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18 ans et dépucelé

Surprise de la liste élargie de Roy Hodgson pour le championnat d'Europe, Marcus Rashford, 18 ans, va connaître sa première sélection ce vendredi contre l'Australie. Ou comment une bombe s'est enclenchée en seulement 92 jours chez les pros. De l'art d'être insouciant.

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Il faut l’imaginer il y a dix ans. Un T-shirt jaune, un tablier rayé, un sourire coincé. Il a les traits fins, déjà. C’est un gamin de Manchester, tiré du quartier de Wythenshawe où le boxeur anglais Tyson Fury s’est construit dans les années 90. Finalement, son visage n’a pas changé et l’expression non plus. Au fond de lui, Marcus Rashford est encore un gosse. Son regard ne peut pas le trahir, mais peu importe, depuis quelques mois, c’est une rafale. La suite interminable de multiples déflagrations. On ne sait pas quand cela va s’arrêter et Roy Hodgson, le sélectionneur national, avoue lui-même « ne pas encore savoir ce qu’il attend de lui » . Son entraîneur chez les U18 de Manchester United, Paul McGuinness affirme lui que « le produit n’est pas encore fini » . C’est une évidence : le jeune Rashford n’est qu’au début de sa carrière, ne fait que découvrir le jeu des comparaisons et des étiquettes collées sur son talent précoce. Il n’a surtout que dix-huit ans et dix-huit matchs professionnels sous son allure de gazelle. Et pourtant, sa place est déjà parmi les grands. Ou l’histoire d’un bâton de dynamite qui n’aura mis que 92 jours à se consumer avant d’exploser sous un costume international. Ce sera ce soir au Stadium of Light de Sunderland. Comme il le dit si bien lui-même : « Le rêve continue. »

La jeunesse et les épaules


Il y a quatre mois, il n’était pourtant encore personne. Juste un jeune attaquant du système Manchester United, courtisé par les poids lourds du Royaume, sorti quelques années plus tôt de la Fletcher Moss Rangers Soccer School de Ron Jamieson d’où étaient issus avant lui Wes Brown, Ravel Morrison ou encore Danny Welbeck. Le club de Manchester a construit la majorité de ses succès sur sa jeunesse, sa formation et son harponnage régional. L’institution a eu par le passé ses Busby Babes et ses Fergie’s Fledglings et a prouvé que, finalement, elle pouvait « gagner avec des enfants » . Cette saison, le choix s’est fait par défaut, notamment pour Marcus Rashford qui a été lancé par Louis van Gaal en Ligue Europa, contre le FC Midtjylland (5-1) fin février, suite à la blessure à l’échauffement d’Anthony Martial. Avant lui, Old Trafford avait déjà découvert Cameron Borthwick-Jackson et, après lui, lors d’une victoire en Premier League contre Arsenal (3-1), l’assemblée a vu débarquer en tribunes Joe Riley, James Weir et Timothy Fosu-Mensah. Cette jeunesse est la seule réussite du passage de Louis van Gaal à Manchester avec une grosse quinzaine de jeunes lancés chez les pros durant son mandat dont le chef de file, Jesse Lingard, titulaire important et buteur décisif lors de la finale de FA Cup il y a une semaine. Au fil des semaines, Rashford s’est aussi taillé une place de titulaire en puissance. Au point de gratter un ticket dans la liste élargie de Roy Hodgson pour le championnat d’Europe. Tout sauf une surprise.


Pourquoi ? Tout d’abord parce que la gestion du cas Marcus Rashford à Manchester United est un modèle. Depuis son arrivée dans le groupe professionnel, l’attaquant, qui cumule en plus de sa carrière son cursus universitaire, a été tenu à l’écart pendant de longues semaines du vestiaire des grands et des repas avec le reste du groupe. Dans la tête de Louis van Gaal, c’est encore un gamin et il fallait le gérer comme tel. Le Pélican est un maître de gestion de ce type, et son passé plaide pour, lui qui a lancé Xavi, Iniesta, Thomas Müller ou encore Patrick Kluivert. Le même Kluivert qui lui a fait gagner la C1 en 1995, alors qu’il était, lui aussi, âgé de seulement 18 ans. C’est la force du technicien hollandais : la maîtrise de la jeunesse, du star system et de la protection rapprochée. Car, selon Louis van Gaal, Rashford a « encore beaucoup à apprendre. J’ai pris le risque de lui confier des responsabilités très jeune, mais c’était aussi pour le faire grandir dans la difficulté. Il a les épaules pour l’assumer. » Pour huit buts en dix-huit rencontres professionnelles, soit un meilleur ratio qu'Owen, Rooney ou encore Harry Kane au même âge, et quelques records, dont celui d’être devenu le plus jeune buteur d’un derby de Manchester en mars.

Vidéo

De l’art de se dépuceler en douceur


Ça, c’est la première face. Reste que l’Angleterre aime ses gamins, et Roy Hodgson n’a jamais eu peur de lancer des jeunes. Son mandat l’a prouvé lorsqu’il a emmené Luke Shaw au Brésil en 2014 ou encore Alex Oxlade-Chamberlain à l’Euro 2012. Par le passé, on a aussi vu Theo Walcott débarquer à la Coupe du monde 2006 à seize ans, et Owen, à peine majeur, marcher sur la France en 98. Dans les faits, Rashford a plus d'Owen que de Walcott, et la France est une belle place pour éclater définitivement cet été. Car plus les jours passent et plus le jeune attaquant de Manchester United se rapproche de la sélection définitive, compte tenu de la condition physique aléatoire de Daniel Sturridge, touché au mollet et absent de l’entraînement depuis mercredi. Contre l’Australie vendredi, Rashford connaîtra sa première sélection. Hodgson l’a déjà annoncé et souhaite laisser Kane au repos, alors que Jamie Vardy est parti se fracasser à son mariage.


Sturridge, qui n’a disputé que 58 minutes en sélection depuis septembre 2014, pourrait donc laisser passer une nouvelle fois son tour au profit d’un gosse. L’histoire est cruelle, mais finalement pas si illogique. Emmener un joueur blessé disputer une compétition majeure peut plomber un tournoi, et l’Angleterre n’a pas besoin de se rajouter des problèmes avec le destin. Plus que les problèmes physiques, Rashford est une cartouche unique, car son style est singulier : dans la percussion permanente, l’ouverture d’espaces, il offre une alternative plus qu’intéressante à la doublette Vardy-Kane. Ce match contre l’Australie pourrait permettre de dresser un premier constat, alors que Rooney pourrait retrouver sa position reculée derrière lui, histoire de jouer sur les repères du petit nouveau. Le dépucelage est sacré et il faut croire en Rashford. L’Angleterre, elle, veut le faire.

Par Maxime Brigand
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