrain, maintenant il y en une soixantaine. » Colette
« On est tous un peu entraîneurs » , avoue Jean-Claude, qui a fait toutes ses classes au club ; « on leur donne des conseils pour les étirements par exemple. » Engagé au plus bas de l’échelle départementale, l’équipe B de Bellenaves a commencé par une défaite avant d’enchaîner par une victoire devant son public. « On voit la différence. Avant, il y avait vingt personnes sur le terrain, maintenant il y en une soixantaine » , assure Colette. Et même les caméras se pressent au bord du terrain.

«  Vous, les Français, vous êtes toujours pressés ! »


France Bleu, La Montagne, Libé, L’Huma, TF1, BFM… tout le monde s’est arraché ce petit village paisible d’Auvergne. « Il n’y a jamais eu un journaliste à Bellenaves depuis dix ans, et là, vous êtes le dixième média » , lâche Cyril, le travailleur social. « C’était vraiment la séance de cinéma, il fallait se placer comme ci, marcher comme ça. On n’est pas habitués à ce genre de choses, on n’est pas des acteurs » , complète le président de l'AS Bellenaves.
« On leur a donné rendez-vous à 9h. Ils arrivent à 9h45. Nous, on tire un peu la tronche. Eux nous répondent : "Vous, les Français, vous êtes toujours pressés !" » Une habitante de Bellenaves
Cyril a peur que cette médiatisation ait des effets pervers. Il craint une éventuelle jalousie de certains habitants, du genre « il suffit qu’il y ait des réfugiés chez nous pour qu’on parle de nous » . Dans le village, la solidarité a pris le pas sur le reste malgré le choc culturel. « Ils sont tous musulmans pratiquants, il doivent prendre le bus pour acheter de la viande halal » , explique Cyril. Quand ce n’est pas en bus, c’est en vélo que les nouveaux Bellenavois avalent les 80 kilomètres aller-retour qui séparent le village de Vichy. Des habitants se proposent de les emmener faire des courses. Là encore, les différences culturelles se font sentir. « On leur a donné rendez-vous à 9h. Ils arrivent à 9h45, se marre une habitante. Nous, on tire un peu la tronche. Eux nous répondent : "Vous, les Français, vous êtes toujours pressés !" »


Des semaines ? Des mois ? Minza et les autres ne savent pas combien de temps ils vont rester à Bellenaves. Tous espèrent obtenir le statut de réfugié, pour pouvoir travailler et démarrer une nouvelle vie. « Ils sont comme dans une immense et longue salle d’attente » , explique Cyril, le travailleur social. «  Mais prenez le couple de Syriens, ils étaient architecte et professeur d’université, il n’y a quasiment aucune chance qu’ils retrouvent le même statut social en France. » En attendant, tout le monde dans le village, y compris les voix réticentes à l’arrivée des demandeurs d’asile s’accordent à dire que tout se passe bien. Au Petit Casino, Colette sollicite une cliente : « Fanny, tu n’as pas un mot à dire sur les réfugiés ? » Réponse : «  C’est très bien, mais ça ne change rien à ma vie. »



Par Maeva Alliche et Florian Lefèvre, à Bellenaves
Vous avez relevé une coquille ou une inexactitude dans ce papier ? Proposez une correction à nos secrétaires de rédaction.
Modifié

Une bien belle histoire que Jean-Pierre Pernaud ne racontera pas ; ou alors pas de la même manière...
L'insertion des migrants dans les campagnes est une excellente idée. C'est évidemment dans ces territoires déserts et tranquilles qu'il faut accueillir des nouvelles têtes.
Ici tout le monde se connait, la solidarité organique est bien plus simple à organiser, pas de circuits tordus organisés pour les primo-arrivants comme en ville. Il y a des dizaines de projets à mettre en place hors travail salarial : des potagers, des chantiers, etc.

Tous ces maires qui font l'effort de réfléchir seront récompensés.
Bel article et bel exemple qui montre que la cohabitation est bien possible avec un peu plus de tolérance. Peut-être que mon discours fait un peu bisounours mais en soi ce n'est pas si compliqué. La réponse de l'employée en fin d'article le montre bien "ça ne change rien à ma vie", et quelque part tant mieux, ça traduit une normalité de la situation d'accueil et de solidarité.

A entendre les propos ultra réac' de certains, on pourrait croire que ces gens-là ont choisi de se barrer de chez eux, parfois en laissant leur moitié, leurs gosses, leur boulot, leurs amis, leur vie...
"Et alors, si on avait fait pareil qu'eux en 40 qu'est-ce que la France serait devenue".
1 réponse à ce commentaire.
Je vous invite tous à voir Exode qui est passé sur Canal il y a deux semaines. J'ai pris une énorme claque.

Un documentaire qui ferait un peu réfléchir certains débiles qui postent régulièrement des âneries du style "blabla ces immigrés sont mieux traités que nos SDF" alors qu'ils n'en ont rien à branler des SDF en temps normal.
Partenaires
Olive & Tom Logo FOOT.fr
1k 4